Précipice
Chapitre 33
– 33 –
Je pourrais lui rendre une petite visite
Julien Keller considéra l’ensemble des informations qu’il avait récoltées. Une impression excitante et familière avait pris vie en lui – celle de tenir une piste, une bonne piste. Malgré la liste interminable des questions encore sans réponse. Il activa son téléphone, appela Léa et tomba sur le répondeur.
– C’est Julien. J’ai fait un premier tour d’horizon sur Broca. J’aimerais vous faire un topo assez rapidement. Tiens-moi au courant.
Un texto de Louise lui répondit quelques secondes plus tard : « On arrive d’ici trente minutes. Prépare un café, STP. » Keller se leva, étira son dos et s’activa autour de la cafetière. Ensuite, il retourna se poster devant son ordinateur et profita du temps qui lui restait pour replonger dans les arcanes d’Internet, en quête d’éclairages supplémentaires sur la culture japonaise qui lui était aussi familière que devait l’être la confection d’une baguette tradition pour un mangeur de sushis. Absorbé par ses recherches, il ne vit pas les minutes filer et sursauta quand ses collègues franchirent la porte. L’expression maussade des deux femmes ne lui échappa pas, et il demanda spontanément :
– Ça va ?
– Tu veux dire, en dehors de la vertigineuse sensation d’être lancée à cent vingt à l’heure sur une piste de bobsleigh, un bandeau sur les yeux ?
– C’est à peu près ça, en effet, apprécia Léa d’une voix aussi lasse qu’amusée.
Keller sourit de la boutade, tout en se demandant à quel moment et comment les deux femmes avaient pactisé. Peu importe, c’est bien mieux ainsi, se dit-il. Puis il se leva et appuya sur le bouton on de la cafetière.
– Et si vous me faisiez un compte rendu clair et ordonné ?
Léa souffla bruyamment et se lança dans le récit des découvertes de leur journée. Quand elle eut fini, Keller fronça les sourcils.
– Donc Thibault Broca était victime de harcèlement ? Intéressant ! Cela pourrait-il constituer un mobile, vingt ans plus tard ?
– Pourquoi, ce type a le profil ? réagit Léa avec intérêt.
– Oui, et à plus d’un titre !
Keller s’interrompit pour servir trois tasses de café, puis retourna s’asseoir face à ses collègues.
– Thibault Broca. Trente-cinq ans. Maître en bonsaïs, installé à Esquiule, dans le Béarn, depuis décembre 2012.
– Maître en bonsaïs ?
– Oui. Au Japon, restreindre et façonner la croissance d’un arbre relève d’un art ancestral, et ceux qui le pratiquent avec succès et reconnaissance sont considérés comme des « maîtres en bonsaïs ».
– Broca vit de ça ?
Keller hocha la tête.
– Il dispose d’une serre et d’un grand jardin dans lesquels il officie. Ses créations s’exportent dans le monde entier et certaines d’entre elles se sont vendues à des sommes avoisinant les douze mille euros.
– Ah oui, quand même !
– Je vous passe les détails, mais Broca a quitté Hendaye après son année de seconde et a fait le reste de son lycée à Saint-Vincent-de-Paul, établissement privé de Bagnères-de-Bigorre. À dix-huit ans, son bac en poche, il quitte la France. Féru de culture japonaise, il s’installe à Saitama, pas très loin de Tokyo, pour se former auprès de Masahiko Kimura, maître en bonsaïs, ayant lui-même fait ses armes auprès du grand Motosuke Amano considéré comme une référence. Broca suit l’enseignement de Kimura pendant dix ans. Parallèlement, il se forme aussi à l’iaidō, art martial japonais sans adversaire physique, consistant au maniement du sabre par des katas et des techniques codifiées, et visant le perfectionnement du geste, donc de soi-même.
– Côté art martial, j’aurais plutôt misé sur le sumo, blagua Louise. D’après nos informations, Thibault Broca souffrait d’obésité.
Keller tourna vers ses collègues l’écran de son ordinateur, révélant l’image d’un homme mince et athlétique, maniant un petit ciseau devant un bonsaï.
– Broca, en 2011, dans le jardin de Kimura à Saitama, fit-il. C’est une photo que j’ai trouvée sur Internet, après des heures de recherche. Sur son site, Broca ne met en avant que ses créations, lui ne se montre guère.
– La transformation est stupéfiante ! s’étonna Louise en repensant à la photo du dossier scolaire.
– Les effets de l’iaidō ? D’après mes recherches, c’est une discipline très exigeante.
– Comme tous les arts martiaux, non ?
– Oui, tu as raison, admit Julien. En tout cas, le départ de Broca pour le Japon amorce deux chemins d’apprentissage très rigoureux : l’iaidō et les bonsaïs. Notre homme avait certainement besoin de prendre un virage radical, et il l’a fait.
– On voit ça, approuva Léa. Quoi d’autre sur lui ?
– J’ai creusé cette histoire d’entrave des victimes, et il se trouve qu’un art ancestral japonais appelé le Kinbaku est ressorti de mes recherches, expliqua Keller en tournant à nouveau son ordinateur vers ses collègues.
Sur l’écran apparurent alors des images de femmes ligotées grâce à un savant entrelacs de cordelettes.
– Comme vous pouvez le voir, reprit Julien, le Kinbaku consiste à immobiliser quelqu’un pour le châtier ou pour le soumettre. Aujourd’hui, il est beaucoup utilisé en BDSM, mais cet art du ligotage n’a pas servi qu’à des fins sexuelles, loin de là, et il porte un nom différent selon le contexte d’utilisation.
– Tu penses que Broca a pu être initié à ça, durant son séjour au Japon ?
– Pourquoi pas, c’est une hypothèse…
– Sauf que nos victimes n’ont pas été immobilisées grâce à des cordelettes, tempéra Louise, mais à l’aide d’un sac de bondage amélioré. On ne peut donc pas considérer le mode d’attache comme un élément distinctif de signature.
– Mmm, je rejoins Louise, approuva Léa. En utilisant un sac de bondage prêt à l’emploi, le tueur n’a besoin d’aucune connaissance en… ?
– Kinbaku, compléta Keller.
– Voilà. Il lui suffit de serrer les sangles comme un malade, et le tour est joué. L’immobilisation fait partie de son mode opératoire, mais le moyen utilisé n’est pas révélateur d’un savoir-faire spécifique.
Keller acquiesça d’un vague haussement d’épaules, puis poursuivit son exposé sur Broca :
– Il semble avoir une réelle aversion pour le monde numérique. Aucune présence sur les réseaux sociaux. Pas de téléphone portable, juste un fixe.
– Pas de portable, tu es sûr ?
– Broca n’a pas d’abonnement à son nom, en tout cas. Et aucun 06 n’apparaît sur son site Internet. En même temps, étant donné le style de vie du bonhomme !
– C’est-à-dire ?
– J’ai appelé nos collègues d’Esquiule pour obtenir quelques informations. Broca vit isolé. Un vrai ermite. Il est célibataire, sans enfant, et les gendarmes le décrivent comme un homme très discret et peu liant, bien que jouissant d’une certaine réputation dans le coin.
Louise reporta de nouveau son regard sur la photo de Broca. Il était devenu bel homme. Coupe rase laissant juste apparaître la blondeur de ses cheveux, visage carré et sec, et des yeux couleur miel rivés sur le petit arbuste devant lui. Un éclat dans l’intensité de son regard révélait une grande force intérieure.
– J’ai consulté les fichiers de la préfecture, reprit Keller. Broca est propriétaire de deux véhicules : un Range Rover gris de 2005 acquis en décembre 2012 et une Clio IV bleu métallisé achetée neuve en octobre 2020.
Les gendarmes échangèrent un regard nerveux. Un des rares éléments matériels en leur possession reliait le maître de bonsaïs au témoignage du jeune livreur.
– Bien sûr, pour le moment, rien n’indique que les pneumatiques de Broca correspondent aux empreintes relevées chez Ducuing, ajouta Keller.
– Et Esquiule, c’est où exactement ? demanda Léa.
– Au sud d’Oloron-Sainte-Marie. À mi-chemin entre Sarrouilles et Cambo-les-Bains, autrement dit entre les deux scènes de crime, précisa Keller.
– O.K. On sait désormais que Thibault Broca était harcelé à Hendaye et qu’un film humiliant aurait circulé auprès des élèves. Est-ce que nos victimes ont eu quelque chose à voir là-dedans ? Et si oui, cette vieille humiliation pourrait-elle constituer un mobile de vengeance aujourd’hui ? interrogea Louise d’un ton sceptique.
– Nous avons aussi ce tag « MPC » sur la voiture de Chaban, et la théorie que Broca pourrait en être le coupable, ajouta Léa. En revanche, que vient faire la disparition de Clara Joubert dans tout ça ?
Il y eut un silence médusé, puis Keller se décida :
– Regardons les éléments matériels : d’un, Broca possède un véhicule bleu métallisé. De deux, il a fréquenté Notre-Dame durant l’année scolaire 2001-2002. De trois, d’après les déclarations de l’ancienne CPE, il connaissait Clara Joubert.
Durant son énumération, Keller avait ostensiblement levé un par un les doigts de sa main gauche. Il poursuivit sur sa lancée :
– Parallèlement, pas de téléphone portable, donc compliqué de vérifier ses déplacements au moment de l’agression de Ducuing et de la mort d’Ayed. Un retour en France avec une installation à proximité des victimes. Et, pour couronner le tout, un mobile – même s’il semble ténu – avec cette histoire de harcèlement.
Léa hocha lentement la tête.
– Demain, Louise et moi avons prévu d’aller dans le 65 pour rencontrer Roman Joubert et asticoter Ducuing. De ton côté, Julien, au vu des éléments que tu as dégotés sur Broca, continue de creuser sur ce type.
– Je pourrais lui rendre une petite visite, proposa-t-il, profiter de cette rencontre informelle pour me faire une idée sur le bonhomme, ainsi que jeter un œil à la marque des pneus de sa Clio.
– O.K., approuva Léa.
Louise regarda sa montre. Il était 18 h 45. Un rapide calcul la décida : en partant immédiatement et en mettant les gaz, elle serait chez elle vers 20 h 30. Quitte à enquêter dans le Tarbais le lendemain, autant profiter d’un intermède chez elle.
OceanofPDF.com