Précipice
Chapitre 55
– 55 –
D’un côté, une mort suspecte
Il était tout juste 8 heures lorsque Louise poussa la porte du bureau. Elle découvrit que Badenco et Keller étaient déjà sur le pont, et, à en croire la cafetière vide au centre de la table, ils s’y trouvaient depuis un petit moment.
– Ah, Louise ! s’exclama Léa avec enthousiasme. Désolés, on t’a manquée hier soir.
– Pas de problème. Je suis arrivée tard.
– Bon, petit débrief avant de se répartir les tâches !
Louise hocha la tête, tout en préparant un nouveau café.
– Tu n’as rien trouvé de suspect dans les affaires et les documents saisis à Ibos ? ouvrit Léa.
– Non, pourtant j’ai tout passé en revue.
– Pff ! Même résultat pour l’informaticien qui a examiné les contenus des ordinateurs de Broca et de la maison d’Ibos.
– Donc, finalement, pour Broca ? demanda Louise.
– S’il n’est pas directement coupable pour le meurtre de Schäffer, Julien et moi sommes convaincus qu’il est impliqué dans toute cette affaire.
– Broca et Joubert seraient donc complices, c’est ce que vous pensez ?
– Oui. Comme tu le sais, on était loin de soupçonner Joubert. Mais avec les bandes de vidéosurveillance d’Ibos…
Louise tenta d’organiser ses idées. Ses collègues étaient sûrs d’eux, et peut-être avaient-ils raison, mais ils ne semblaient faire aucun cas des ombres portées sur certains angles de l’affaire.
– Si vous êtes dans le vrai, il devrait être possible d’établir un lien direct entre ces deux hommes. Or les relevés téléphoniques de Broca n’ont pas révélé de communication avec Joubert ! Idem avec l’analyse des ordinateurs ! Deux complices doivent pouvoir échanger entre eux, s’entendre, non ?
– Peut-être que l’hypothèse de portables à carte prépayée est la bonne, répondit calmement Léa. Après tout, comment font les petites frappes ?
Louise hocha la tête. Les portables à carte prépayée non déclarés étaient légion.
– Très bien, fit-elle, si Broca et Joubert sont de mèche, quels seraient le ou les mobiles, alors ?
Léa secoua la tête et leva les yeux au ciel.
– Où veux-tu en venir ? On a une preuve directe de la présence de Joubert sur le chemin Brauhauban. Arrivée à 18 h 02, départ à 21 h 44 ! Tu penses vraiment que cet homme se trouvait sur place pendant près de trois heures par hasard ?
– Je n’ai pas dit ça. Je relève simplement qu’il nous manque un paquet d’éléments, dont celui de la motivation des suspects. Et tu ne m’enlèveras pas de la tête qu’un bon nombre de réponses se trouvent dans le passé des victimes et de Clara Joubert.
– Possible ! Mais, aujourd’hui, on tient une piste solide et on doit s’intéresser aux fondamentaux : enquête sur Joubert, analyse des fadettes, emploi du temps les jours des autres crimes. Tu sais, Louise, il se peut que nous n’obtenions certaines réponses que lorsque nous aurons arrêté les coupables et qu’ils passeront aux aveux.
– En effet. Mais il n’est pas interdit pour autant de continuer à chercher les réponses qui nous manquent.
Léa l’observait désormais d’un œil évaluateur qui tranchait avec l’entrain qu’elle affichait cinq minutes plus tôt. Louise se servit un café et s’attabla face à ses collègues. Elle ouvrit sa sacoche et en sortit le registre d’emprunt des vélos de Notre-Dame. Puis elle se lança dans le récit de ses investigations de la veille. Pour finir, elle partagea les déductions qu’elle en avait tirées concernant les cinq lycéens. Lorsqu’elle eut terminé, ses collègues la scrutaient avec circonspection.
– O.K., fit Léa. Tes déductions expliqueraient un certain nombre de choses, c’est vrai… Mais le registre d’emprunt des vélos ne suffit pas à démontrer que les jeunes formaient un potentiel clan secret. Il faut plus ! Par ailleurs, si Clara a fugué une première fois pour relever un défi, comment l’établir formellement ? Et, enfin, si elle est décédée en juin 2002, où est son corps ?
Louise braqua ses yeux sur Julien. Bien qu’embarrassé, il approuva.
– Qui plus est, enchaîna Léa, même si tu obtenais des preuves qui venaient étayer ton raisonnement, je te rappelle que nous ne sommes pas payés pour faire la lumière sur ce qui est arrivé à Clara Joubert. Notre job est de mettre la main sur le ou les assassins d’Ayed et de Schäffer !
– Mais justement, Léa ! Si j’ai raison sur le passé de ces cinq anciens lycéens, notre affaire et celle de Clara Joubert s’imbriquent ! Alors, comment intégrer Roman Joubert dans l’équation, aujourd’hui ? L’homme a-t-il appris quelque chose qui l’a incité à se venger ? Si oui, quoi et de quelle manière ? Mêmes questions pour Thibault Broca !
La mine de la jeune gendarme s’assombrit. Elle croisa les bras et répliqua, agacée :
– On tourne en rond, Louise ! Toi, tu cherches à comprendre, à dénicher un sacro-saint mobile. Nous, on s’apprête à arrêter un des coupables et on veut mettre à profit le peu de temps dont on dispose avant la GAV pour cumuler un maximum de preuves ! Parce que, si on confond Joubert, il finira par parler et par nous éclairer sur son mobile.
À l’approche de la dissension qui pointait, un silence de mort s’installa. Il faut toujours tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Et c’est précisément ce que Louise fit. Quand elle releva la tête, elle nota que Léa attendait. D’une voix volontairement neutre, Louise indiqua :
– J’ai un rendez-vous à Hendaye, dans une heure, avec Merko, le privé embauché par Roman Joubert. Et je compte y aller. Mais, avant que tu ne protestes, Léa, sache que je m’intéresserai tout autant à la disparition de Clara Joubert qu’au profil de son père. Qui sait, cette entrevue pourrait me permettre de glaner des informations importantes sur le nouveau suspect n° 1 ?
La jeune gendarme ouvrit les mains en signe d’abdication.
– De toute façon, ta décision est prise !
*
* *
En plein mois de novembre, sous la grisaille portée par un vent entêtant, Hendaye ressemblait à une cité fantôme, endormie par la rengaine roborative de l’océan. Les estivants avaient déserté. L’immense plage était nue. En front de mer, les maisons aux volets clos se succédaient sans fin, telle une procession funèbre qui se serait figée net. Seules les mouettes donnaient vie à ce décor pétrifié. Elles striaient le ciel en poussant des cris stridents qui ressemblaient à des plaintes tragiques. La gendarme se dirigea vers le centre-ville. Son GPS lui fit emprunter de grandes rues désertes dans lesquelles les rideaux des magasins étaient baissés. Elle repéra tout de même un petit troquet ouvert à l’année et un commerce de proximité. Cinq minutes plus tard, elle parvint en bas de l’immeuble où était fixée la plaque « Amédée Merko, enquêteur en recherches privées ».
Lorsque Louise sortit de l’ascenseur, le détective l’attendait sur le pas de la porte. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, petit et trapu, à la bonhommie manifeste. Un carré de cheveux raides et noirs encadrait son visage sympathique et faisait ressortir ses yeux verts. Il portait de grosses bagues en argent à chaque doigt et était vêtu à mi-chemin entre le motard et l’homme d’affaires : pantalon en cuir noir, chemise blanche impeccable, santiags. Louise lui trouva une allure de mafieux qui aurait oublié d’être méchant.
– Amédée Merko, se présenta-t-il en lui tendant une main ferme.
– Merci de me recevoir.
L’homme n’était pas du genre à verser dans les apparences : il n’avait fait aucun effort pour donner les allures d’un cabinet à l’appartement, tant et si bien que Louise se demanda si le type ne vivait pas sur place. Parvenue au bout du couloir, elle entrevit une chambre à coucher dont le lit était défait et tint sa réponse.
– J’ai un bureau, dit-il, mais on va s’installer au salon, ce sera plus confortable.
La gendarme accepta de bonne grâce le café offert et, plutôt à l’aise face au bonhomme, piocha sans vergogne dans l’assiette de biscuits qu’il déposa sur la table basse.
– Alors, dites-moi un peu ce qui vous amène !
– Comme je vous l’ai mentionné au téléphone, j’enquête sur une affaire de meurtres en série dont les victimes sont des anciens élèves de Notre-Dame. Et je tiens pour acquis qu’ils sont tous liés à Clara Joubert.
Surpris, le privé releva la tête et suspendit son geste. Il sonda la gendarme, son biscuit en l’air, à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche.
– Vous sous-entendez qu’il existerait une relation entre les meurtres sur lesquels vous enquêtez et cette ado disparue en 2002 ?
– Je le pense, en effet. J’ai donc souhaité vous rencontrer pour en apprendre davantage sur votre enquête.
– Pourquoi ne pas aller trouver le père de Clara, plutôt que moi ? Il dispose d’une copie de tout le dossier d’enquête.
– Parce que l’affaire concerne sa fille.
– Et, par effet rebond, elle le concerne aussi, ce qui le place dans la catégorie des potentiels suspects, déduisit Merko. De toute manière, je ne suis pas protégé par le secret professionnel… Une minute, je vais récupérer les documents dans mes archives.
Le privé disparut un petit moment et revint avec un épais dossier qu’il posa devant lui.
– Clara Joubert, quinze ans, disparue le jeudi 27 juin 2002. Au sein de l’établissement scolaire, Clara a été vue pour la dernière fois par Étienne Etxebarria, à 17 heures. M. Etxebarria était alors agent d’entretien, en charge de l’atelier où les lycéens peuvent emprunter des vélos.
Louise griffonna le nom de l’ancien salarié sur son calepin.
– Elle s’est présentée seule à l’atelier, ce jour-là ?
– Non. Elle était accompagnée d’une amie, fit le privé en parcourant ses notes, du nom de Valériane Ducuing.
– Vous avez rencontré cette jeune fille à l’époque ?
– J’ai réussi à lui parler. Rapidement. Elle avait quitté Notre-Dame pour intégrer un lycée sur Pau.
– L’été était déjà passé quand vous l’avez rencontrée ? s’étonna Louise.
Merko lui adressa un sourire désabusé.
– Bien plus que l’été. M. Joubert a fait appel à moi neuf mois après la disparition de sa fille. Vous savez, c’est souvent l’absence de résultats d’une enquête officielle qui incite les personnes à se tourner vers un privé. Il est très fréquent que ce dernier démarre ses recherches alors que les pistes sont déjà bien froides.
– Oui, je comprends, grimaça Louise. Donc, Ducuing, que vous a-t-elle dit ?
– La même chose qu’à vos collègues neuf mois plus tôt : Clara et elle avaient emprunté deux vélos pour se rendre à la plage à Hendaye. Elles se sont baignées, tout avait l’air d’aller bien. Puis, d’un coup, Clara a dit à Valériane qu’elle avait quelque chose à faire, qu’elle l’attende sur place, qu’elle reviendrait vite. Sauf qu’elle n’est jamais revenue. Au bout d’une demi-heure, Valériane a commencé à s’inquiéter. Les jeunes n’ayant pas de portable à l’époque, elle a continué d’attendre, en espérant que Clara réapparaisse. Finalement, vers 19 heures, Valériane, morte d’inquiétude, s’est décidée à retourner au lycée. Elle espérait y trouver son amie. Et, de toute façon, elle devait restituer le vélo avant 20 heures.
Louise tiqua, elle trouvait ces horaires bien tardifs pour le fonctionnement d’un lycée. Le privé remarqua sa surprise et précisa :
– Contexte exceptionnel ! Notre-Dame accueillait les olympiades, une sorte de compétition annuelle interlycée sportif. Des jeunes champions et des supporters de quatre établissements réunis pour trois jours de tournois dans dix disciplines différentes.
Pochettes vertes : vie scolaire, songea Louise, en se remémorant les explications de Thérèse Magnes.
– Durant trois jours, reprit Merko, le lycée d’accueil ressemble grosso modo à un village olympique ! Compétiteurs et supporters naviguent au gré de la programmation. Il y a donc pas mal de va-et-vient. Les établissements sont couverts par l’autorisation de sortie parentale et les lycéens jouissent d’une certaine liberté durant des plages horaires dédiées, généralement entre 17 heures et 20 heures, s’ils ne sont pas pris par une compétition. Vous imaginez bien qu’à Hendaye un paquet de jeunes a profité de l’océan.
Merko se servit un nouveau café et en fit profiter Louise.
– La soirée de clôture des olympiades avait lieu le 27 juin à partir de 20 h 30 : remises des médailles, tableaux d’honneur et agapes. Après trois jours pleins de rencontres sportives, l’ambiance était plutôt festive… Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ?
– Pour expliquer que la restitution des vélos courait jusqu’à 20 heures.
– Ah oui ! Donc, Valériane rentre au lycée et dépose son vélo vers 19 h 30. Des dizaines et des dizaines de jeunes sillonnent le parc de Notre-Dame, et l’adolescente part à la recherche de son amie.
Louise se hâta de griffonner : « 27 juin, vérifier emprunt vélos des garçons. » Le nez plongé dans ses notes, Merko poursuivit :
– Les lieux sont vastes, elle passe par le gymnase où a lieu la finale de handball, fait un crochet à la piscine où se déroule la finale de water-polo… bref, elle tourne un peu partout, en vain. Vers 20 h 30, elle monte à l’internat et se rend compte que les affaires de Clara ont disparu. Panique à bord. Elle alerte un surveillant. Le directeur est en plein discours de clôture avec la CPE. Difficile de les interrompre. Finalement, après avoir questionné plusieurs jeunes, puis fouillé le parc et les alentours du lycée, le surveillant informe le directeur. À 21 h 05, ce dernier téléphone au père de Clara pour savoir si celui-ci a reçu des nouvelles de sa fille. Ce n’est pas le cas. Le directeur prévient donc les gendarmes hendayais dans la foulée.
Le privé releva un instant la tête, et Louise comprit qu’il s’apprêtait à lui faire une révélation.
– Le problème, reprit-il en la fixant dans les yeux, c’est qu’un incendie s’est déclaré en fin d’après-midi dans une ferme, et qu’après avoir éteint le feu les pompiers ont découvert le corps carbonisé du propriétaire.
– La plupart des forces de l’ordre sont donc sur les lieux de l’incendie, déduisit Louise.
– Exactement ! D’un côté, une mort suspecte, de l’autre, une ado fugueuse qui n’en est pas à son coup d’essai, je vous laisse imaginer la suite.
– Les gendarmes n’ont pas vraiment mis le paquet pour retrouver Clara.
– C’est le moins qu’on puisse dire. Il leur aura fallu trois jours pour repérer le vélo qu’elle avait emprunté. De son côté, Joubert est allé déclarer la fugue aux gendarmes bagnérais qui se sont mis en lien avec leurs collègues d’Hendaye. On ne saura jamais ce qu’ils se sont dit exactement, mais, en dehors de l’avis de disparition qui a été diffusé, il n’y a pas eu de véritables investigations. D’autant que le lycée fermait le lendemain de la supposée fugue.
Louise acheva sa prise de notes. Elle disposait des premiers éléments ayant entouré la disparition de Clara et pourrait obtenir des informations complémentaires en retournant à Notre-Dame.
– Et votre enquête, alors ? demanda-t-elle.
– Difficile. D’abord le temps avait déjà beaucoup coulé, et, ensuite, l’adolescente n’avait pas lié de relations très profondes avec les ados de sa classe. Tous m’ont indiqué qu’elle passait l’essentiel de son temps avec Valériane. Comme je vous l’ai dit, celle-ci était partie à Pau, et l’entrevue que j’ai eue avec elle ne m’a rien appris de plus.
– Comment vous a-t-elle semblé quand vous êtes allé l’interroger ?
– Comme une ado très malheureuse. Je me souviens m’être dit que cette môme était vraiment tourmentée. Elle arborait une mine de dix pieds de long, et son look reflétait son malaise.
– Vous lui avez demandé ce qui avait pu motiver l’éventuelle fugue de Clara ?
– Bien sûr ! Elle m’a répondu qu’elle n’en avait aucune idée et qu’elle n’avait rien vu venir. Cette jeune fille avait l’air tellement terrassée par la disparition de son amie ! Je me suis dit qu’elle disait peut-être la vérité, après tout…
À moins qu’elle ait été terrassée et poursuivie par quelque chose d’inavouable… songea Louise. Puis elle relança :
– Et le nom de Thibault Broca vous dit quelque chose ?
Merko plissa les yeux en acquiesçant lentement. Puis il tourna plusieurs pages de son dossier avant de s’arrêter.
– Le voilà ! Je me souviens de lui, maintenant ! Un gamin très gros, oui. Il avait quitté Notre-Dame, lui aussi. Je suis allé à sa rencontre à Saint-Vincent-de-Paul, lycée privé de Bagnères-de-Bigorre. L’échange a tourné court.
– Comment ça ?
– Il a refusé de me parler. C’était un ado assez spécial, acerbe et plutôt morveux. Il m’a balancé que l’année scolaire à Notre-Dame avait été « bien pourrie » – ce sont ses mots – et qu’il avait décidé de se tourner vers l’avenir… Après, il m’a toisé avec un petit air supérieur et m’a dit : « Vous savez que les vrais flics sont censés s’assurer de la présence des parents pour interroger un mineur ? Alors, un détective… »
Louise acquiesça, elle reconnaissait bien le Broca d’aujourd’hui !
– Mais, en réalité, reprit Merko, j’ai essentiellement centré mes recherches sur les possibles déplacements de Clara. On avait retrouvé son vélo à côté de la gare, ce qui laissait penser qu’elle avait pris le train.
Merko lui détailla alors ses investigations auprès des personnels de gare, voyageurs réguliers, zonards… à Hendaye même et dans les villes françaises ou espagnoles desservies par les trains au départ d’Hendaye. Mais il n’avait rien trouvé.
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