Précipice
Chapitre 58
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Savoir sans pouvoir prouver ?
Un cortège constitué de trois voitures et d’un fourgon s’engagea dans l’allée des Coustères, à Pouzac. Parvenus à hauteur du numéro 17, les véhicules s’arrêtèrent, tatouant de zébras bleus la peau de la nuit. À 6 heures pile, Léa Badenco montait les escaliers extérieurs et frappait énergiquement à la porte d’entrée. À 6 h 03, Roman Joubert, pyjama boutonné à la hâte – lundi avec mardi –, leur ouvrait, l’air totalement ahuri. Les ordres et les bruits de pas rompirent alors le silence. À 6 h 05, les lumières des maisons voisines s’allumaient à la chaîne, telle une guirlande de Noël, les rideaux s’écartaient, et des visages curieux apparaissaient aux fenêtres. Un fait divers ébranlait la vie quiète du quartier résidentiel, et la rumeur commençait à naître. Elle enflerait, comme une vague insatiable, jusqu’à l’éclatement, éclaboussant le rivage de cet homme isolé, veuf et orphelin de fille, que le chagrin avait dû rendre fou, qui avait dû commettre l’irréparable, parce que les gendarmes ne débarquent pas comme ça chez quelqu’un, sans raison, et que, comme on dit, il n’y a pas de fumée sans feu…
Sidéré, Joubert balbutia un « mais » sans ampleur qui ne fut suivi de rien d’autre. Voilà à quoi se résuma sa protestation. Il conserva ensuite un silence total, secouant mécaniquement la tête quand les tiroirs s’ouvrirent, que les coussins des canapés volèrent, que les placards furent vidés, que les chambres furent retournées de fond en comble… bref, que sa maison fut déshabillée et ensachée par une flopée de mains gantées. L’œil rond, les mains nouées contre son ventre, il assista à la progression des forces de l’ordre, l’air de ne rien comprendre au drame qui se jouait sous ses yeux. Louise l’observait à la dérobée, ne sachant que penser de cet homme qu’on aurait dit enfant, perdu dans l’immensité d’un monde déserté de ses êtres chers, qui errait de pièce en pièce, le pas traînant, sonné, désarçonné.
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Il était 8 heures lorsque Mathilde Balast, standardiste, inséra la clef dans la porte du hall d’entrée tarbais, tapa le code de désamorçage de l’alarme et appuya sur l’interrupteur déclenchant l’allumage cliquetant des plafonniers. Mais, ce matin-là, ces gestes si coutumiers trahissaient une grande nervosité. Une minute plus tard, arriva Ludivine Martin, comptable. Julien Keller l’accueillit, en lui présentant sa carte. Une perquisition allait se dérouler, et les deux femmes devaient y assister. On leur demanda d’ouvrir le bureau du directeur, et la standardiste s’exécuta, le cœur cognant et l’esprit assailli de dizaines de questions plus affolantes les unes que les autres. Là, des hommes en combinaison blanche foulèrent la moquette du bureau de M. Joubert – vision surréaliste –, et les deux employées eurent le sentiment d’être passées derrière l’écran de cinéma, jouant maladroitement leur rôle de composition, tandis que la police faisait son travail. Les employés du siège qui arrivaient progressivement furent retenus à l’extérieur, patientant sans comprendre aux portes de l’entreprise, dans le froid rigoureux du mois de novembre. Ici aussi, la rumeur commença à courir, des murmures d’abord, des conversations ensuite, ponctuées de SMS ou d’appels pour raconter ce qu’il se passait, bien que l’on n’en sût rien. Les hypothèses fleurirent, prirent corps et s’installèrent : détournements, blanchiment d’argent sale, comptabilité fictive… M. Joubert n’était peut-être pas le patron que l’on croyait.
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Roman Joubert s’était vêtu à la hâte. Il sortit de la voiture de gendarmerie à 13 h 40, menottes aux poignets, sous bonne garde. Il traversa un grand patio d’un pas mécanique, et on le poussa à l’intérieur, dans des couloirs longs et gris qui formaient un dédale. Lui avançait tête basse, le regard fixé sur ses pieds que d’autres guidaient. On le conduisit jusqu’à une salle où on le fit asseoir. Et il attendit. Léa Badenco et Julien Keller entrèrent dans la pièce à 13 h 55. Badenco prononça sans attendre le placement en garde à vue et ses motifs. Soufflé, l’homme sortit enfin de son hébétude et exprima son incrédulité :
– Pardon ?! Mais c’est du grand n’importe quoi !
Postée derrière la vitre sans tain, Louise se sentit mal à l’aise : Joubert était un acteur hors pair. Il a été filmé sur les lieux du meurtre de David Schäffer et il serait presque convaincant avec son air de chien battu. Elle jeta un regard à sa montre. Il était 14 heures, elle avait rendez-vous.
Alexandre Schäffer était assis, les yeux dans le vague. Malgré sa mine épouvantable, l’homme conservait une certaine allure, avec ses vêtements de belle facture et son physique sportif. Son élégance est un brin m’as-tu-vu mais elle colle bien au « responsable de la sécurité informatique » d’une des plus grosses sociétés de marketing de Wellington, se dit-elle en détaillant son costume de marque. Elle se présenta à lui au moment où il regardait l’heure et découvrit avec surprise qu’il portait la même montre Apple Watch que celle qu’elle avait offerte à Farid pour son anniversaire. Un petit joujou connecté dernier cri et hors de prix, qui accompagnerait Farid pour les dix prochaines années, quand Schäffer, lui, en changerait dès qu’une nouvelle version arriverait sur le marché. L’homme la suivit jusqu’à un bureau, et ils s’installèrent.
– Pas trop fatigué ? lança-t-elle en préambule.
– Je suis épuisé. Le jet-lag, bien sûr, mais surtout la perte de David, fit-il d’une voix altérée. C’est tellement…
Il s’interrompit et laissa sa phrase en suspens. Louise lui laissa le temps de se ressaisir.
– Denise, ma belle-sœur, m’a dit que Magyd Ayed avait, lui aussi, été assassiné, reprit-il, incrédule. Et qu’il y aurait un lien entre ces deux meurtres !
La gendarme se fendit alors d’un très court résumé de l’affaire et de son lien probable avec le lycée Notre-Dame. Elle termina en insistant sur l’importance de ses réponses, puis entra dans le vif du sujet :
– MPC, ces lettres signifient-elles quelque chose pour vous ?
– MPC ?
Elle opina, et l’homme marqua un temps de réflexion, avant de répondre :
– Désolé, mais non.
– Vous êtes sûr ?
– Oui, pourquoi ? Ces lettres sont en lien avec le meurtre de mon frère ? Elles veulent dire quoi ? C’est important ?
– Clara Joubert, vous connaissez ? éluda-t-elle.
– Clara Joubert… ce nom me dit quelque chose, attendez, je réfléchis… Ah, j’y suis ! J’étais son TVS, à Notre-Dame… euh, son tuteur vie scolaire, traduisit-il. C’était une fille de seconde, et, en tant que terminale, je devais l’aider à prendre ses repères au lycée. Mais, là encore, quel rapport avec David ? demanda-t-il d’un ton perplexe.
– Vous étiez son TVS. Rien de plus ?
– Non, rien de plus. Mais pourquoi ?
– Et Valériane Ducuing ?
– Qui ?
– Valériane Ducuing.
– Non. Je… je ne crois pas connaître cette personne. Et maintenant, si vous m’expliquiez de quoi il retourne, hein ?
Louise inspira pour dissimuler sa contrariété. Alexandre Schäffer n’avait pas sourcillé un instant et, pourtant, il venait de lui mentir. Si elle voulait lui extirper la vérité, elle devait le déstabiliser.
– Votre frère, David, a très certainement fait l’objet d’une vengeance, avança-t-elle. Une vengeance qui le relie à Magyd Ayed et à Valériane Ducuing, miraculeusement rescapée… Comme je l’ai évoqué, le point commun entre les trois victimes est leur présence au lycée Notre-Dame durant l’année 2001-2002. Mais je ne vous apprends rien, puisque vous y étiez aussi, le sonda-t-elle.
Alexandre Schäffer s’enfonça dans son siège, les yeux rivés au sol. Elle attendit patiemment qu’il relève la tête. Comme la gendarme le fixait avec insistance, l’homme laissa échapper un soupir, ouvrit les mains et demanda :
– Une vengeance de qui ? Pourquoi ? Ce que vous me racontez est totalement incompréhensible.
– Vraiment ?
– Oui. Vraiment, répéta-t-il en l’affrontant du regard.
Elle laissa filer quelques secondes et reprit d’un ton calme et volontairement froid :
– D’après le récit de Valériane Ducuing et nos constatations médico-légales, nous avons pu établir que le tueur est très méthodique…
Louise commença alors à lui détailler le mode opératoire de l’assassin, sa sophistication, son sadisme, et Schäffer ne put s’empêcher de tressaillir. Des larmes lui montèrent aux yeux, mais la gendarme décida de poursuivre sans rien lui épargner. Quand elle en fut au bâillon-boule anéantissant tout appel à l’aide, l’homme la coupa :
– Excusez-moi ! Vous comptez me faire la description du calvaire de mon frère par le menu ?
– Si cela devait vous aider à comprendre où se situe votre intérêt, pourquoi pas ?
– De quel intérêt parlez-vous, bon sang ?!
– Vous êtes en vie, monsieur, et votre intérêt serait de le rester, vous ne croyez pas ?
Il demeura interdit, accusant le choc, puis se passa nerveusement les mains sur le visage.
– Vous êtes en train de me dire que ma vie est menacée, c’est bien ça ?
– Je le pense, en effet. Et je pense également que vous le savez.
– Vous pensez ? rétorqua-t-il avec une pointe de dédain. Dans ce cas, faites votre boulot et protégez-moi, madame ! Ou, mieux encore, arrêtez le coupable !
Louise ne réagit pas à la provocation. Si Schäffer craignait pour sa vie, elle pouvait peut-être obtenir des confessions. Elle laissa donc courir un long silence, puis se décida à reprendre :
– Contrairement à vos déclarations, à celles de votre frère et de Mme Ducuing, vous constituiez tous un groupe d’adolescents uni.
– Pardon ?
– Vous occupiez vos mercredis après-midi à vous réunir et à « jouer », affirma-t-elle, comme si elle en détenait la preuve.
L’homme la considéra d’un regard qui mêlait stupéfaction et crainte.
– D’ailleurs, Clara Joubert faisait aussi partie de votre petit groupe, ajouta-t-elle pour enfoncer le clou. Avant de disparaître définitivement.
– Je ne vois pas de quoi vous parlez, riposta-t-il avec trop d’empressement.
– Et moi, je ne vois qu’une seule raison qui vous incite à mentir : en niant la réalité de cette bande de joyeux drilles, vous tentez de dissimuler quelque chose de grave. Un événement lié à la disparition de Clara et qui pourrait encore aujourd’hui vous être reproché… un événement que l’assassin a découvert…
L’homme conserva le silence, mais ses doigts tapotaient nerveusement la surface de la table. Elle décida de ne pas lui laisser de répit :
– Un événement que votre frère a lui aussi préféré cacher à mon collègue, quand il est venu l’interroger. Et pour quel résultat, hein ? Alors, je vous pose la question, monsieur, ce mensonge en valait-il la chandelle ?
Les yeux rougis, le visage blême, la bouche entrouverte, Schäffer semblait prêt à craquer.
– Allez, monsieur ! Parlez-moi du clan que vous formiez, des défis que vous vous lanciez, risqua-t-elle. Comme la première fugue de Clara, n’est-ce pas ?
Schäffer se raidit. Il prit une grande respiration et riposta :
– Vous… vous dites n’importe quoi ! Je ne connais même pas cette fille !
Louise attrapa alors le registre d’emprunt des vélos de Notre-Dame et le posa en évidence sur la table.
– Chaque mercredi de l’année 2001-2002, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, cinq adolescents ont emprunté un vélo à l’atelier de Notre-Dame. Et vous voulez savoir lesquels ?
– Je pense que je peux le déduire de l’interrogatoire que vous me faites subir, merci bien !
– Vous ne trouvez pas un peu gros que cinq noms, toujours les mêmes, apparaissent tous les mercredis de l’année scolaire ?
– Ça ne prouve rien, et vous le savez ! se défendit-il.
– Ça ne prouve rien ? Vraiment ? Alors, quelle explica…
– Magyd, David et moi faisions du vélo les mercredis entre 14 heures et 16 heures environ ! la coupa-t-il. Nous avions de l’ambition, une carrière sportive s’ouvrait à nous, et nous nous entraînions pour atteindre nos objectifs. Peut-être en était-il de même pour ces deux lycéennes ? Ou peut-être qu’elles rendaient visite à leurs petits copains ? Ou mille autres choses encore, comment le saurais-je ?!
Il se tut, défiant la gendarme du regard. Mais Louise n’avait aucune autre cartouche à dégainer, et il le comprit. Alors, d’un ton acerbe, il asséna :
– Je suis venu ici de mon plein gré dans l’espoir de vous aider à retrouver l’assassin de mon frère. Au lieu de quoi, je vous ai écoutée m’accuser de mensonge à propos de je ne sais quelle bande de joyeux drilles, reprit-il en appuyant sur l’expression employée par Louise. Alors, dites-moi, madame, détenez-vous la moindre preuve de vos allégations ? Suis-je suspect de quelque chose et, si oui, de quoi exactement ? Dois-je demander à être assisté par un avocat ?
– Vous avez tort de réagir ainsi, fit Louise, désabusée. Pensez à Ayed et à votre frère. Ils seraient peut-être en vie s’ils avaient fait le choix de la vérité.
Le regard de Schäffer se durcit.
– Ils seraient en vie si un taré ne les avait pas tués ! Ce qui m’emmène à ceci : où en est votre enquête, hein ? Avez-vous le moindre suspect en vue ?
Louise savait qu’en répondant elle allait définitivement se tirer une balle dans le pied. Cependant, l’omission était une chose, le mensonge, une autre.
– Nous avons arrêté un suspect, aujourd’hui même.
Schäffer se redressa et la fixa d’un œil surpris.
– De qui s’agit-il ?
– Du père de Clara Joubert. Ce qui alimente d’ailleurs mes propos : pourquoi cet homme s’en serait-il pris à votre frère, à Magyd Ayed et à Valériane Ducuing s’ils n’étaient pas liés à sa fille, hein ?
– Je ne suis pas dans la tête de ce monsieur, lui retourna-t-il. Et, pour tout vous dire, ses motivations ne justifieront jamais ses actes !
– Je n’ai jamais affirmé le contraire.
– Denise a évoqué un type que vous avez arrêté puis relâché, qu’en est-il ?
– Il n’a pas pu tuer votre frère.
– Il est donc lavé de tout soupçon ?
Louise marqua une hésitation.
– Il demeure sous étroite surveillance. Je ne suis pas autorisée à vous en dire davantage.
– Je ne comprends pas. Vous avez arrêté un suspect, un second est sous surveillance. Pourtant, tout à l’heure, vous parliez de menace pesant sur ma vie ?
– Tout à l’heure, j’espérais encore vous convaincre de parler.
Schäffer laissa échapper un petit ricanement.
– Je vois, jeta-t-il sans cacher son écœurement, technique d’enquêteur…
– Je cherche la vérité, monsieur, ni plus ni moins.
– La fin justifie les moyens, c’est ça ? Bon, je crois que nous nous sommes tout dit, acheva-t-il avec lassitude. Je peux partir ?
La gendarme masqua sa frustration.
– Tenez, lui dit-elle, ma carte. Si vous changez d’avis, appelez-moi.
Schäffer considéra le petit carton d’un œil sombre et s’en saisit d’un geste sec. Puis il enfila son beau manteau de laine noire, resserra son écharpe autour de sa cravate et disparut dans le couloir. Quand la porte se referma, une vague de découragement submergea la gendarme. Y avait-il quelque chose de plus rageant pour un enquêteur que de savoir sans pouvoir prouver ? Son téléphone sonna à ce moment-là. C’était le commandant Garnier, et elle devina dans l’instant pourquoi l’homme lui téléphonait.
– Bonjour, commandant.
– Bonjour, Caumont. J’ai appris que vous aviez procédé à une nouvelle arrestation et que vous déteniez une preuve directe : joli travail.
– Merci. La garde à vue a démarré en début d’après-midi. Cependant, nous avons de bonnes raisons de croire que Joubert a un complice.
– Le fameux Broca, oui, je suis informé. D’ailleurs, ce type est sous surveillance serrée des gendarmes bayonnais.
– En effet.
– Bien. N’ayant plus aucune raison de continuer à faire tourner mes équipes en sous-effectif, je vous informe que je viens de faire lever la surveillance devant chez Ducuing.
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