Précipice

Céline Denjean · Chapitre 23 sur 79

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Précipice

Chapitre 23

– 23 –

 

Pneus crevés, carrosserie rayée,

pare-brise explosé, et capot tagué

 

Thérèse Magnes était l’archétype de la secrétaire de direction d’un établissement privé. Un air revêche. Une tenue sévère mais impeccable. Un chignon strict de cheveux gris. Un visage invisible phagocyté par le regard acéré qu’elle posait par-dessus ses lunettes en demi-lune juchées sur le bout de son nez.

– Mesdames, si vous voulez bien me suivre, lança-t-elle en s’engageant dans un couloir, faisant claquer ses talons sur les dalles noires et blanches dans une cadence militaire.

Badenco et Caumont lui emboîtèrent le pas et parvinrent dans une pièce borgne, installée sous le grand et large escalier de la partie administrative du bâtiment.

– Les archives sont conservées dans cet espace, expliqua Thérèse Magnes en ouvrant les bras sur de longs rayonnages de dossiers empoussiérés. Ils sont classés par date, et, pour que vous ne mettiez pas du désordre partout, l’année 2001-2002 est stockée ici même.

Louise hocha la tête en suivant le doigt manucuré de Magnes qui pointait une étagère, puis demanda :

– Rien n’est informatisé ?

– 2001, madame ! L’âge de la disquette ! Là-dedans, fit-elle en désignant un petit carton, sont conservées toutes les disquettes de ladite année scolaire. Fort heureusement pour vous, chaque document provenant du secrétariat était imprimé au fur et à mesure. Initiative personnelle, ajouta-t-elle avec un soupçon de fierté. Je n’avais aucune confiance en ces espèces de trucs en plastique. Bien sûr, aujourd’hui, c’est différent : disques durs de plusieurs gigaoctets, mémoire externe… Peu de choses sont encore matérialisées. À mon humble avis, on y perd puisque n’importe qui peut effacer ou falsifier ce qui lui chante d’un simple clic de souris !

Peut-être, mais la planète s’en porte sûrement mieux, songea Louise. Elle retint néanmoins sa réplique.

– Bon, reprenons. Les pochettes bleues renvoient à la gestion de l’établissement : organigramme général, tableaux d’activité, taux d’occupation, factures, fournisseurs, contrats, bilans financiers, comptes rendus du conseil d’administration, et cætera, débita-t-elle sans respirer. Les pochettes vertes sont en lien avec la vie scolaire : rapports d’incidents, listing des classes et emplois du temps, répartition en internat, événements annuels comme la kermesse, les sorties de groupe, la fête de fin d’année, les compétitions sportives, les réunions d’accueil parents, et j’en passe…

– O.K.

– Les pochettes roses sont dédiées aux salariés de l’établissement et les pochettes jaunes, aux élèves, acheva-t-elle. Elles sont classées par ordre alphabétique, cela va de soi. M. Vidal vous a fait aménager un bureau.

Les gendarmes suivirent la secrétaire jusqu’à une pièce située juste en face des archives. Exiguë, elle ne contenait que deux tables et deux chaises qui se faisaient face. Un grand tableau blanc ornait l’un des murs.

– Voilà ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, mon bureau est situé plus haut dans le couloir, mon nom figure sur la porte.

– Un instant, madame Magnes ! l’interpella Louise avant qu’elle ne file.

La secrétaire se figea net, opéra un demi-tour et arbora une expression contrariée.

– Vous travaillez ici depuis combien de temps ?

– Trente-sept ans.

– Wouah ! Mais vous êtes une mémoire institutionnelle vivante ! lança Louise d’un ton enjoué.

Thérèse Magnes lui opposa un regard narquois.

– Que voulez-vous savoir ?

– Valériane Ducuing, ça vous dit quelque chose ?

– M. Vidal m’a bien entendu expliqué les raisons de votre venue. Si je savais quoi que ce soit sur cette ancienne élève, je vous le dirais. Cela nous ferait gagner du temps… à tous, ajouta-t-elle d’un ton pincé.

Badenco, qui suivait l’échange, croisa ostensiblement les bras sous sa poitrine et laissa échapper un soupir agacé. Puis, d’une voix glaciale, elle se décida :

– Et Magyd Ayed ? J’imagine qu’il est passé moins inaperçu ?

– En effet. Il fait… pardon, faisait partie des élèves dont notre établissement tire une grande fierté !

– Que pouvez-vous nous dire sur lui ?

La secrétaire s’attendait à cette question et répondit sans la moindre hésitation :

– C’était un jeune homme charmant. Poli. Respectueux du règlement. Excellent élève, ses résultats scolaires et sportifs le prouvent. Je n’ai pas le souvenir qu’il ait fait parler de lui autrement que par ses performances.

Elle marqua un temps d’arrêt, puis fit un léger mouvement d’épaules pour signifier qu’elle n’avait pas grand-chose à ajouter.

– Bien, merci. Nous reviendrons vers vous dès que nous aurons besoin de vos lumières, conclut Louise, alors que Badenco s’apprêtait déjà à riposter.

Magnes acquiesça et disparut dans le couloir. Ses talons claquèrent decrescendo puis le bruit d’une porte qu’on ferme résonna.

– Cette femme est un véritable cerbère ! jeta Léa.

– Elle redoute la mauvaise presse, tout comme Vidal. D’une manière ou d’une autre, il faudrait parvenir à s’en faire une alliée.

– Une alliée ? Vous plaisantez ?

– Absolument pas. Magnes peut constituer un véritable atout pour nous. Elle sait beaucoup plus de choses que tout ce qui est écrit là-dedans, fit Louise en braquant ses yeux vers la salle d’archives.

*

* *

Julien Keller quitta la demeure des Ayed avec un arrière-goût amer dans la bouche. Les parents du défunt étaient terrassés. Le chagrin exhalait de chacun de leurs souffles. Magyd était leur fils unique, et leur vie se retrouvait subitement privée de tout sens, de tout espoir, de toute projection. À l’affliction du couple s’ajoutait désormais un mélange de déshonneur et de désillusions : leur fils chéri prenait régulièrement des drogues, consommait assidûment de la pornographie et ne connaissait que les relations sexuelles tarifées. Leur enfant adoré n’avait plus grand-chose à voir avec l’homme fier et droit qu’ils croyaient connaître. Et lui, Julien Keller, se faisait l’effet d’un sinistre personnage missionné par la Grande Faucheuse pour répandre l’infamie sur des cœurs consumés par la douleur. Il faisait parfois un foutu boulot…

Il monta dans sa voiture et s’empressa de mettre le contact, désireux de s’éloigner au plus vite du champ de ruines qu’il venait de créer. Il roula une dizaine de minutes, traversa Saint-Jean-Pied-de-Port où il repéra un petit troquet aux couleurs basques, avec sa façade blanche aux colombages peints en vert et son toit de tuiles rouges. Il se gara, entra dans le bistrot et commanda un café allongé. Puis il alla s’asseoir dans un angle, loin du comptoir où une rangée de vieux habitués coiffés d’un béret noir palabraient en basque. Une fois servi, le gendarme sortit son portable de sa poche pour appeler Badenco. Elle décrocha immédiatement et Keller prit grand soin de parler à voix basse. Magyd Ayed était du coin, tout le monde le connaissait, inutile d’en rajouter une louche en intéressant les locaux à l’enquête !

– Bonjour Léa, c’est Julien.

– Salut. Alors ton incursion chez les Ayed ?

– Les parents sont dévastés, ça a été très compliqué de les faire parler. Les années lycée de leur fils remontent à vingt ans, et leurs souvenirs de cette époque sont émoussés. Cependant, ils sont formels : la scolarité de Magyd s’est déroulée sans accroc, ils n’ont jamais entendu parler d’une quelconque histoire louche dans laquelle leur fils aurait pu tremper.

– Ils t’ont paru sincères ?

– Honnêtement, oui. Je n’ai vraiment pas eu l’impression qu’ils dissimulaient quoi que ce soit. Bien entendu, je les ai fait parler de la jeunesse de leur fils et j’ai réussi à glaner quelques noms de ses amis de l’époque. Certains sont même venus chez les Ayed, à l’occasion d’anniversaires ou de soirées entre jeunes. Deux d’entre eux, des frères, étaient vraiment très proches de Magyd, à l’époque. J’ai fait une liste, je la prends en photo et je te l’envoie.

– Tu sais ce qu’ils sont devenus ?

– Les deux frères ?

– Oui.

– L’un d’eux vivrait à l’étranger, mais le second serait resté dans le coin. Du côté de Pau. Je vais vérifier ça en fin d’après-midi. Dès que je l’aurai logé, je l’appellerai pour lui fixer un rendez-vous.

– O.K. Et Ducuing ?

– Elle ne leur dit absolument rien.

– Super, ironisa Badenco d’un ton grinçant. Quoi d’autre ?

– Eh bien, ils ignoraient tout de la vie dissolue de leur fils et mes révélations ont fait l’effet d’une bombe.

– Je vois, rien de très surprenant. Ils ont tout de même pu t’éclairer sur les fréquentations actuelles de Magyd Ayed ?

– Oui, et là, en revanche, j’ai une flopée de noms ! Étrangement, aucune relation amoureuse. En revanche, une grosse liste d’amis, relations professionnelles, copains de salle de sport… Si je veux tous les interroger, j’en ai pour des semaines !

– Tu vas commencer par quoi ?

– Là, je pars à Biarritz, dans les bureaux d’Atlantique Immo, la boîte d’Ayed. Il y passait plus de la moitié de son temps, et je compte interroger sa secrétaire. Tu sais que secrétaire signifie « taire le secret » ?

Léa Badenco leva les yeux au ciel avant de répondre :

– Merci bien, Julien, mais je le savais ! Tout le monde sait ça !… Bon, envoie-moi ta liste, ça nous aidera peut-être à cibler nos recherches, ici.

*

* *

Badenco s’étira. Elle venait de passer au crible les dossiers scolaires de Ducuing et d’Ayed, sans rien trouver d’intéressant. Les deux élèves affichaient des notes brillantes et des appréciations irréprochables, et aucun événement ne semblait être venu rompre le fil tranquille de leur année scolaire. Louise, de son côté, s’était attaquée au dossier « vie scolaire », une pochette cartonnée comprenant une bonne dizaine de chemises vertes. Sur le tableau blanc aimanté, elle avait tracé deux colonnes, l’une pour Ducuing, l’autre pour Ayed. Chaque colonne contenait le listing des élèves et professeurs de leur classe, l’emploi du temps 2001-2002, la liste des jeunes partageant leur discipline sportive, et le plan d’occupation des chambres en internat. Badenco se leva et s’approcha du tableau.

– Rien de probant, je suppose ?

– Pour le moment, j’essaie surtout d’organiser les éléments pour nous donner une vue d’ensemble.

Le portable de la jeune gendarme émit un bip, c’était un MMS de Keller.

– Voilà qui va nous donner du grain à moudre. Julien vient de m’envoyer la liste des anciens amis de lycée d’Ayed.

Elle ouvrit le document et lut à haute voix les quelques noms griffonnés par son collègue :

– Myriam Gaudin, Frédéric Feuillard, Alexandre Schäffer, David Schäffer et Aurélie Martin. D’après Julien, les Schäffer étaient les deux meilleurs amis de Magyd Ayed.

– Les frères Schäffer et Aurélie Martin étaient dans la terminale C d’Ayed, fit Louise en stabilotant leurs noms sur un document aimanté au tableau. Feuillard et Gaudin, non… mais je les vois ici, dans l’équipe d’athlétisme. Ils devaient être dans une autre terminale.

– Je sors ces cinq dossiers et je m’y colle, annonça Badenco.

– O.K. De mon côté, je me lance dans la lecture des événements indésirables.

Cinq minutes s’écoulèrent avant que Louise ne tressaille et ne commente à haute voix :

– Eh bien, les jeunes n’ont pas attendu l’avènement des réseaux sociaux pour se harceler ! J’en ai la preuve sous les yeux !

– Dites-moi, demanda machinalement Badenco.

– Le rapport n’est que très peu détaillé, mais, d’après le pion, des images d’un lycéen de seconde à poil ont circulé lors d’une soirée ciné à l’internat. Bref, vous voyez un peu le truc.

– Mmm… En vieillissant, on s’empresse d’oublier la cruauté dont sont capables les ados entre eux. À bien y regarder, les réseaux sociaux ne font aujourd’hui que donner de l’ampleur et de la visibilité à un phénomène qui existe depuis toujours.

Louise approuva d’un mouvement de tête et se remit au travail. La demi-heure suivante se déroula dans un silence studieux à peine rompu par le bruit des pages que l’on tourne.

– J’ai fini, déclara-t-elle finalement. Vingt relevés d’incidents sur l’année ; celui de harcèlement mis à part, il s’agit de bagarres, de vols, d’insultes et de dégradations. J’en ai mis quatre de côté pour tenter d’en savoir plus.

– Je vous écoute.

– Quatre cas de graffitis, tous signalés par l’ouvrier d’entretien. Cela étant, aucune des fiches ne mentionne la nature des tags. Donc impossible d’établir une corrélation avec notre fameux sigle !

– Je vois, fit Badenco. Et que comptez-vous faire ?

– Mettre la pression à notre grande amie Thérèse. Pour ces quatre fiches, c’est elle qui a effectué la saisie des données sur les formulaires informatiques, avant de les imprimer.

– Alors, bon courage !

Louise hocha la tête, prit une grande respiration et disparut dans le couloir d’un pas conquérant, son dossier vert à la main. Parvenue devant la porte marquée « Thérèse Magnes, secrétaire de direction », elle frappa et entra sans attendre qu’on l’invite. La femme était au téléphone. Elle lui décocha un regard noir, puis se décida à abréger son échange étant donné que la malotrue venait de s’asseoir devant elle.

– Écoutez, madame, je travaille, et vous ne pouvez pas débarquer comme…

– Je peux tout, et vous le savez pertinemment, la coupa Louise d’un ton neutre mais ferme. Je peux, dans l’instant, saisir l’ensemble des documents posés sur votre bureau, vous assigner à mes côtés durant les prochaines quarante-huit heures afin que vous m’aidiez à pénétrer les méandres informatiques de l’établissement, vous convoquer dans nos locaux de Bayonne une, deux, dix fois – pourquoi pas ! – si j’ai la conviction que vous me cachez des éléments.

Louise laissa filer deux ou trois secondes, savourant la mine interloquée de Thérèse Magnes.

– Je ne suis pas une de vos élèves, madame Magnes. Je suis officier de police judiciaire. Et je peux faire de votre vie et de celle de M. Vidal un véritable enfer. C’est clair ?

À l’évocation du directeur, la secrétaire se crispa de manière perceptible. Oui, Magnes était précisément le genre de secrétaire qui prenait son travail de rempart très au sérieux.

– Ou bien, je peux requérir votre aide parce que j’en ai besoin et vous ficher la paix parce que vous m’avez aidée. À vous de voir.

– … J’aime autant vous aider, consentit la secrétaire à voix basse.

– Parfait ! Je savais que nous finirions par nous comprendre.

Louise sortit les quatre fiches du dossier vert, les posa sous le nez de Magnes et attendit. Celle-ci les parcourut, sourcils froncés, et releva la tête en affichant une mine dubitative.

– Vous souvenez-vous de ce qui avait été tagué ?

– Mais vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ?! Les graffitis sont hélas assez courants. On doit en faire effacer cinq ou six par an ! Je n’ai aucune idée de ce que représentaient ces quatre tags, d’autant qu’ils remontent à vingt ans !

– L’un d’eux aurait pu retenir votre attention.

– Mon attention ? Si vous tenez vraiment à le savoir, ce sont souvent des insanités, fit-elle en rougissant. Vous comprenez ce que je veux dire ? ajouta-t-elle à voix basse, en observant Louise par-dessus ses lunettes.

– Oui, j’imagine. Les hormones travaillent dur à cet âge-là.

Thérèse Magnes vira au cramoisi et se contenta d’approuver, les lèvres pincées. Puis elle prit une petite respiration et demanda :

– Si vous me disiez précisément ce que vous cherchez, peut-être que, là, je pourrais vous aider ?

– Il s’agit d’un élément de l’enquête qui n’a pas filtré dans la presse.

La secrétaire effectua un petit signe de tête entendu, monta son index et son pouce accolés au niveau de sa bouche et mima la fermeture d’un zip. Et Louise fut totalement certaine que Thérèse Magnes ne dirait rien à personne – Vidal mis à part.

– MPC, énonça-t-elle.

Tout à ses souvenirs, Magnes s’appuya sur son dossier, le front plissé. Elle commença à secouer la tête, puis s’arrêta d’un coup. Sa bouche s’entrouvrit. Visiblement, son cerveau venait d’établir une connexion.

– Je ne suis pas sûre à cent pour cent… Avez-vous tous les autres incidents s’étant produits en 2001-2002 ?

– Tenez, fit Louise en lui tendant la chemise.

La secrétaire commença à faire défiler les fiches en humectant son index, et s’arrêta bientôt sur l’une d’elles.

– Ah ! C’était bien cette année-là ! triompha-t-elle. 12 décembre 2001.

Louise attrapa le relevé d’incident et hocha la tête. Elle l’avait bien parcouru un quart d’heure plus tôt.

– La voiture d’un prof vandalisée sur le parking du lycée ? Quel rapport avec « MPC » ?

– Ce n’est pas mentionné par écrit, fit Magnes, mais moi, je m’en souviens très bien. Il faut dire qu’on n’a jamais eu pareille dégradation dans l’enceinte du lycée ! On n’est pas dans une vulgaire banlieue du 93, vous comprenez !

– Je vois, mais si vous en veniez aux faits ?

– Je quittais l’établissement, il devait être 18 h 45 et il faisait déjà nuit. Arrivée sur le parking, j’ai découvert la voiture de M. Chaban totalement saccagée. Elle était garée à côté de la mienne. Pneus crevés, carrosserie rayée, pare-brise explosé, et capot tagué à la bombe noire.

– Tagué « MPC » ? fit Louise avec excitation.

– Il s’agissait de trois lettres capitales, ça, c’est certain… MPC, oui, oui, il me semble bien que c’était ça.

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