Précipice
Chapitre 34
– 34 –
Je travaille avec une jeune femme très obtuse
Louise était réveillée depuis quelques minutes et observait le large dos de Farid qui dormait toujours à poings fermés. Il ne s’est même pas rendu compte de la présence d’Omoko à côté de son oreiller, se dit-elle. Elle eut un sourire amusé et décida de se lever. Elle enfila son peignoir et descendit les escaliers sur la pointe des pieds, direction la cafetière. Léa arriverait sur les coups de 10 heures, Louise n’était donc pas pressée. Elle pourrait même profiter d’un petit déjeuner avec Farid – s’il se levait à temps. Du bruit dans l’escalier lui indiqua que le chat dévalait les marches. Il déboula dans la cuisine, les yeux encore ensommeillés, et étira son corps en tendant ses pattes avant.
– Toujours aussi discret, mon Gromoko ! se moqua Louise en lui caressant longuement le dos.
Satisfait, le chat bâilla, passa avec indifférence devant la jolie panière douillette que Farid avait achetée et fila dehors par la chatière. L’odeur du café s’élevait déjà dans la cuisine, et la gendarme se servit une tasse avant même d’attendre la fin du filtrage. Puis elle se posta devant la fenêtre et observa le lent réveil de l’aube. Une lumière pâle chassait les ombres, révélant le frimas qui s’était déposé sur la pelouse durant la nuit. Elle sirota lentement son café fumant, figée derrière la vitre, pleine de cette joie simple d’assister au lever du jour. Les oiseaux profitaient des premiers rayons pour aller picorer les boules de graisse suspendues au cerisier décharné, et elle suivit leur ballet gracieux émaillé de pépiements et de battements d’ailes à peine audibles depuis l’intérieur.
– Bonjour, toi ! Déjà levée ? lança Farid dans son dos.
Il avait enfilé à la hâte un jean et un tee-shirt et marchait pieds nus, comme chaque matin. Il se servit une tasse de café, déposa un baiser sur sa nuque et se posta à côté d’elle. Durant un long moment, tous deux profitèrent silencieusement du paysage que la lente progression du soleil modifiait de minute en minute. Puis Louise posa sa tête contre l’épaule de son compagnon.
– Tu n’imagines pas le bien que ça me fait de retrouver mon chez-moi. Même si cette parenthèse est hyper courte.
– Es-tu réellement obligée de la refermer ?
– Hélas, oui… Si je ne m’abuse, tu connais bien les contraintes de mon travail, major Benchick !
Farid lui répondit par une grimace désabusée.
– D’ailleurs, comment ça va, toi, dans ton équipe ?
– La routine, fit-il. Des dossiers par-dessus la tête, auxquels vient de s’ajouter une sale histoire de home jacking, à Oursbelille.
– C’est tombé quand ?
– Hier matin.
– Et tu ne m’en as pas parlé hier soir ?
– Je n’allais certainement pas gâcher notre tête-à-tête avec le boulot !
Effectivement, s’ils commençaient à parler meurtres, viols et agressions dès qu’ils se retrouvaient, leur vie de couple et leur quotidien s’en ressentiraient vite.
– Bien. Et maintenant qu’on a ouvert la discussion, tu m’en dis plus ?
– C’est moche, je te préviens. L’aide à domicile a découvert son patient, quatre-vingt-cinq ans, dévêtu, attaché à une chaise, couvert d’hématomes et de brûlures de cigarettes. Le pauvre homme est à l’hôpital, dans un état critique.
– En effet, c’est moche. Des pistes ?
– Possible. D’ailleurs, je démarre dans quarante minutes.
– Ah, c’est pour ça que tu t’es levé si tôt, je me disais aussi ! se moqua-t-elle, avec tendresse.
– J’avoue… Bon, et toi ?
Louise laissa échapper un long soupir, songea rapidement à la somme des éléments qu’elle aurait à expliquer pour que Farid ait toutes les cartes en main et renonça. Au final, elle résuma ce qui la préoccupait à quelques mots :
– Je travaille avec une jeune femme très obtuse.
– Ouch ! s’amusa Farid.
– Et qui veut aller vite, très vite… trop vite.
– Trop vite ?
– Depuis une semaine, on saute de piste en piste, sans aucune vue d’ensemble. Je n’aime pas ça. Je déteste ça, même… Avancer sans comprendre, ça n’est vraiment pas mon truc.
– Parle-lui-en.
– Je l’ai fait.
– Et ?
– Eh bien… je n’ai peut-être pas su mettre les formes. C’est parti en clash.
– Genre ?
– Genre gros clash. Bon, ça s’est tout de même bien fini.
– Mais ?
– Mais mon sentiment reste le même. J’ai l’impression qu’on est semblables à des hamsters courant dans une roue !
– Beaucoup de mouvements et d’énergie pour du surplace.
– Exactement. J’aimerais sauter de cette satanée roue et prendre de la hauteur.
– Eh bien, fais-le.
Louise sourit.
– Sauf que j’ai peut-être complètement tort ! Comme le dit Léa, le boulot d’enquêteur consiste à récolter les indices et suivre les pistes qu’ils ouvrent.
– Mais il arrive souvent qu’on ait une autre lecture du paysage en sortant des sentiers battus.
La gendarme opina du chef et décida de clore l’échange.
– Je finirai peut-être par le faire… En attendant, file te préparer ou tu vas être en retard !
OceanofPDF.com