Précipice
Chapitre 25
– 25 –
Vingt ans plus tôt : mi-novembre 2001
L’air est frais, mais un soleil franc illumine les bois et, perçant entre les arbres, la lumière se répand au sol en un puzzle désordonné de clairs-obscurs. Adossée à un vieux chêne centenaire, Clara tente d’ignorer la brûlure du regard d’Alexandre qui l’observe à la dérobée. Foutu magnétisme, songe-t-elle. Son corps est un traître, gorgé d’un désir qu’elle ne parvient pas à juguler malgré toute l’énergie qu’elle dépense en nageant. Dès qu’elle croise Alex, son corps devient complètement fou. Indomptable. C’est horrible. Elle a toujours cru que seuls les garçons étaient soumis à ce genre de pulsions. Elle découvre que non. Que le corps des filles peut aussi être submergé d’une putain d’envie animale de baiser. Jamais, jamais avant lui, elle n’a ressenti ça. Ces ondes, là, qui électrisent la chair, font frémir le bas-ventre et n’en finissent jamais de vibrer. Merde, alors. Elle n’est vraiment pas certaine qu’elle pourra résister. Tiens, si elle s’écoutait, là, tout de suite, elle lui sauterait dessus, et… et, bordel, ce serait foutrement bon !
– Bon, elle fait quoi Valériane ? lance Magyd avec agacement. On poireaute depuis vingt minutes !
– Elle ne va pas tarder ! Elle…
Alertée par le sifflement des freins d’un vélo, Clara s’interrompt.
– Psst ! Ici, derrière les arbres !
Des craquements de branches et des bruits de pas s’élèvent, puis Valériane apparaît dans la petite trouée où se tient le groupe.
– Désolée ! Mme Dupain ne voulait pas me lâcher !
– Ah, Mme Dupain ! J’ai fantasmé sur elle durant toute mon année de seconde ! fait Magyd en portant la main à son entrejambe. Trop, trop bandante, cette prof ! Je serais prêt à réciter du Verlaine en la prenant en levrette.
– Elle apprécierait au moins Verlaine ! se moque Clara.
– Elle apprécierait au moins Verlaine, répète-t-il en la singeant. Tu ne sais même pas de quoi tu parles ! Y a encore aucun mec qui t’a fait couiner, toi ! Mais si tu veux, je peux arranger ça, hein ?
– Plutôt crever ! lui retourne Clara, en brandissant son majeur tendu.
– Tu as peur du grand méchant loup ?
– Non. J’ai du goût, c’est tout, sale tronche de cake !
– Pour ta gouverne, sache qu’en levrette personne ne voit la tronche de personne, la provoque-t-il d’une voix langoureuse, en se plaquant contre elle. Allez, Clara, vas-y, retourne-toi, qu’on en finisse, je sais que tu en meurs d’envie.
– Putain, mais barre-toi, sale con !
– Hé, Magyd, c’est bon, arrête ! intervient Alexandre, en le tirant en arrière.
Magyd proteste pour la forme, mais finit par s’éloigner.
– Bon, Valériane, tu as bien planqué ton vélo avec les nôtres ? demande Alexandre.
– Oui, on ne voit rien depuis la route.
– Parfait ! Parce que Amestoy est un vrai con, il a chopé des élèves sur sa propriété il y a deux ans et il a été se plaindre à Vidal !
– Amestoy est le fermier qui livre Notre-Dame en fromages de chèvre et de brebis, précise David. Vous avez déjà dû le voir, c’est le balaise avec son béret et son éternelle gaulgo fixée à la bouche. Il conduit une Ford escort bordeaux toute pourrie.
– Ah, oui ! s’exclament les filles.
– Il a la tête de l’emploi, ajoute Clara.
– Ouais, mais ses fromages sont à tomber.
– Bon, allez, on bouge ! La grange est là, juste derrière le bois, explique Alexandre. On l’aperçoit depuis la route parce que le terrain est dégagé. Le seul moyen d’y accéder sans se faire voir, c’est par ici. Suivez-moi !
Il zigzague entre les troncs, contourne un roncier et des entrelacs d’arbustes, et débouche devant un vieil abreuvoir en pierre inutilisé, vu l’eau croupie qui sommeille au fond.
– Regardez. C’est le dos de la grange.
Un vieux mur en pierres sèches, gagné par la végétation, se dresse derrière un rideau d’arbres. Un fenestron se découpe en haut de la paroi. En s’aidant des branches, Alexandre escalade le mur en quelques secondes. Les autres l’imitent.
– Alors, on n’est pas mieux, ici ?! s’exclame-t-il, une fois que tout le monde est passé par l’ouverture.
Puis il se laisse tomber sur ce qui reste d’une vieille meule de foin échevelée.
– Et si Amestoy se pointe ? demande Valériane.
– Aucun risque, cette grange lui sert de dépotoir ! fait Magyd en pointant le rez-de-chaussée, au bas d’une vieille échelle vermoulue. Amestoy a fait construire des bâtiments modernes pour les bestiaux et le foin de l’autre côté de la propriété, tout près de sa ferme.
Clara jette un regard en bas. Un tracteur Ferguson hors d’âge est garé devant la grande porte ouverte aux quatre vents. Derrière lui s’entassent anarchiquement gravats, vieux outils, machines cassées, bidons rouillés, et bric-à-brac indistinct. Elle s’écarte du vide, puis, en quelques bonds, elle grimpe au sommet des meules de foin oubliées là, soulevant derrière elle une poussière irritante. Une autre ouverture, guère plus grande que celle qui leur a permis d’entrer, se découpe sur un autre mur, offrant une vue sur la vaste prairie de l’éleveur.
– Perso, je trouve que c’est parfait ! s’exclame-t-elle. Je proclame donc que ce grenier à foin sera notre QG !
– Si Madame proclame, alors…, lui retourne Magyd, avec agacement.
– Madame t’emmerde, Magyd !
– Allez, c’est bon, vous êtes vraiment hyper lourds tous les deux !
Un ange passe, puis Alexandre relance :
– Bon, je vous signale qu’on a entraînement dans deux heures ! Alors, on se la fait ou pas, cette vidéo ?
– Oh, que oui ! répond Magyd. Vous allez être morts de rire, c’est moi qui tenais la caméra, David a assuré comme une bête ! Vas-y, fais péter le film, poto.
Le groupe se masse derrière le Panasonic que tient David. Clara prend grand soin de se poster le plus loin possible d’Alexandre. Un simple contact menacerait de la faire chavirer.
– Action !
Les images apparaissent, floues, mal cadrées. Puis Magyd opère une mise au point, et la porte d’une des chambres de l’internat apparaît sur le petit écran. « Vas-y, mec ! Alex est en train de baratiner Duclos, c’est le moment ou jamais ! » chuchote Magyd. La main de David se pose sur la poignée, et la porte s’ouvre lentement. La chambre de Cédric Duclos, un connard de terminale, profil gros fayot, est plongée dans la pénombre. « Putain, ça schlingue ! » commente David en tournant la tête vers la caméra. « Grave, ouais ! lui retourne Magyd. Ça pue la chaussette sale et… le vieux sperme ! Je suis sûr que le mec se branle toutes les nuits et qu’il n’a pas changé les draps depuis la rentrée ! » Les deux garçons sont pris d’un fou rire, le caméscope oscille pendant que le micro enregistre leurs ricanements étouffés.
Puis la caméra s’avance, filmant David qui vient de pointer un sac de sport posé sur le lit. D’un geste lent, il fait glisser la fermeture éclair, écarte les pans du sac et en sort une petite bouteille de boisson énergisante de couleur orangée. Il en dévisse le bouchon et avale la moitié de la bouteille. Puis il extrait son pénis de son jogging et, d’un geste rendu imprécis à cause d’une authentique crise de rire, parvient à placer son sexe à l’entrée de l’orifice. Magyd se marre aussi, parce qu’on entend ses gloussements nerveux et que la caméra ne cesse de bouger.
Assis dans le foin, les cinq spectateurs sont pliés en deux.
Finalement, malgré les soubresauts qui le secouent, David pisse dans la bouteille. Lorsqu’elle est pleine, il la referme soigneusement et la replace dans le sac. « Putain, je m’en suis foutu plein le jogging ! » chuchote-t-il entre deux irrépressibles pouffements. On entend Magyd gémir pour contenir la cascade de rires qui menace de lui échapper, tandis que la caméra plonge en tremblant au niveau de l’entrejambe de David. Mais la pénombre de la pièce ne permet pas de distinguer l’humidité sur le pantalon foncé. « Allez, on se casse, Magyd ! » Puis l’écran devient noir.
Clara se laisse basculer en arrière, les mains sur ses abdos, douloureux à force de se bidonner. Magyd, lui, se lève et se tape les cuisses. Il a les larmes aux yeux et pousse des hennissements débridés qui alimentent l’hilarité générale. Au bout de deux bonnes minutes, l’excitation commence à retomber, et seuls quelques « pfiou » de soulagement s’élèvent encore de temps en temps.
– Oh, putain, la barre ! commente Alexandre en s’essuyant les yeux. Ça faisait des plombes que je n’avais pas ri comme ça… Quand j’y pense, bordel, pour Duclos, c’est vraiment la lose !
– La méga lose, ouais, tu veux dire ! lance Clara. Je t’en supplie, David, dis-moi qu’il a bu ta pisse !
– Eh bien, justement, regardez un peu ça !
– Sérieux ?
– Ouais, sérieux ! Allez, venez là !
De nouveau, tous se rassemblent derrière le caméscope. L’enregistrement se déroule en début d’entraînement, juste après les longueurs d’échauffement. David est derrière la caméra et filme les nageurs qui effectuent leur chrono.
– Regardez ici, fait-il en pointant le bord de l’image.
Dans le champ de la caméra apparaît une partie des gradins, où est assis Duclos. Le gars a une serviette nouée autour de la taille et une autre posée sur les épaules. Il fixe ses pieds, concentré sur son passage à venir, et échauffe sa nuque en faisant des cercles de la tête. Soudain, Duclos se penche vers son sac et en sort sa bouteille. Il bascule la tête en arrière, s’envoie une longue gorgée, et réitère sa sale manie de faire tourner la boisson dans sa bouche comme on le fait pour se rincer les dents. Clara ouvre deux grands yeux ébahis au moment même où le visage de Duclos se fige dans une expression de désagréable surprise.
– Non ! s’écrie-t-elle.
Là, le type se lève, la surprise fait manifestement place à un dégoût profond, et un majestueux haut-le-cœur le prend, lui faisant recracher la boisson ainsi qu’une sorte d’infâme bouillie rougeâtre.
– On avait eu… chi… chili… à la cantine ! braille Magyd, mort de rire.
Nouvelle hilarité générale. Et celle-là dure un très long moment.
Le calme est revenu. Clara est allongée et, à travers un fenestron, fixe le ciel d’un bleu parfait ; ses pensées vagabondent. La vie, quand on a quinze ans, est un véritable enfer. Du style, t’es coincée dans un hall de gare fermé à clef et t’es condamnée à regarder passer les trains ! Tu parles d’un carcan. L’ennui mortel… T’es au bord de la vie, en fait… Comme un voyageur sans bagage et sans destination qui attend en bavant qu’on lui ouvre une putain de porte vers les quais. Bon, si elle est vraiment honnête, elle est totalement flippée en pensant au jour où la fameuse putain de porte va s’ouvrir. Après dix-huit ans de rétention, elle va devoir choisir un train ! Trouver sa voie – comme disent les vieux. Super ! Genre, petite erreur d’aiguillage et tu te retrouves à Pourri-Land jusqu’à la fin de tes jours !
Elle ferme les yeux. Elle a peur de Pourri-Land. Alors elle fait un vœu : tout au long de sa vie, elle veut vibrer, ressentir, trembler, être traversée par des milliers d’émotions, frissonner, sentir l’adrénaline couler en elle. Aimer. Aimer passionnément ! Comme Thibault t’aime ? Elle sent un léger malaise s’insinuer en elle. C’est tout juste si elle trouve cinq minutes à lui consacrer par-ci, par-là. T’es vraiment dégueulasse, Clara. Mais cette petite voix la récriminant depuis la rentrée est de moins en moins audible. Elle n’est pas amoureuse de Thib, elle ne peut tout de même pas se le reprocher ! Et puis, c’est normal, non, de nouer d’autres relations ? Clara laisse échapper un long soupir. D’autres relations, merci bien. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle tombe raide dingue d’Alex ? Le seul mec à la ronde à qui elle ne doit surtout pas succomber.
– À quoi tu penses ? lui murmure-t-il soudain, en s’allongeant à ses côtés, tout près, trop près.
Il a tourné sa tête vers elle. Son souffle sent la menthe. Et ses lèvres, ses putains de lèvres, sont juste une putain d’invitation à un putain de baiser ! Une vague incontrôlable de désir la submerge, et Clara doit lutter de toutes ses forces pour résister à la féroce envie de l’embrasser.
– À tout sauf à toi !
Son regard la pénètre et la brûle. Alors, elle riposte :
– À Chaban, si tu veux tout savoir ! Il est juste trop… trop canon ! Bon, on fait le chapeau ? lance-t-elle en se levant.
– Yes ! Et cette fois-ci, j’espère bien gagner ! réagit Magyd.
Clara observe Alexandre à la dérobée. Il essaie de faire bonne figure, mais elle a réussi à le piquer. Alex : 0, Clara : 1, pense-t-elle. Ils se rassemblent en cercle. Chacun, à tour de rôle, montre la feuille sur laquelle il a écrit son nom, la roule en boule et la place dans le chapeau que Valériane a sorti de son sac. Cinq prénoms, cinq boules de papier. Aujourd’hui, c’est au tour de David d’effectuer le tirage, puisqu’il a rempli son défi. L’ado s’amuse à faire rouler les boules de papier dans leur réceptacle, puis jette un œil à ses camarades.
– Bon, je propose que la référence soit… ma basket, fait-il en se déchaussant. Ça vous va ?
– Ça marche.
David balance sa chaussure à quelques mètres, puis opère un mouvement de bras ample et rapide, libérant les boules qui s’élèvent en l’air avant de retomber près de sa basket. Sous l’œil attentif de ses camarades, il désigne la plus proche.
Ses camarades approuvent, et David la ramasse. Une onde électrique semble ondoyer dans l’air pendant que le garçon défroisse le papier. Un sourire se forme au coin de sa bouche, et il montre le prénom écrit en lettres capitales : « CLARA ». Magyd râle, puis un silence solennel s’installe. Clara jubile. Elle en avait parlé avec Valériane : si elle était désignée, elle devrait défier n’importe qui, sauf Alex. Manière, encore une fois, de ne pas lui accorder l’importance qu’il voudrait avoir. Elle fait mine d’hésiter, les fixe tous tour à tour, puis se décide :
– O.K. En tant qu’élue, je défie… Magyd !
– Évidemment ! grogne-t-il.
– Ben, ouais, mon gars, tu y réfléchiras à deux fois avant de venir coller ta bite contre moi ! Du coup, je vais rester dans le thème !
Il lui décoche un regard par en dessous, et elle y lit parfaitement l’avertissement qu’il est en train de lui lancer : « Attention, réfléchis bien à ce que tu vas me demander, sinon… »
Sinon quoi ? C’est le jeu, non ?
Clara hésite un quart de seconde mais n’y résiste pas ! C’est la première fois qu’elle est en position de décider, et elle compte bien hausser le niveau de jeu. Elle plante ses yeux dans ceux de Magyd et balance :
– Comme tu prétends être un as de la levrette, je te mets au défi de nous ramener la preuve en images de ta maîtrise de l’exercice ! Et, autant te le dire, on a plutôt intérêt à entendre couiner ta partenaire !
– Quoi ?! finit-il par réagir, alors qu’Alexandre, David et Valériane éclatent d’un rire goguenard. Tu rigoles, là, hein ?
– J’en ai l’air ?
– Mais, putain, Clara, tu as pété les plombs ou quoi ?! s’indigne-t-il.
– Ben quoi ? Tu connais les règles, Magyd ! Soit tu relèves le défi, soit tu quittes le groupe… C’est simple.
– Je te promets que tu vas le regretter, Clara !
– Estime-toi heureux, je te laisse l’embarras du choix. Si tu n’arrives pas à emballer Mme Dupain, tu pourras toujours te rabattre sur ta pupille, tu sais, la boutonneuse aux dents de traviole ? Mais c’est sans importance puisque tu ne verras pas sa tête, hein ? achève-t-elle, triomphante.
Magyd a du mal à y croire. Ses potes le chambrent : « T’as que de la gueule, ou quoi ? » ; « Montre-lui que t’es un expert du Kama Sutra » ; « Allez, admets-le, mon pote, t’as peur qu’on voie que t’as une toute petite bite ! » Finalement, Magyd se redresse et bombe le torse.
– O.K., file-moi la caméra, David. Je prends… Mais je t’avertis, Clara, prie pour que je ne sois jamais désigné, parce que, dans le cas contraire, tu vas amèrement regretter ton défi de merde !
OceanofPDF.com