Précipice

Céline Denjean · Chapitre 69 sur 79

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Précipice

Chapitre 69

– 69 –

 

Toute la théorie échafaudée

par l’équipe s’effondrait

 

Louise poussa la porte de la salle de travail une demi-heure avant le rendez-vous fixé avec ses collègues. La nuit avait été courte, la gendarme était éreintée et irritable. Elle avait donc esquivé le mess qui devait bourdonner de conversations, pour se réfugier dans la tranquillité du grand bureau désert. Elle mit sans tarder la cafetière en marche et alla se placer derrière les baies vitrées donnant sur la cour. Ce matin, un vent à décorner les bœufs balayait la caserne qui semblait s’ébrouer et prendre vie : les tuyauteries expiraient de longs sifflements, les toits gémissaient et des serpents d’air glacés rampaient sur le carrelage. Dehors, l’éclairage des réverbères offrait une vue sur la cour plongée dans la tourmente. Les arbres ployaient sous les rafales, les branches craquaient et les dernières feuilles d’automne rasaient le sol en tournoyant, avant de s’amasser dans les recoins des bâtiments. Avis de tempête sur la façade atlantique.

La cafetière crachota. Louise se servit une grande tasse du breuvage odorant et alla s’asseoir devant un bout de table préservé de la paperasse. La première gorgée la détendit instantanément, et ses méninges, dopées à la caféine, se mirent tranquillement en branle. Après le départ de Joubert, la veille au soir, le débriefing de l’équipe avait duré jusqu’à 23 h 45. Il en ressortait que Léa et Julien travailleraient ensemble ce vendredi.

En premier lieu, ils passeraient à Oloron-Sainte-Marie chez le garagiste qui avait procédé au changement des pneumatiques de Broca. Julien en avait eu l’idée, alors que Joubert parlait à Léa de l’usure des pneus. Si le chef d’entreprise avalait les kilomètres au point de devoir changer de pneus chaque année, en était-il de même pour Broca dont le métier et le mode de vie solitaire le retenaient la plupart du temps à Esquiule ? Rien de moins sûr. Broca avait imité Joubert pour laisser des empreintes confondantes sur les lieux du crime. Il n’était donc pas absurde d’imaginer qu’il ait pu se faire remarquer du garagiste en demandant la pose de pneumatiques flambant neufs alors même que les siens étaient loin du seuil d’usure.

En second lieu, ils feraient une nouvelle inspection à Esquiule. Là encore, Julien avait pointé un élément. L’examen à la loupe des clichés de vidéosurveillance d’Ibos avait fait apparaître des projections de boue sur la calandre de la Clio IV. D’une certaine manière, ces projections constituaient une marque d’identification unique. Si Broca n’avait pas lavé son véhicule depuis sa sortie de la GAV, il serait alors possible de prouver que ce dernier – et non celui de Joubert – se trouvait sur les lieux du meurtre de David Schäffer. De là, il faudrait conduire un interrogatoire serré pour amener leur suspect à parler.

Pour finir, les deux gendarmes avaient prévu d’approfondir l’enquête de voisinage à Esquiule, les circonstances précipitées de l’arrestation de Broca, suivies du meurtre de Schäffer et de la garde à vue de Joubert ne l’ayant pas permis.

Louise, de son côté, devait se rencarder sur Iban Amestoy, le fameux frère qui n’avait jamais adhéré à la thèse officielle d’un incendie accidentel. Qui était l’homme ? Où vivait-il ? Avait-il un passif connu des services de police ? Parallèlement, elle allait viser et mettre enfin un peu d’ordre dans tous les documents qui s’entassaient anarchiquement sur la table. Des dizaines de feuillets et fadettes issus de leurs réquisitions, des comptes rendus du labo, des rapports d’analyse d’activités informatiques concernant les différents ordinateurs saisis et explorés. L’enchaînement des événements ne leur avait pas laissé le temps d’examiner tout ce fatras et encore moins de l’ordonnancer ! La gendarme esquissa un sourire satisfait. Après plusieurs jours de terrain harassants, la perspective de se poser un peu à la caserne, bien au chaud et à l’abri des intempéries prévues, la ravissait.

À 8 heures pétantes, Léa passa le pas de la porte, rompant immédiatement le calme ambiant.

– Salut Louise ! lança-t-elle énergiquement, en se dirigeant vers la cafetière.

Mais ses traits tirés démentaient l’entrain de façade. Julien fit son entrée quelques instants plus tard. Lui aussi avait une mine de déterré. Les gendarmes firent une dernière mise au point, puis Léa et Julien partirent.

*

* *

Louise travailla une heure et demie sans relâche et avec une remarquable efficacité. Les puissantes bourrasques, le tremblement des vitres, les gémissements de la caserne tissaient un cocon sonore hypnotique qui l’aidait à se concentrer. À 9 h 30, trois arbres de papiers s’étalaient sur la surface de la grande table : trois victimes, trois dossiers, et pour chacun d’eux, divers tas étiquetés par catégorie. En bout de table se dressait une pile de feuillets dans une bannette marquée « À lire ». Louise la considéra d’un œil noir : pour viser l’ensemble de ces documents et les répartir, il lui faudrait deux bonnes heures supplémentaires. Elle laissa échapper un soupir et se servit un nouveau café. Puis elle s’installa dans le fauteuil à roulettes le plus confortable et s’attela à la tâche. Elle bossait depuis quinze petites minutes, quand son téléphone sonna. C’était Julie Marigaud. Avec tous les événements qui s’étaient enchaînés vitesse grand V, Louise avait totalement zappé la graphologue ! Un brin honteuse, elle décrocha sans rien laisser paraître.

– Bonjour Julie !

– Bonjour major. Vous avez cinq minutes ?

– Bien sûr.

– J’ai enfin réussi à jeter un œil à vos clichés, juste avant de partir en cours, hier après-midi, et j’ai décidé de faire participer mes étudiants à un exercice pratique, afin de disposer de plus de matériau. Là, je viens de terminer mon analyse.

– Je suis tout ouïe, Julie.

– Je me suis d’abord intéressée au geste graphique. Pour chaque individu adulte, la manière de former une lettre va s’imposer naturellement, sans réflexion. J’ai porté mon attention sur le point d’entrée, c’est-à-dire l’endroit par lequel l’individu commence son tracé. Avec une bombe, le point d’entrée est caractérisé par un amas de peinture légèrement coulant qui précède le tracé plus fluide.

– Je comprends.

– Très bien. Faites comme si vous aviez une bombe à la main et dessinez un M majuscule en l’air.

– Ça y est, c’est fait.

– O.K. Par où avez-vous commencé le tracé de votre M ?

– Je suis partie du haut et je suis descendue pour former la première barre, ensuite je me suis repositionnée en haut de la barre pour finir ma lettre.

– Donc vous avez interrompu votre tracé ?

– Oui.

– Et ce faisant, vous avez accentué votre fameux point d’entrée puisque vous y êtes revenue une seconde fois.

– Je ne peux pas le vérifier, mais oui, ça me semble logique.

– Vous correspondez à une bonne moitié de mes étudiants.

– L’autre moitié fait comment ? s’étonna Louise.

– Elle part du bas pour former la première barre et poursuit son M sans interrompre le tracé. Le point d’entrée avec coulure est donc situé en bas et il est moins marqué.

Louise ouvrit deux grands yeux surpris.

– Sur les trois tags, à l’instar de votre geste, le tracé du M est interrompu. D’ailleurs, même chose pour le P qui suit : la barre est formée du haut vers le bas, et la boucle est dessinée dans un second temps.

– Comme je l’aurais fait, commenta Louise en visualisant son geste naturel. Mais si vous me dites qu’on est nombreux à tracer les lettres ainsi, on peut aussi bien avoir affaire à une seule personne qu’à deux distinctes.

– Bien sûr ! D’où l’intérêt de croiser le geste graphique à d’autres critères : la distance entre le spray et le support, l’occupation de l’espace et, bien sûr, la forme des lettres.

Assez curieuse d’entendre la suite, Louise conserva le silence.

– La distance, d’abord : plus vous êtes proche du support, plus la bombe marque. Comme les tracés ont été opérés dans des milieux clos, il n’y a pas eu d’interférence telle que le vent, qui aurait pu atténuer la portance de l’aérosol et donc la puissance et la netteté de l’inscription.

– En effet.

– Cette distance d’avec le support est assez variable d’un individu à un autre, je l’ai vérifié avec mes étudiants : certains approchent le spray à dix centimètres du mur, d’autres demeurent à une vingtaine de centimètres. Et le rendu est très différent.

– D’accord.

– L’occupation de l’espace, ensuite : elle se réfère à la taille des lettres et à la distance entre les lettres sur un support non contraignant en soi, puisqu’il s’agit d’un mur.

– Exact. Donc cette occupation diffère d’une personne à une autre, je suppose ?

– Tout à fait. Et les écarts sont assez importants ! Cela repose certainement sur une combinaison entre la taille de l’individu – c’est-à-dire l’ampleur qu’il peut donner à son geste – et la mentalisation de l’espace qui lui est offert pour écrire.

– Je comprends. Et donc, pour finir, la forme des lettres ?

– Là, on enfonce le clou, si je puis dire ! Sur vos tags, les barres du M ne sont pas parfaitement verticales, elles tirent légèrement vers l’extérieur – un peu comme un W à l’envers, mais en moins marqué.

– Je vois.

– Les P, quant à eux, sont caractérisés par le fait que la boucle démarre systématiquement à gauche de la barre verticale.

La gendarme retint son souffle.

– Pour finir, le C est assez fermé par rapport à la moyenne, et là aussi c’est visible sur les trois tracés.

L’experte marqua un court silence, puis conclut :

– La combinaison de tous ces éléments me permet de vous affirmer qu’il n’y a qu’un seul et même tagueur.

– Donc, un seul et même tueur ! réagit Louise d’un ton effaré.

– Ça, c’est à vous de le dire.

– Je vois mal une personne venir taguer un mur sur les scènes de crime d’un tueur, répondit la gendarme dans un filet de voix sidéré.

Puis elle se leva et commença à arpenter nerveusement la pièce. Un seul tueur ? L’hypothèse d’un duo de complices serait donc erronée !

– Julie… désolée, mais je suis obligée de vous demander cela : êtes-vous sûre de vous ? Vraiment sûre ?

– À cent pour cent.

Hébétée, Louise bafouilla un remerciement et raccrocha. Puis la tête lui tourna, et elle dut prendre appui sur le rebord de la table : si la graphologue ne se trompait pas, toute la théorie échafaudée par l’équipe s’effondrait comme un jeu de cartes.

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