Précipice

Céline Denjean · Chapitre 31 sur 79

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Précipice

Chapitre 31

– 31 –

 

L’omerta était de mise

 

– Tu prends le dossier Broca ou Joubert ?

– Ça m’est égal.

Léa fouilla dans les chemises jaunes des élèves et tendit la pochette Joubert à sa collègue. Louise s’installa et l’ouvrit. En haut de la première page, la photo d’identité agrafée révélait une très belle adolescente au sourire lumineux et au regard pétillant. La gendarme se crispa. Où es-tu, jeune fille ? T’est-il arrivé malheur ? En réalité, quelles étaient les chances de survie d’une gamine de quinze ans, livrée à elle-même, face aux coups bas de l’existence ? Minces. Très minces. La gendarme était bien placée pour le savoir. Les fugues constituaient souvent la première page d’un scénario dramatique… Clara n’avait jamais fait reparler d’elle, et le pire était à craindre. Louise tourna les pages en quête d’informations. Le profil d’une assez bonne élève se dessina, malgré quelques faiblesses dans les matières scientifiques. En sport, Clara brillait par son excellence, et la page réservée à la natation mentionnait une athlète douée, combative et très prometteuse. Les appréciations des professeurs étaient positives dans l’ensemble, mais pointaient quelques problèmes de comportement en classe : « bavarde », « indisciplinée » ou « parfois insolente » émaillaient certaines évaluations, contrairement à Valériane Ducuing dont le dossier n’était que louanges.

La gendarme referma la pochette et reporta son attention sur Léa, assise face à elle, qui semblait totalement absorbée par la lecture d’un document. Le front plissé et les sourcils froncés de la jeune femme témoignaient d’une certaine perplexité. Celle-ci sentit soudain le regard de Louise posé sur elle et releva la tête.

– Viens voir ça, fit-elle alors. Il semblerait que notre Thibault Broca ait fait l’objet d’une farce de mauvais goût. Mais ce compte rendu tourne autour des faits, et je ne sais pas de quoi il retourne exactement.

Louise se plaça derrière sa collègue et parcourut le document. Il s’agissait d’un entretien entre le jeune Broca, élève de seconde à ce moment-là, et Mme Cavalier, conseillère principale d’éducation. Il y était question d’intimité et d’une « mauvaise blague », mais Léa avait parfaitement raison, il était impossible de comprendre exactement de quoi il retournait.

– Bon sang ! s’exclama Léa. Regarde !

Sous ce premier document s’empilait une bonne dizaine d’autres rapports d’entretien datant de la même année. Il y était question de brimades, de moqueries, d’agressions.

– Broca aurait été harcelé durant toute l’année scolaire. Et même si ces écrits sont flous, je ne peux m’empêcher de les relier au rapport écrit par le pion, sur les photos d’un ado à poil qui auraient circulé à l’internat.

– Tout à fait, Léa ! Je crois qu’il est temps d’aller asticoter notre amie Thérèse.

*

* *

Encore une fois, Louise eut le sentiment de traverser un lieu sacré chargé d’histoire. Le large escalier central aux marches de pierre légèrement creusées par le passage, les alcôves ouvragées au-dessus de certaines fenêtres, les niches où reposaient encore des statuettes de saints, la hauteur sous plafond qui accentuait l’écho des pas… chaque détail attirait l’œil ou l’oreille et concourait au prestige de l’institution. Elle se demanda si les élèves qui séjournaient chaque année dans ces lieux séculaires mesuraient leur chance, ou s’ils évoluaient dans un monde où le beau constituait un prérequis d’une affligeante banalité. Après plusieurs minutes de recherche, les gendarmes trouvèrent la secrétaire en salle de pause. Postée devant la haute fenêtre de la pièce, le regard perdu sur le grand parc arboré, elle remuait lentement un sachet de thé qui infusait dans sa tasse fumante.

– Bonjour, madame Magnes.

Thérèse sursauta et tourna la tête.

– Ah ! Vous voilà de retour ?

– Hélas pour vous, plaisanta Louise.

La secrétaire leur décocha un regard ironique par-dessus ses lunettes et se contenta d’attendre.

– Nous aimerions que vous jetiez un œil là-dessus, expliqua Léa en lui tendant le dossier de Broca ouvert sur les pages qui les intéressaient.

Magnes posa sa tasse sur la table et s’assit, dos droit et jambes croisées, sur une des chaises. Elle balaya rapidement les comptes rendus d’un air inexpressif, puis referma le dossier et reprit sa tasse. Elle souffla sur le liquide fumant et en but une petite gorgée.

– Que voulez-vous que je vous dise ? fit-elle en expirant bruyamment. Nous sommes dans un établissement qui accueille des jeunes, et les adolescents sont souvent cruels entre eux. Il y a ceux qui trouvent leur place et ceux qui ne la trouvent pas. Je ne dis pas que cette réalité n’est pas condamnable, mais c’est une réalité. Partout, comme ici, hélas.

Louise sentit l’indignation pointer, mais Léa réagit avant elle :

– Attendez voir ! C’est tout ce que vous inspire cette lecture ?

– Je ne suis pas employée en qualité de conseillère d’éducation, madame. Je suis secrétaire de direction. Je me contente de partager avec vous ce que mes trente-sept années d’expérience en lycée m’ont obligée à admettre : il en va dans les établissements scolaires comme il en va dans la vie, hors de ces murs : il y a les meneurs, les suiveurs, et les victimes. Est-ce que le fait de nommer cela fait de moi un monstre ? Je ne pense pas. Maintenant, si vous vous intéressez aux actions entreprises pour lutter contre le harcèlement scolaire, désolée, vous ne frappez pas à la bonne porte.

– C’est noté, lança Léa d’un ton sec. Mais avant que nous allions frapper aux bonnes portes, pouvez-vous nous dire si vous vous souvenez de ce jeune, Thibault Broca ?

Magnes jeta un œil sur la photo en première page de dossier et secoua lentement la tête.

– Désolée, mais non.

– Madame Cavalier, la CPE, elle travaille toujours ici ?

– Elle n’est restée que trois ou quatre ans, avant de repartir en Bretagne d’où elle était originaire. Mais cette information date, alors je ne sais pas où officie Magali, aujourd’hui.

– Bien. Nous la trouverons, vous vous en doutez, conclut Louise en tournant les talons.

Une fois dans le couloir, Léa s’emporta :

– Cette femme est un dragon !

– Si seulement, lui retourna Louise.

– Qu’entends-tu par là ?

– Thérèse Magnes n’est que le symptôme d’un dysfonctionnement institutionnel. Je crains fort que Notre-Dame-de-la-Piété ne s’attarde guère sur la question du harcèlement. Ici, on forme les élites de demain, Léa ! Sportifs de haut niveau taillés dans le marbre d’un mental à toute épreuve, futurs dirigeants ou décideurs. J’entends déjà le discours sur l’endurcissement nécessaire pour l’accession à la carrière !

– Et les parents, ils ne disent rien ?

– Tu parles de parents qui choisissent de placer leurs enfants à Notre-Dame. À de rares exceptions près, ils font eux-mêmes partie des élites et sont passés par ce genre d’établissement.

*

* *

Les pluies de la veille avaient gorgé d’eau le grand parc, et les arbres s’égouttaient encore sur la pelouse et les allées. Louise serpentait entre les arbres. Ses Converse et le bas de son jean étaient trempés. Pour les prochains jours, elle ferait bien d’opter pour des chaussures étanches. Elle déboucha bientôt sur une clairière et redécouvrit l’abbaye – une couronne de pierres sertie par des griffes végétales soigneusement entretenues. Elle la détailla avec admiration, puis décida de poursuivre son incursion dans les profondeurs du parc, en direction des infrastructures sportives. Cinq minutes après, elle parvint devant un premier bâtiment. La signalétique la renseigna, il s’agissait de l’internat. Une longue bâtisse sobre de trois étages à la façade parée de bardeaux de bois. Plus loin, derrière, se trouvait un gymnase de forme ovale construit en pierres sèches. Un tunnel transparent le reliait à un dôme de verre, sous lequel on apercevait un grand bassin de nage. La gendarme s’arrêta au pied des parois vitrées et observa longuement les jeunes prodiges qui enchaînaient les longueurs à une cadence infernale. Autour du bassin, plusieurs entraîneurs étaient affairés à distribuer des consignes ou à chronométrer les séries d’exercices. Un instant, la gendarme imagina Clara, jeune fille superbe et promise à un bel avenir, foulant, vingt ans plus tôt, le même sol de minuscules carreaux bleus et blancs, et minaudant en maillot de bain devant le jeune préparateur physique qu’était alors Chaban. Des athlètes plus beaux et plus performants les uns que les autres, et surtout du même âge qu’elle, l’entouraient. Dans ce contexte, pourquoi son attrait pour Chaban ne s’était-il pas limité à un simple béguin d’adolescente ? Pourquoi la jeune fille avait-elle fait une fixation, au point de le harceler ?

Son portable sonna, l’extirpant de ses pensées. Magali Cavalier, l’ancienne CPE, donnait enfin suite à son message.

– Major Caumont, fit-elle en décrochant. Merci de me rappeler.

Cavalier avait un timbre de voix haut perché, légèrement agaçant, mais son inflexion était prévenante, témoignant d’une certaine disposition humaine. Louise lui fit un résumé des raisons de son appel, et la réaction de la CPE ne se fit pas attendre :

– Je ne suis restée que trois ans à Notre-Dame, mais je me souviens parfaitement de Thibault Broca, entama-t-elle d’un ton préoccupé. Ce jeune était visiblement victime de harcèlement, et, à en croire les quelques informations que j’ai péniblement réussi à glaner, il en a vraiment bavé.

Le portable collé à l’oreille, Louise s’empressa de rebrousser chemin pour rejoindre Léa dans le bâtiment principal.

– Péniblement ?

– Oui. Pour être très claire avec vous, je n’ai jamais eu l’impression que la direction souhaitait réellement prendre la mesure de certains agissements ayant cours au sein de l’établissement. Si j’entendais parler de quelque chose, j’avais toujours beaucoup de mal à récolter des informations. L’omerta était de mise, autant chez les élèves que dans le corps pédagogique, ajouta-t-elle après un instant de réflexion.

La gendarme hocha la tête, c’était exactement ce qu’elle avait subodoré.

– Vous ne deviez pourtant pas être la seule adulte à prendre la question du harcèlement au sérieux ?

Un petit rire amer fusa dans l’appareil.

– Je crois pouvoir dire, en effet, que de nombreux professeurs et surveillants auraient approuvé que Vidal s’attaque à cette réalité. Mais de là à se positionner eux-mêmes en première ligne, il y a un monde ! Notre-Dame est un établissement particulier à plus d’un titre, vous savez. La section aménagée sport permet au lycée de rayonner au niveau européen. À l’issue de leur scolarité, de nombreux élèves se sont hissés au rang de champions. Parallèlement à la SAS, les cursus classiques sont destinés aux élèves brillants dont les parents ont de gros moyens. Si vous en avez l’occasion et le temps, jetez donc un œil aux bilans financiers annuels du lycée ! Vous y verrez des coûts de scolarité prohibitifs.

– Quel rapport avec notre échange ?

– Les salaires sont assortis de primes non négligeables. Travailler à Notre-Dame comporte des avantages considérables.

– Le genre d’avantages susceptibles de museler tout élan protestataire quant à la politique de l’établissement, c’est ça ?

– Absolument. Cela étant, ne vous méprenez pas sur mon propos : le lycée condamnait formellement les violences et les humiliations ! L’esprit d’endurance faisait certes partie des fondamentaux éducatifs, mais le bizutage était interdit depuis 1998, par exemple.

– Où voulez-vous en venir ?

– S’il y a toujours eu un certain laxisme dans la gestion du harcèlement, la direction n’a jamais encouragé, non plus, les exactions de cette nature.

– Peut-être que le laxisme est une forme d’encouragement, non ?

Il y eut un silence, puis :

– Oui, effectivement, admit Cavalier.

Louise sortit d’une zone boisée. L’ancien logis abbatial se découpait désormais au bout d’un long chemin pavé. Elle s’y engagea, accélérant le pas.

– Et pour Thibault Broca, alors ? relança-t-elle.

– En fait, ce jeune n’avait pas un physique facile. Il avait un joli visage, mais il souffrait d’obésité, et vous savez comment sont les ados entre eux, à cet âge-là.

– Surtout dans un temple athénien ! ironisa la gendarme.

– Tout à fait. Mais je pense qu’il en a aussi bavé au collège. Les moqueries autour de son physique faisaient certainement partie de sa réalité quotidienne. Pauvre gamin, quand j’y pense ! Mais je n’ai été alertée qu’après un incident autrement plus grave, en comparaison.

– Je vous écoute, répondit Louise qui approchait désormais du bâtiment principal.

– Une histoire de vidéo humiliante qui a circulé.

« Vidéo ». Le mot gifla Louise. Le courrier qu’avait reçu Ayed mentionnait « vidéo 36 ». Difficile de croire à une coïncidence !

– Vous avez vu cette vidéo ? réagit la gendarme.

– Non. Je n’ai pas réussi à mettre la main dessus. C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pas rédigé de rapport pour alerter le chef d’établissement.

Cavalier ne disposait d’aucune preuve et s’en était donc tenue à des comptes rendus flous qui ne faisaient qu’effleurer la question du harcèlement. Tout en réfléchissant, Louise s’enfonçait dans le couloir conduisant à leur bureau.

– Comment avez-vous entendu parler de cette vidéo ?

– J’ai eu écho de son existence par l’intermédiaire d’un surveillant. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais qu’il n’est pas resté très longtemps à Notre-Dame.

Louise comprit alors que les « images » mentionnées sur le rapport du pion ne correspondaient pas à des photos, comme Léa et elle l’avaient cru, mais à une vidéo ! Elle ouvrit la porte de la pièce et trouva sa collègue occupée à examiner des informations sur les adolescents qui les intéressaient. Elle se dépêcha de refermer derrière elle et activa le haut-parleur.

– Ce surveillant est venu me trouver, je dirais, peu de temps après la reprise suivant les vacances de Noël. Le bruit courait à l’internat qu’une vidéo circulait sous le manteau. Il a finalement réussi à mettre une jeune fille de seconde en confiance et a pu avoir une discussion en aparté avec elle. La môme lui a alors raconté de quoi il retournait, elle-même avait visionné la fameuse vidéo : le jeune Broca avait été filmé à son insu dans sa chambre d’internat. D’après le récit de la jeune fille, l’adolescent était nu sur son lit, à un moment où… il était en pleine érection, acheva-t-elle avec embarras.

Louise lança un regard entendu à Léa.

– À partir de là, le jeune Thibault est devenu la tête de turc, essuyant chaque jour sarcasmes, moqueries et gestes obscènes de la part de ses camarades.

– Et vous l’avez reçu, à ce titre ?

– Oui, répondit Cavalier d’une voix lointaine. De nombreuses fois. Notre première entrevue a eu lieu après que le surveillant m’a eu rapporté les faits. J’ai alors essayé d’en savoir davantage en questionnant Thibault : s’agissait-il seulement d’une rumeur ou cette vidéo existait-elle vraiment ? Si oui, savait-il qui l’avait filmé ? Mais je me suis heurtée à un mur. Thibault se contentait de hausser les épaules et de minimiser avec des assertions du genre « Oh, vous savez, j’ai l’habitude » ou « Je m’en fous, de toute façon ». J’en ai donc déduit que ce jeune devait être harcelé de longue date.

– Vous n’avez pas prévenu ses parents ?

Cavalier laissa échapper un soupir.

– J’ai téléphoné, si, à plusieurs reprises. J’ai dû laisser quatre ou cinq messages à Mme Broca pour l’alerter sur mes craintes. Elle a fini par me rappeler. Lorsque je lui ai fait part des rumeurs sur la vidéo, elle a réagi en me demandant si j’avais vu ce film, ou si son fils avait corroboré ce récit. Comme je ne pouvais l’assurer de rien, elle m’a dit qu’il ne fallait pas donner trop d’importance aux bruits qui courent. Que les jeunes pouvaient être méchants entre eux, raconter n’importe quoi, juste pour se faire mousser. Pour finir, elle m’a demandé si les notes de son fils avaient baissé. Je lui ai répondu que non et j’ai immédiatement compris que, en conséquence, il n’y avait pas lieu de dramatiser. J’ai tout de même insisté, et elle m’a assuré qu’elle parlerait de tout ça avec son fils.

– L’a-t-elle fait ?

– Je n’en ai aucune idée, mais, au lycée, rien n’a changé. J’ai reçu Thibault de nombreuses autres fois. Je me disais que, à force de l’inviter dans mon bureau, il finirait par se sentir en confiance et me donnerait des éléments tangibles qui me permettraient d’intervenir.

– Ça n’a pas été le cas ?

– Non. Il n’a jamais parlé. Un hématome sur la joue ? Il s’était cogné à une porte. Une griffure sur le bras ? Un roncier qu’il n’avait pas vu. Des insultes dont j’avais eu écho ? Il ne les avait pas entendues, et, de toute façon, les autres étaient tous des cons décérébrés, pour reprendre son expression favorite.

– Il a tout de même quitté l’établissement en fin d’année scolaire, releva Louise.

– En effet. Il a affirmé vouloir se rapprocher de chez lui… Je n’y ai guère cru, mais, au regard de la situation de Thibault à Notre-Dame, j’ai espéré que ce changement lui soit profitable.

– Pour revenir sur cette histoire de vidéo, il ne devait pas être très compliqué de savoir si un élève possédait une caméra.

– Détrompez-vous ! répondit Cavalier. C’était la grande mode à Notre-Dame à l’époque ! Un nombre considérable d’élèves disposait de caméscopes. Dans la SAS, se filmer était plutôt fréquent : un moyen pour les sportifs de visualiser leur technique et, dans le meilleur des cas, d’immortaliser leurs performances. Aujourd’hui, évidemment, avec l’avènement du portable, c’est une autre histoire.

Léa se rapprocha du téléphone posé sur la table.

– Major Léa Badenco, se présenta-t-elle. Je viens de suivre vos propos et j’aurais quelques questions.

– Je vous écoute.

– Thibault Broca avait-il des amis ou des relations ?

– Non, pas que je sache. Comme je viens de l’expliquer, il était plutôt ostracisé.

– À votre connaissance, était-il relié, de près ou de loin, aux jeunes suivants : Magyd Ayed, Alexandre et David Schäffer, Valériane Ducuing ou Clara Joubert ?

– Ayed et les frères Schäffer étaient très proches, mais je crois me souvenir qu’ils étaient en terminale, l’année de mon départ, et je ne pense pas les avoir vus avec le jeune Broca. En revanche, maintenant que vous le dites, une image assez nette me revient en mémoire, concernant Clara Joubert et Thibault Broca. C’était la veille de la rentrée, le jour d’accueil des secondes.

– Oui ?

– J’étais au portillon, juste devant le parking. Je me présentais aux parents et aux jeunes qui arrivaient pour l’installation en internat. Je suis désolée, fit-elle embarrassée, mais je me souviens de cette scène parce que Clara était une jeune fille vraiment ravissante. Elle avait un joli visage rayonnant de vie, un physique athlétique, et une grande taille pour son âge et pour une fille. Bref, elle ne passait pas inaperçue. Alors, quand je l’ai vue lâcher son sac par terre pour se ruer dans les bras d’un garçon, comment dire…

– Au physique ingrat ? avança Badenco.

– Oui, c’est ça, admit-elle piteusement, j’ai été étonnée. Je me suis dit qu’ils formaient une drôle de paire, ces deux-là.

– Et ensuite ?

– C’est bien ce qui me surprend, figurez-vous. J’ai beau me creuser les méninges, je ne me souviens pas de les avoir revus ensemble.

Une connexion existait donc entre Joubert et Broca. Les deux jeunes se connaissaient avant d’arriver au lycée.

– Et Valériane Ducuing ?

– Clara et elle étaient inséparables. Si vous voyiez l’une, vous voyiez aussi l’autre.

– Quel type de tandem formaient-elles ? demanda Louise.

Il y eut un court silence témoignant que Cavalier réfléchissait.

– Elles étaient opposées mais certainement complémentaires, vu leur relation fusionnelle. Clara était extravertie, bruyante, impétueuse. Valériane était discrète, sérieuse, parfois grave pour son âge. Elle était l’élève modèle par excellence. Mais quand j’y pense, cette jeune fille avait quelque chose de particulier. C’était dans son regard… Elle observait le monde d’un œil acéré.

– Vous n’avez jamais vu Ducuing avec Broca ?

– Non, je n’en ai pas le souvenir.

– Et Ayed, Schäffer, Joubert et Ducuing se sont-ils fréquentés ?

– Pas que je sache. Les garçons étaient en terminale, les deux filles, en seconde. Bien sûr, en dehors d’Ayed qui faisait athlétisme, les autres partageaient un certain nombre d’entraînements de natation qui étaient mutualisés. Il est donc possible qu’ils se soient connus.

– Alexandre Schäffer était le tuteur vie scolaire de Clara Joubert, mentionna Léa en tendant à sa collègue un tableau qu’elle avait extrait des archives.

– Ah, ça ! fit Cavalier sur un ton amusé. J’avais complètement oublié ce dispositif. Si vous voulez mon avis, ce système de tutorat n’a jamais trop fonctionné. Les terminales avaient d’autres chats à fouetter que de chaperonner les secondes ! Mais bon, qui sait ? Ça a très bien pu amorcer une relation pour eux deux. Je n’en sais rien, en réalité.

– O.K. Et pour finir sur Clara Joubert, que nous diriez-vous ?

– Vous voulez parler de ses fugues, c’est ça ?

– Pas nécessairement. À moins, bien sûr, que vous ne déteniez une information particulière ?

– Non, non, je ne sais rien de plus que tout le monde… Quel gâchis, tout de même. Je n’ai jamais pu m’expliquer quelle mouche l’avait piquée, ni la première, ni la deuxième fois qu’elle a mis les voiles.

– Une rumeur a couru, au moment de la première fugue, avança Léa.

– Vous faites allusion à cette histoire de relation avec le préparateur physique. Je ne vous en aurais pas parlé de moi-même, fit-elle d’un ton ferme. Cette rumeur était fausse, et lui redonner vie vingt ans plus tard est malvenu. M. Chaban ne le mérite pas, pas plus qu’il ne le méritait à l’époque.

– Vous semblez très sûre de vous, l’accula volontairement Léa. Pourquoi ?

Cavalier conserva le silence quelques secondes. Seul l’écho de sa respiration attestait qu’elle était encore au bout du fil. Finalement, elle reprit :

– Lorsque la rumeur a commencé à enfler autour de cette prétendue liaison, j’ai été extrêmement secouée. Je doutais, je me disais : Et si c’était vrai ? Vos collègues ne nous rendaient pas compte des auditions qu’ils conduisaient avec les adolescents. Nous étions tenus à l’écart. Cette démarche de cloisonnement devait sûrement assurer aux élèves qu’ils pouvaient parler en toute sécurité, qu’ils ne subiraient pas de pression de la part de l’administration du lycée. Je savais donc que je n’avais pas le droit d’interférer dans l’enquête. Mais, en quittant mon poste le jeudi soir – j’en suis certaine, car Clara est revenue le lendemain –, je suis tombée sur Valériane. Elle sortait d’un entraînement. Je l’ai vue qui remontait, seule, l’allée du gymnase vers l’internat. Je n’ai pas pu me retenir. Si quelqu’un savait, c’était forcément elle, l’amie inséparable de Clara.

– Vous êtes donc allée lui parler ?

– Oui. J’ai fait mine de tomber sur elle par hasard. J’ai entamé la conversation, comme ça, l’air de rien. Je lui ai demandé si elle allait bien, si elle ne se faisait pas trop de souci pour Clara… Bref, je ne sais plus exactement comment je m’y suis prise, mais j’en suis arrivée à parler de cette fameuse rumeur. J’ai insisté sur la gravité de ces accusations, mais je vous assure que je ne cherchais pas à l’intimider. Je voulais juste savoir, vous comprenez ?

– Oui.

– J’avais l’impression de parler toute seule. Valériane continuait de marcher, tête basse, fixant ses tennis. J’allais abandonner quand elle a soufflé, sans même me regarder : « M. Chaban est innocent. » Une seconde plus tard, elle a ajouté avec précipitation : « Enfin, je crois qu’il l’est ! » Mais j’ai bien vu qu’elle cherchait à se rattraper, comme si elle en avait trop dit.

Léa et Louise se regardèrent. Nul besoin de parler pour se comprendre, toutes deux avaient lu la déposition de Ducuing à l’époque. L’adolescente s’était cantonnée à répéter qu’elle n’était au courant de rien.

– Elle était dans une sorte de conflit de loyauté ?

– C’est exactement ce que je me suis dit. Immédiatement, je lui ai demandé si elle avait fait part de ses réserves aux enquêteurs. Elle ne m’a pas répondu. Mais il ne fallait pas être Einstein pour comprendre qu’elle ne l’avait pas fait. Je la revois encore, la mine honteuse, le regard fuyant. Pour je ne sais quelle raison, elle devait conserver le silence. Quoi qu’il en soit, à cet instant, j’ai su que M. Chaban n’avait rien fait. Et le lendemain, Clara est revenue. Vous connaissez la suite…

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