Précipice

Céline Denjean · Chapitre 71 sur 79

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Précipice

Chapitre 71

– 71 –

 

Pour moi, ça a été l’horreur absolue

 

Après dix jours de travail acharné, l’équipe était enfin parvenue au point de clôture de l’enquête. Debout devant le tableau blanc, Louise récapitulait l’ensemble des éléments qui devait égrener les gardes à vue. Elle lança un dernier regard à ses collègues bayonnais et ressentit une pointe de fierté, à se tenir devant eux, en situation de commandement, balayant ainsi l’épreuve des semaines passées : loin de son fief, de ses repères et de ses habitudes de travail, elle avait progressivement laissé les rênes à Léa – cautionnant par là même l’idée que le leader est celui qui ne doute pas. Les hommes suivent naturellement ceux qui savent, ou disent savoir. C’est absurde, mais c’est humain…

– Vous êtes prêts ?

Léa et Julien hochèrent la tête. Ils étaient prêts, oui. Et ils avaient même une sacrée revanche à prendre, après avoir été baladés pendant des semaines.

*

* *

Salle d’interrogatoire n° 1. Mine blafarde accentuée par son maquillage noir et son carré plongeant aile de corbeau. Regard lointain, presque inhabité. Les gendarmes s’assirent en face de Valériane Ducuing, clef de voûte de toute cette affaire. Louise déroula les formules protocolaires, puis demanda :

– Madame Ducuing, que pouvez-vous nous dire de l’autopsie que vous avez pratiquée le dimanche 8 septembre 2019 ?

Les yeux de la légiste papillonnèrent, comme au sortir d’un songe. Mais elle ne répondit rien. Louise posa alors un dossier sur la table.

– Votre assistant, Marc Pons, l’a extrait des archives de l’IML de Bordeaux. Il s’agit du rapport d’autopsie d’un corps retrouvé à la baie de Loia, en septembre 2019, suite à un effondrement de roche qui avait ouvert une anfractuosité au bas de la falaise. Un spéléologue s’y était aventuré et, derrière une montagne d’éboulis, il avait découvert une petite cavité contenant un lac souterrain dans lequel reposaient des vestiges humains. Certains journaux avaient évoqué cette affaire. Je me suis renseignée : le procureur a exceptionnellement dû requérir l’intervention d’un légiste de Bordeaux, parce qu’une épidémie de gastro-entérite avait terrassé l’équipe

de l’UMJ11 et que celle du CHU de Bayonne était accaparée par un triple homicide. Selon le procureur, vous vous êtes portée volontaire.

La légiste tentait de garder contenance, mais elle s’était raidie, et de petites contractions nerveuses agitaient ses mains posées sur la table. Louise marqua un court silence avant de conclure :

– Vous le saviez avant même de vous rendre sur place, n’est-ce pas ? L’inconnue de la baie de Loia n’était autre que Clara Joubert.

Ducuing frémit à l’évocation du nom de son amie, et ses yeux s’emplirent de larmes. L’une d’elles roula le long de sa joue tandis qu’elle acquiesçait d’une voix nouée :

– Au vu des premières informations que j’ai reçues, ça ne pouvait être que Clara.

– Et vous avez fait valoir vos aptitudes sportives pour descendre sous terre, c’est bien ça ?

– Oui. L’accès par le front de mer aurait nécessité des compétences en escalade, mais le spéléologue avait repéré une cheminée qui reliait la grotte au sommet de la falaise. Il s’agissait du fameux « gouffre mortel », c’est ainsi que nous l’appelions quand nous étions au lycée, précisa-t-elle d’une voix éraillée. En passant par cette brèche, il suffisait d’une descente en rappel. J’étais en bonne condition physique, je pouvais le faire. Le procureur a donné son accord.

D’un regard, Louise l’incita à poursuivre.

– J’ai demandé aux techniciens de la scientifique dépêchés sur place d’attendre mon arrivée, de ne pas toucher le corps : si quelqu’un sur cette Terre devait s’occuper de Clara, c’était moi… moi et personne d’autre ! martela-t-elle.

– Je comprends, l’encouragea Louise.

– J’ai découvert Clara. Pour des raisons physiques et chimiques liées à l’environnement, son corps avait été conservé en état d’adipocire. Pour aller à l’essentiel, ce phénomène se produit parfois sur des corps immergés ou semi-immergés. Il s’agit d’un processus de saponification du tissu graisseux donnant un aspect « cire de bougie » au corps. J’ai procédé à un premier examen et… pour moi, ça a été l’horreur absolue.

Un silence s’installa. Les yeux vitreux de la légiste remontaient le temps. Ils voyaient de nouveau la cavité, le lac, Clara, et trahissaient toutes les émotions qui l’avaient traversée quand elle avait découvert les restes de son amie.

– L’horreur absolue ? relança doucement Louise.

La gorge nouée, Ducuing reprit :

– Au premier coup d’œil, j’ai vu que Clara avait réalisé un bandage de fortune avec son tee-shirt au niveau d’un de ses mollets. Parallèlement, les techniciens m’ont indiqué qu’ils avaient trouvé une paire de sandalettes posées côte à côte sur un surplomb rocheux dominant le fond de la cavité… Il m’a fallu admettre l’évidence : Clara n’était pas morte au moment où…

– Au moment où vous et votre bande d’amis aviez jeté son corps dans le « gouffre mortel » ? risqua Louise.

En réaction, la femme hoqueta bruyamment. Puis elle s’essuya les yeux et commença à renifler. Léa sortit alors un paquet de mouchoirs en papier de sa poche, l’ouvrit et le posa au centre de la table. Ducuing se moucha et répondit enfin, d’une voix brisée :

– J’ai rapidement reconstitué ce qui s’était passé. Le tibia gauche révélait une fracture interne. Étant donné que Clara ne présentait pas cette blessure avant sa chute, elle se l’était nécessairement faite en dégringolant dans le goulot. Puis elle avait atterri sur le surplomb. Désireuse de survivre, elle avait retiré ses sandalettes dont la semelle était totalement lisse, s’était confectionné un bandage et avait tenté de remonter par la cheminée.

Entre deux sanglots, la légiste se moucha de nouveau et demanda un verre d’eau. Ce récit lui coûtait, l’obligeant à poser des mots sur une effroyable réalité. Louise la laissa se désaltérer, puis relança :

– D’après vous, que s’est-il passé ensuite ?

– Clara a dû riper en escaladant la paroi. Mais cette fois-ci, le surplomb ne l’a pas arrêtée. Elle est tombée sur le dos au fond de la cavité. Après un examen plus attentif, j’ai repéré un déplacement très important entre les vertèbres C5 et C6, ce qui laissait craindre une lésion de la moelle épinière.

– Vous êtes en train de suggérer que Clara s’est retrouvée paralysée ? demanda Louise, en se figurant l’immobilisation totale des victimes grâce au sac de bondage.

– Je le redoutais fortement au vu du traumatisme vertébral, et l’analyse des diatomées l’a confirmé.

– Diatomées ?

– Ce sont des algues unicellulaires présentes dans l’eau et qui se diffusent dans les tissus en cas de noyade. J’ai effectué une comparaison des diatomées retrouvées dans la moelle osseuse de la diaphyse fémorale avec celles prélevées dans l’eau du lac : il s’agissait des mêmes. Le verdict était donc sans appel. Le nez à quelques centimètres à peine de la surface de l’eau, incapable de bouger, Clara était décédée d’une noyade à cause d’une paralysie consécutive à sa chute.

Les gendarmes avaient déjà parcouru le rapport d’autopsie établi par la légiste. Ils échangèrent néanmoins un regard entendu : les morts par noyade de David Schäffer et de Magyd Ayed faisaient écho au calvaire de Clara Joubert. Jusqu’à présent, le récit de Ducuing avait confirmé la théorie qu’ils avaient échafaudée. Mais, désormais, s’ouvrait un champ plus spéculatif, et les questions étaient nombreuses.

– Si vous nous racontiez ce qui s’est passé ce jour-là, entre le moment où vous êtes allés à la grange d’Amestoy et le moment où vous avez jeté Clara dans « le gouffre mortel » ?

Valériane Ducuing releva les yeux, visiblement surprise. Louise décida alors de pousser sa chance :

– Nous savons que vous avez mis le feu au grenier à foin, affirma-t-elle avec assurance, même si elle n’en avait pas la preuve.

Une expression mêlant horreur et remords s’imprima alors sur les traits de la légiste. Elle se mordilla nerveusement les lèvres, entortilla ses doigts et, d’une voix lourde de culpabilité, se lança :

– C’était le jeudi 27 juin 2002. Nous avions décidé…

11. Unité médico-judiciaire.

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