Précipice
Chapitre 54
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Un rat perdu dans un dédale
Il était 21 heures lorsque Louise quitta l’IML. Sa rencontre avec Marc Pons, l’ancien assistant de Ducuing, ne lui avait pas appris grand-chose. Après consultation de son agenda, l’homme était tout de même parvenu à situer le changement d’attitude de Ducuing aux alentours de septembre 2019, au retour des quinze jours de congés qu’il avait pris. Louise l’avait enjoint d’examiner les dossiers que la légiste avait traités sans lui durant cette période, en lui laissant quelques mots-clefs relatifs à leur affaire : « shocker », « kétamine », « graffiti “MPC” », « immobilisation par sangles », « baignoire », « noyade ». Mais elle ne se faisait pas d’illusions…
À la sortie de l’agglomération bordelaise, elle s’engagea sur l’autoroute quasiment déserte à cette heure tardive. Les kilomètres commencèrent à défiler dans une monotonie parfois rompue par le surgissement des pinceaux de phares. Les yeux fixés loin devant, la vitesse contrôlée par le régulateur, Louise se laissa absorber par ses pensées. Roman Joubert était devenu le suspect n° 1, reléguant Broca au second plan ! C’était à peine croyable. Jusque-là, l’homme était totalement passé sous les radars. Elle secoua la tête avec ironie : les coupables n’ont pas tous la tête de l’emploi. Certes, mais…
– Qu’y a-t-il, major Caumont ? se demanda-t-elle à haute voix.
Les faits étaient là, et elle ne pouvait les nier. Joubert était le propriétaire d’une voiture bleu métallisé qui avait été filmée sur les lieux du crime. Une sacrée veine, mais aussi un nouveau rebondissement, obligeant, encore une fois, les enquêteurs à lâcher une piste pour une autre. Un fil rouge, voilà ce qui leur manquait. Le fil rouge lui fit penser au fil d’Ariane, et Louise mentalisa subitement l’image d’un rat perdu dans un dédale et qui se bornerait à suivre la piste tracée par des petits morceaux de fromage. Combien de fois pourrait-il emprunter le même trajet et passer à côté de la sortie sans la voir ?
La gendarme chassa l’image qui s’était imposée dans son esprit et commença à raisonner. Si Joubert était coupable, quel était son mobile ? Elle tenta de mettre en perspective cette question avec ses découvertes du jour. L’homme avait-il pu, comme elle, déduire que la fugue de Clara – tout du moins la première – relevait d’un défi adolescent ? Et, si oui, alors quoi ? Louise émit un claquement de langue agacé.
Elle décida de mettre de côté le père Joubert et se concentra sur les jeunes de Notre-Dame : les Schäffer, Ayed et Ducuing. Ayed était décédé trop tôt pour qu’elle lui pose la question, mais Louise supposa qu’il aurait donné la même version que les autres, à savoir qu’il n’avait pas fréquenté Clara et Valériane. Or le registre d’emprunt de vélos laissait apparaître une autre réalité. A priori, les lycéens se retrouvaient le mercredi après-midi. Et, au vu des horaires inscrits sur le registre, ils avaient pris grand soin, tout le long de l’année, de ne jamais se présenter tous ensemble à l’atelier à vélos. Les gars d’un côté, les filles de l’autre. Pourquoi maintenir ce faux-semblant ? Quel sens cela pouvait-il bien avoir ? La gendarme se replongea dans son adolescence, mais son parcours de vie était bien trop atypique pour que la comparaison soit parlante ! À quinze ans, elle découvrait qu’elle était enceinte – voilà qui vous mettait directement un pied dans l’âge adulte… Elle retourna à ses graines de champions. Qu’avaient-ils en tête ? Comment s’inscrivaient-ils dans l’existence ? Ils étaient certainement endurcis par leurs disciplines et les sacrifices qu’elles impliquaient. Ils avaient du caractère. Ils étaient combatifs, obstinés. De vrais gagnants dans l’âme. Le genre de jeunes prêts à se défier ? Susceptibles de se mettre en danger, de prendre des risques inconsidérés pour ne pas perdre la face ? Une hypothèse émergea alors : les cinq jeunes avaient-ils pu constituer une sorte de bande clandestine ? L’adolescence n’était-elle pas une période propice au culte du secret, aux relations ambiguës, aux jeux de rôle et à l’émulation de groupe ?
Possible, en effet. Mais pourquoi refuser de l’admettre vingt ans après ?
Il s’était forcément passé quelque chose… un événement grave… suffisamment grave pour que les concernés, aujourd’hui adultes, mentent sur leur passé commun. « Si Clara était en vie, elle me l’aurait fait savoir, avait affirmé Roman Joubert. Ma fille ne m’aurait jamais laissé sans nouvelles. » Et si l’homme avait raison ? Si sa fille était bel et bien morte ? Et si ses anciens camarades en étaient responsables ? Voilà qui justifierait certainement leur version actuelle des faits, non ?
Louise esquissa un sourire. Son raisonnement tout entier ne reposait que sur des hypothèses ou des déductions. Avec des « si », on met Paris en bouteille, disait le dicton ! Malgré tout, son sourire s’élargit davantage. Parce que, depuis ce matin, elle travaillait à sa manière, retrouvant son ADN d’enquêtrice, et ça lui faisait un bien fou !
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