Précipice
Chapitre 61
– 61 –
Vingt ans plus tôt : 27 juin 2002
L’immense parc de Notre-Dame ne désemplit pas. Des cohortes de supporters fardés des couleurs de leur établissement agitent des fanions en beuglant. Les derniers compétiteurs s’étirent à l’ombre des grands arbres, ou foulent l’herbe pour s’échauffer. Les promeneurs, à pied, à vélo, traversent le parc, se gorgeant de l’effervescence et de la liesse ambiantes. Partout, les jeunes vont et viennent dans un tourbillon sonore, où se mêlent cris, coups de sifflet, cornes de brume, chants de la victoire. À intervalles réguliers, depuis les infrastructures sportives au fin fond du domaine, s’élèvent des pluies d’applaudissements et d’ovations qui couvrent les propos des commentateurs propagés par les haut-parleurs.
Clara est montée à l’internat. Elle se prépare. C’est leur dernière réunion. Après, plus rien ne sera pareil. Alexandre obtiendra son bac et partira. Il n’y aura plus de clan, plus de défis, plus d’adrénaline. Clara regagnera ses pénates et la vie retrouvera son ennuyeuse normalité, où rien ne dépasse, rien n’enivre, rien ne secoue. Les morsures du regret lui labourent déjà le ventre. Alors, elle s’accroche au peu qui reste avec férocité. Les heures qui viennent doivent être inoubliables. Elles le seront. Pour l’occasion, elle a enfilé les vêtements de sa mère. Le jean rétro qui cache ses chevilles et le tee-shirt avec la tête de Janis Joplin. Secrètement, elle projette un long baiser avec Alex. Un baiser merveilleux, un baiser d’adieu. Une émotion indélébile à la saveur aussi douce qu’amère. Un embrasement charnel qui rendra leur histoire unique, et auquel Alex et elle penseront encore en frémissant de tout leur corps lorsque le temps les aura saccagés et rendus vieux et sages. Clara sourit devant le miroir de la salle de bains.
– Ça y est, j’ai tout rassemblé dans le sac à dos ! lance Valériane depuis la chambre. Sound machine, piles de rechange, CD et fraises Tagada.
– Alors, on peut y aller !
– Tu es vraiment magnifique, Clara. Aurais-tu décidé de faire un pas vers Alexandre ? lui demande malicieusement Valériane.
Clara pique un fard et soupire. Comment a-t-elle pu croire que sa meilleure amie ne lirait pas ses intentions ? Elle hausse les épaules.
– Un baiser d’adieu. J’en meurs d’envie… Tu trouves ça con ?
– Tu plaisantes ?! Aucune envie ne vaut qu’on en meure.
Valériane la sonde. Son regard est un véritable détecteur de mensonges.
– Dernier rencard. Comment tu te sens ?
– Bien et mal à la fois.
– Garde ce qui fait mal pour plus tard, Clara. Il sera toujours temps de souffrir demain.
Clara étire un sourire triste. S’approche de son amie et la serre dans ses bras. L’étreinte est longue, intense, sans mots inutiles qui ne disent rien ou si mal.
*
* *
L’été s’est avancé, sonnant le glas de l’année scolaire. L’air charrie le parfum des crèmes solaires. Les cheveux des filles sentent la mangue, la coco, le fruit de la passion. Par-delà la route de la corniche, l’océan dodeline sous un soleil parfait, et coques et voiles blanches se détachent sur l’horizon azur. Valériane et Clara dissimulent leurs vélos dans le petit bois et se hâtent jusqu’à la grange. De l’extérieur, elles perçoivent le raffut des garçons. Ils sont surexcités. Après trois jours d’olympiades, ils relâchent la pression. Magyd a arraché l’or au lancer de poids, et le bronze au javelot. Alex s’est hissé en première place au 100 mètres et au 200 mètres papillon. David est sur le podium pour le relais du quatre fois 100 mètres nage libre.
– On vous entend brailler depuis le petit bois ! lance Clara en se glissant à l’intérieur.
Tous les trois se sont lancés dans une bataille, ils ressemblent à des gamins survoltés. Le foin volette sous le toit, libérant ses arômes piquants de poussière et d’herbe sèche. Contaminées par la folie ambiante, Clara et Valériane se mêlent au jeu. David devient très vite la cible du groupe. Il pousse des cris de cochon qu’on égorge quand Magyd lui entrave les jambes, Clara et Valériane, les bras, et qu’Alex lui fourre du foin sous le short. S’ensuit une bagarre généralisée : ils jouent, se frôlent, s’enroulent, luttent, s’échauffent. Ça proteste, ça rit, ça s’amuse. Mais, malgré l’effervescence et la pagaille des corps, Clara et Magyd ne s’effleurent pas un instant. Puis le jeu enfantin s’épuise de lui-même, et le calme revient lentement sur les ados transpirants et haletants. Sous les rais d’une lumière pailletée de grains de poussière, les sourires continuent de s’étirer, épanouis, malicieux. Puis Magyd se lève. Il farfouille dans un grand sac à dos, provoquant le tintement cristallin de bouteilles qui s’entrechoquent.
– Bon, il est temps de passer aux choses sérieuses ! Avec David, on a compté : trente-six défis, trente-six vidéos ! Ça se fête, non ?! Vodka, gin, rhum ? On a aussi apporté des jus de fruits pour adoucir le tout ! Allez, qui veut quoi ?
*
* *
Dans la chaleur moite qui étouffe la grange s’élève le rock des Black Rebel Motorcycle Club. Clara est passablement éméchée. Mais, contrairement à l’épisode du gin dans le chalet de son grand-père, elle se sent bien, détendue, presque sereine. La tête lui tourne, et c’est agréable. Assise sur le plancher du premier, les jambes ballantes, les yeux clos, elle se laisse bercer par les accords de Red Eyes and Tears. Son corps, légèrement flottant, semble rouler sur la musique, comme une embarcation remuée par un doux clapotis.
– Toi, t’as trop bu ! lui lance Alexandre en s’asseyant à côté d’elle.
– Je me sens bien, au contraire.
Clara ouvre les yeux. Alex sent le foin mêlé aux effluves d’un doux parfum boisé. Il est magnifique. Une onde électrique – encore et toujours – la traverse et la fait frissonner. C’est maintenant, se dit-elle. Mais il la devance :
– Tu sais que tu me rends dingue, toi ! Allez, Clara, fais pas ta timide, embrasse-moi !
Elle aurait voulu le surprendre. Choisir, seule, l’instant de bascule. Et non pas céder à ses avances, comme toutes les autres filles suspendues à son claquement de doigts. Elle revoit l’arrogance de son regard lorsque, pour la première fois, il s’est plaqué contre elle et lui a murmuré : « Comme tous les terminales, j’ai une chambre solo. C’est la 112. » Elle avait su, dans l’instant, qu’aucune fille ne lui avait résisté. Qu’il n’avait jamais connu le moindre doute. Qu’il n’avait pas souffert, ni l’attente, ni la déception. Et qu’elle préférerait de loin, et quoi qu’il puisse lui en coûter, incarner sa première contrariété, plutôt que d’être la énième sur son tableau de chasse. Lui résister, c’était là son plus grand défi. Celui qu’elle avait relevé tout au long de l’année, reléguant les autres – aussi fous et dangereux fussent-ils – à des enjeux mineurs. Et, au moment même où elle désirait lui offrir un baiser, lui, cet âne prétentieux, venait le réclamer, avec ce ton pétri de certitude qu’elle abhorrait tant. Elle l’aurait voulu fiévreux et languissant, il demeurait conquérant. Il ne souhaitait pas, il voulait. Il ne demandait pas, il exigeait.
– Vraiment ? Tu veux un baiser, Alexandre Schäffer ?
– Oui.
– Alors, gagne-le.
Il la fixe. Un savant mélange d’excitation et de crainte éclaire son regard. Elle connaît cette sensation par cœur. C’est une drogue dure, la drogue des vainqueurs : l’adrénaline.
– D’accord.
La situation n’était pas prévue. Clara improvise. Ses yeux balayent la grange et s’arrêtent sur le vieux Ferguson qui sommeille au rez-de-chaussée. Ça peut être drôle, se dit-elle. On va bien se marrer. De son index, elle pointe le tracteur.
– Fais-moi faire un tour là-dessus.
Il écarquille les yeux.
– Tu as ton permis, non ?
– Je n’ai jamais conduit ce genre d’engin !
– Et alors ? Ça ne doit pas être plus difficile à manœuvrer qu’une bagnole !
– Et puis tu veux aller où ? demande-t-il, effaré.
– Peu importe. Surprends-moi !
– Mais Amestoy va nous prendre en flag !
– C’est un risque, en effet ! Mais ce ne serait pas amusant, sans ça.
Un instant file, suspendu entre deux réalités possibles.
– Même pas cap’ ! le défie-t-elle.
OceanofPDF.com