Précipice

Céline Denjean · Chapitre 29 sur 79

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Précipice

Chapitre 29

– 29 –

 

Dans la petite chambre du cercle mixte

 

Une nuit d’encre tapissait le ciel et engloutissait les contours de la caserne Marracq. Derrière la baie vitrée du mess où les gendarmes terminaient leur repas, Louise regardait sans les voir les halos pâles et sans ampleur de quelques réverbères qui luttaient vainement contre l’assaut des ombres. Elle suivait d’une oreille distraite le compte rendu que Léa faisait à Keller, tout en réfléchissant à l’amoncellement de questions sans réponse que l’enquête soulevait. Puis elle entendit son prénom et reporta alors son attention sur ses collègues.

– Louise a émis l’hypothèse d’un élève jaloux : celui qui a jeté Chaban en pâture aux gendarmes à l’époque serait aussi celui qui a saccagé sa voiture.

– Or, celui qui a saccagé sa voiture a aussi signé « MPC », raisonna Julien. Il serait donc notre suspect aujourd’hui.

– Exactement ! approuva Badenco. Et après avoir passé au crible les procès-verbaux des gendarmes bagnérais, nous avons un nom : Thibault Broca. Il a affirmé aux gendarmes que Clara et le prof entretenaient une liaison.

– O.K., mais pour quelle raison ce Broca s’en prendrait-il aujourd’hui à Ducuing et Ayed ?

– C’est ce que nous devons comprendre, intervint Louise. Ces lycéens se fréquentaient-ils ?

– David Schäffer était un très bon ami d’Ayed, or Ducuing ne lui évoque rien, répondit Keller.

– Quant à la légiste, elle affirme n’avoir pas fréquenté Ayed, enchaîna Badenco, désabusée.

– Alors, peut-être que Broca est le dénominateur commun entre tous ? risqua Louise.

– Peut-être, oui…

– De toute façon, il n’y a qu’un moyen de le savoir : enquêter sur le bonhomme, raisonna Louise. Qu’est-ce qui l’unissait à Clara ? Existe-t-il un lien entre Ducuing et lui ? Entre Ayed et lui ? Qu’est-il devenu aujourd’hui ? Où vit-il ? Fait-il un bon suspect au regard des quelques éléments matériels dont nous disposons ?

– Tu fais référence au témoignage du livreur de pizzas concernant la voiture bleu métallisé ?

– Oui. Et aux traces de pneus exploitées par la scientifique.

– Je peux me rencarder sur ce gars, proposa Keller.

– Ça me va, valida Léa. Intéresse-toi à son parcours, vois ce qu’il est devenu aujourd’hui, et Louise et moi, on va se pencher sur son passage à Notre-Dame en épluchant son dossier scolaire !

– Et en déterrant l’affaire Clara Joubert, ajouta Louise.

Les trois enquêteurs s’observèrent dans un silence lourd de sens. Les jours à venir s’annonçaient chargés. Et Louise songea avec dépit qu’elle allait encore devoir passer de nombreuses nuits dans la petite chambre du cercle mixte de la caserne.

*

* *

Louise reposa son portable sur le chevet, le sourire aux lèvres. Sa longue discussion avec Farid lui avait fait du bien. Pendant trois quarts d’heure, elle avait mis de côté l’enquête et ses nombreuses zones d’ombre pour se réfugier mentalement dans le quotidien réconfortant de sa maisonnée. Farid lui avait confessé avoir acheté un panier à chat dans l’idée qu’Omoko s’y niche sagement pour la nuit. Tout à sa joie et sûr de son fait, il avait attrapé le félin et l’y avait installé. Mais l’animal ne l’entendait pas de cette oreille, il avait immédiatement bondi hors du berceau douillet et était monté se réfugier sur le lit. Au moment même où elle lui parlait, Farid essuyait les assauts du chat occupé à lui piétiner consciencieusement le poitrail. Louise avait même entendu son ronronnement satisfait dans le haut-parleur du portable. « Ce que chat veut, Dieu le veut, surtout si c’est mon chat », avait-elle balancé à son compagnon. Et tous les deux avaient ri avec complicité. Ils avaient ensuite continué à échanger un chapelet de platitudes – occupation de couple que Louise avait toujours considérée avec effarement, mais qui lui apparaissait aujourd’hui incontournable. Elle s’en rendait compte, le partage de banalités formait le ciment de la connivence et de l’affection dans une relation…

Le cœur plus léger, la gendarme éteignit la lumière. Elle s’efforça de repousser loin d’elle la ritournelle de questions qui la harcelait, préférant concentrer toutes ses pensées vers son foyer. Pourtant, la dernière image qui flotta à l’orée de sa conscience quand elle sombra dans le sommeil fut celle d’un string en dentelle rose décoré d’un papillon à paillettes.

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