Précipice
Chapitre 9
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Vingt ans plus tôt : septembre 2001
Les écouteurs vissés sur les oreilles, Clara écoute The Smashing Pumpkins, allongée sur son lit. Son esprit vagabonde entre l’entraînement du soir où elle s’est arrachée et sa première rencontre avec Alexandre, son tuteur vie scolaire, alias TVS – version institutionnelle du « grand frère » des cités. Alexandre Schäffer. Le mec est en terminale. Profil type de la mascotte du lycée. Beau gosse. Capitaine de l’équipe masculine de natation de l’école. Avec de très belles performances et de nombreux titres au plan national qui pourraient lui valoir, selon les pronostics, une sélection en équipe de France pour les championnats du monde de 2003. Mais rien n’est écrit d’avance. Alexandre Schäffer peut tout aussi bien se blesser, ou accumuler les contre-performances, ou tout simplement décrocher… telle est la dure loi du sport. Clara affiche une moue moqueuse. Elle n’a aucun atome crochu avec son TVS. Elle le trouve faussement modeste, trop beau pour être honnête, trop lisse, trop décontracté, trop gentil, trop… L’archétype du boyfriend idéal tout droit sorti d’un soap opera ! dirait Thibault.
Et Clara sourit à cette réplique ; l’humour corrosif de son meilleur ami lui manque, son attention lui manque, son affection lui manque… Thib en entier lui manque ! Mais, depuis la rentrée, son rythme ne lui laisse que peu de latitude, limitant leurs moments de partage… « Moments de partage », tu parles ! Depuis l’enfance, ils avaient passé tout leur temps libre ensemble ! Clara soupire bruyamment. Cette relation fusionnelle, si rassurante et confortable, n’empêche-t-elle pas d’autres rencontres, de belles rencontres ? N’avait-elle pas espéré que ce passage en seconde, son départ de chez elle, sa vie en internat leur permettraient de poser de nouvelles bases à leur amitié ? Elle a un peu honte mais, oui, elle l’avait espéré. Et quand Thib lui avait dit qu’il la suivait à Hendaye, elle s’était sentie comme prise au piège… Clara soupire encore, elle s’en veut d’avoir de telles pensées. Mais une phrase de son père lui revient en mémoire : « Il est étrange qu’une fille aussi indépendante et intrépide que toi se cantonne à une relation exclusive. » Il avait dit ça l’air de rien, au fil d’une discussion. Il ne s’était pas attardé. Parce qu’il la connaissait ! Il savait qu’elle détestait qu’on se mêle de ses affaires ! Clara sourit tendrement. Son père : là aussi, un vaste programme !
Cette idée en amène immédiatement une autre : on est mercredi et elle n’a pas encore appelé chez elle ! Merde. Elle regarde l’heure. 20 h 30. Il est encore temps, songe-t-elle. Oui. Sauf qu’elle est crevée. Qu’elle n’a absolument aucune envie de sortir de son lit. D’enfiler une tenue décente. De descendre les trois étages qui la séparent du rez-de-chaussée. Et de faire la queue devant les deux misérables cabines téléphoniques du lycée. Mais c’est le contrat, et elle ne peut pas le rompre deux semaines après la rentrée, quand même ! En plus, si elle n’appelle pas, son daron va lui prendre la tête tout le week-end prochain. L’adolescente laisse échapper un soupir las. Elle enlève ses écouteurs et les pose à côté de son Discman sur son chevet. Puis elle enfile un jogging à la hâte par-dessus son pyjama, saute dans ses sandales, attrape sa carte téléphonique, et quitte la chambre en traînant les pieds.
Elle remonte à 21 heures. Vingt minutes d’attente pour cinq minutes d’échange avec son père ! Mais la joie qu’il a manifestée au téléphone en entendant sa voix valait bien cet effort. Clara pousse la porte et tombe sur sa copine de chambrée. La fille est plutôt introvertie et avare en paroles, mais Clara l’aime bien. Elle a toujours préféré la discrétion à l’exubérance. Chez les autres, en tout cas. Parce qu’elle-même est plutôt l’inverse : grande gueule, naturellement provocatrice, forte tête et boute-en-train à la fois. Une vraie façade sociale qui fonctionne bien, sauf peut-être avec les taiseux, fins observateurs, qui parviennent à déceler la petite fêlure en elle. Et, si elle ne se trompe pas, Valériane est de ceux-là.
– Ça va ? lui lance-t-elle.
La fille hoche la tête, tout en continuant à se déshabiller. Clara détaille ouvertement son corps longiligne et tout en muscles. Ses épaules carrées de nageuse. Son torse en V et ses longues jambes athlétiques.
– Je t’ai vue à l’entraînement. Tu envoies !
– C’est toi qui me dis ça ? s’étonne Valériane. Tu as explosé le chrono !
Clara se vautre sur son lit, la mine satisfaite, et balance :
– Et tu n’as encore rien vu !
Valériane esquisse un sourire amusé et se tourne pour enfiler son haut de pyjama.
– Montre-moi tes seins.
– Hein ?
– Vas-y, tourne-toi, montre-moi tes seins ! Allez, même pas cap’ ! balance Clara d’un ton de défi.
Quelques secondes passent dans un silence total. Clara se surprend alors à penser qu’elle y est peut-être allée un peu fort, sur ce coup. Au même instant, Valériane fait volte-face, pose ses mains sur ses hanches et, la tête légèrement penchée sur le côté, se dévoile.
– Putain, l’aplomb, la meuf ! J’adore !
Puis elle saisit ses écouteurs, les replace sur ses oreilles et appuie sur play. Elle a poussé le volume au maximum, et les échos assourdis de la musique rock strient le silence.
*
* *
Alexandre avance d’une démarche légèrement chaloupée qui le rend presque grotesque. Tout à son rôle de TVS, il a lourdement insisté pour ce rendez-vous matinal. Il lui fait visiter les diverses infrastructures de l’établissement et lui détaille les règles de fonctionnement – et comment en contourner certaines –, faisant mine de ne pas être flatté par les œillades admiratives des filles du lycée qui ne manquent pas de l’aborder, pour un oui et pour un non. Cette visite approfondie des lieux a tout d’une démonstration de popularité, et Clara le traite mentalement de bouffon. De son côté, elle soutient avec un air bravache les regards jaloux ou envieux de la gent féminine. Après la cantine, la cafétéria, le foyer de vie, le gymnase et la piscine, Alexandre la conduit devant la piste d’athlétisme. Une vingtaine de jeunes s’entraînent déjà sous la houlette de l’équipe d’encadrement. Clara porte son attention sur un sauteur, observe la courbe parfaite qu’il dessine durant sa prise d’élan, et lève un sourcil admiratif quand il passe la barre dans un fosbury impeccablement réalisé. Elle le regarde encore quand un poids chute lourdement à cinq petits mètres d’elle et roule jusqu’à ses pieds. Elle tourne la tête et repère alors un athlète qui la toise de pied en cap, un sourire narquois sur le visage. L’instant d’après, il court vers elle, à petites foulées décontractées.
– Salut, Alex ! fait-il en approchant.
– Salut, Magyd.
Les deux terminales se donnent une accolade virile – poitrine contre poitrine, petite tape sur l’épaule.
– C’est ta pupille, ou quoi ?
– Ouais.
– Sacré veinard, va ! fait Magyd en déshabillant Clara du regard. Moi, c’est le thon qui lance le javelot, là-bas, ajoute-t-il en désignant une fille en bord de piste. Elle a les dents de traviole et des boutons plein la gueule !
– Arrête, Magyd, tu vas faire flipper Clara !
L’adolescente les fusille des yeux.
– Wouah ! Mais c’est une vraie tigresse, dis-moi !
– On ne se connaît pas assez, elle et moi, pour que je te réponde, mais j’admets qu’à première vue elle a l’air de savoir se défendre, répond Alexandre, pince-sans-rire.
– Après, poto, tu sais ce qu’on dit, hein ? Entre l’air et la chanson…
Les deux terminales pouffent, et Clara décide qu’il est temps de riposter.
– Ça y est ?! Vous avez terminé votre petit numéro de coqs gavés de testostérone ?
– Mais dis donc ! C’est qu’elle sort les crocs ! la raille Magyd.
En guise de réponse, Clara lui décoche un regard venimeux, tourne les talons et met les bouts.
– Attends, Clara ! lui crie Alexandre. Allez, le prends pas mal, on plaisantait !
Elle traverse le parc en direction de l’internat, quand il la rejoint en courant. Il lui pose une main sur l’épaule, mais elle se dégage d’un mouvement sec.
– O.K., Clara, O.K. ! Je te présente mes excuses… Ça te va ?
Elle s’adosse à un arbre, croise les bras, et lui retourne aussi sec :
– Non, c’est très loin de suffire ! Je n’ai pas de temps à perdre avec un gars qui se croit intéressant et qui joue sa virilité à travers trois répliques machistes, en duo avec son faire-valoir décérébré.
Elle pensait l’avoir mouché, mais se retrouve surprise par sa réaction : Alexandre lui sourit en l’observant d’un œil intrigué et évaluateur. Puis il vérifie que personne ne les regarde, s’approche tout près d’elle et lui chuchote sur un ton de connivence :
– Je ne dirai pas à Magyd que tu l’as traité de faire-valoir décérébré, promis.
– Peut-être parce que j’ai raison ?
– Non… Parce que c’est mon meilleur ami depuis la seconde et que je le connais assez pour savoir qu’il le prendrait très, très mal.
– Même pas peur, murmure-t-elle avec amusement.
– Tu devrais, pourtant.
Clara pouffe, malgré elle. La situation est cocasse et plutôt stimulante. Après l’avoir envoyé sur les roses, voilà qu’elle joue avec lui, les yeux dans les yeux, dans un échange à voix basse. Alexandre avance encore d’un pas, réduisant à néant l’espace entre eux. Elle sent le contact furtif de son bassin contre le sien, la légère protubérance sous le pantalon de jogging qui l’effleure et les effluves de son parfum poivré. D’un ton enjôleur, il lui glisse alors au creux de l’oreille :
– Quant à ma virilité, je peux tout à fait la jouer autrement… à toi de voir.
Clara se sent rougir, ce gars ne doute de rien ! Cependant, elle ne bouge pas d’un millimètre quand il l’écrase contre le tronc pour plaquer son sexe au sien.
– Comme tous les terminales, j’ai une chambre solo. C’est la 112, lui susurre-t-il, et elle sent la chaleur de son souffle dans son cou. Mais je t’interdis de le claironner sur tous les toits, parce que je risquerais de me faire agresser, avec toutes ces groupies surexcitées qui ne rêvent que de moi… tu comprends ?
Puis, sans prévenir, il recule, révélant une expression amusée, et lui adresse un clin d’œil.
– Je plaisante, bien sûr ! Allez, suis-moi, on n’a plus que dix minutes pour finir la visite avant le début des cours !
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