Précipice

Céline Denjean · Chapitre 18 sur 79

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Précipice

Chapitre 18

– 18 –

 

À un vengeur ou à un justicier ?

 

Un chat noir et blanc marchait sur la murette séparant le jardin du grand champ voisin. Un chat errant, efflanqué, trempé comme une soupe par la pluie qui tombait mollement depuis le matin. David Schäffer détailla le félin qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il observa sa démarche souple et assurée, son sens de l’équilibre malgré l’étroitesse du support, et il repensa à cette expression : « Un chat retombe toujours sur ses pattes. » Ça devait être bien d’être un chat.

Il savait pertinemment d’où lui venait cette pensée saugrenue. Une demi-heure plus tôt, il avait reçu un texto de Valériane, sur son portable secret, qu’il consultait toutes les heures depuis quatre longs jours, parce qu’il redoutait un message, le signal qu’il s’était passé quelque chose de grave, tout en essayant de chasser l’idée à laquelle ni lui, ni Valériane, ni Alexandre ne semblaient avoir pensé : s’il arrivait malheur à l’un d’eux, comment le malheureux pourrait-il prévenir les autres ? Tant et si bien qu’il en était même arrivé à se dire que l’absence de message était peut-être pire qu’un message… Et maintenant qu’il en avait reçu un, il n’en était plus si sûr.

« Urgent. Je t’appelle à 17 heures, sois seul. Confirme STP. » David sentit de nouveau son ventre se contracter. Que se passait-il, cette fois-ci ? Le seul aspect positif était que Valériane était en vie. Avait-elle eu des nouvelles des enquêteurs ? Ceux-ci étaient-ils sur une piste ? Avaient-ils réussi à identifier le taré qui s’en était pris à elle ? Et si oui, que savait précisément ce type ? Pouvait-il les mettre en danger, Alex, Valériane, Magyd et lui ? Tant d’années après ? Putain, ils n’étaient que des mômes ! Des gamins inconscients qui jouaient à se faire peur ! Ni plus ni moins !

Une boule d’angoisse lui plombait l’estomac. Il avait quitté le bureau dès réception du message en prétextant une urgence familiale et s’était directement rendu chez lui. La maison serait vide jusqu’au retour de Denise et Clotilde, à 19 heures. Et le voilà qui attendait, conscient que les cinquante minutes qui le séparaient des 17 heures fatidiques allaient s’égrener dans une lenteur insupportable. Il ne cessait de s’interroger sur l’objet de cet appel. Une spéculation en chassait une autre, inutile fourmillement cérébral auquel il ne parvenait néanmoins pas à se soustraire. De guerre lasse, il plongea de nouveau son regard à travers la baie vitrée. Le chat noir et blanc avait déguerpi. Sous l’immense poche éventrée de nuages, la végétation rousse s’égouttait dans une ritournelle entêtante de ploc-ploc. L’âme cafardeuse, David s’enfonça dans un coin du salon et ouvrit la réserve d’alcools. Boire n’était pas une solution, il le savait, mais boire dans ces circonstances était légitime. Il se servit une longue rasade d’un vieux cognac que lui avaient offert ses beaux-parents pour un lointain anniversaire et s’installa dans un fauteuil. La brûlure de l’alcool sur sa langue et dans sa gorge lui fit plisser les yeux et le détendit. Les images du passé se mirent à vagabonder dans son esprit.

Tout avait commencé un soir d’octobre 2001, dans la chambre 112 qu’occupait Alexandre à l’internat. David revit nettement la petite pièce en désordre, neuf mètres carrés d’une adolescence brouillonne et bouillonnant d’énergie. Magyd, Alex et lui étaient vautrés sur le lit. Alex tenait le caméscope V.H.S. Panasonic que leur père leur avait offert et faisait défiler sur le petit écran amovible les images qu’il avait filmées en fin d’après-midi. Après l’entraînement, Magyd, ce con de Magyd, s’était lancé dans une sorte de challenge stupide. Bravant le danger, il avait entrepris d’escalader l’une des parois en pierres sèches du gymnase percée à mi-hauteur d’une série de fenestrons. Selon Magyd, les petites ouvertures, à l’instar de celles situées sur l’aile garçons, donnaient sur les douches des filles. De son côté, Alex avait sorti son caméscope pour filmer l’exploit… Ils ne le savaient pas encore, mais le drame avait commencé à se nouer à cet instant précis. Les trois ados visionnaient donc les images de la périlleuse ascension, et Magyd commentait la vue qu’il s’était offerte, une fois parvenu en haut, à grand renfort de qualificatifs graveleux et de gestes obscènes. Il évoquait les gros seins de Stéphanie Dubarry – « une paire de nibards, les gars, je vous dis pas ce que vous avez manqué ! » – lorsque quelqu’un s’était raclé la gorge. Un « hum-hum » volontaire qui les avait cueillis tous les trois, les obligeant à lever les yeux. David avait aperçu Clara. Il la voyait pour la première fois. Il se souvenait parfaitement de son expression à cet instant, ses yeux mi-clos, son sourire moqueur quand, appuyée contre le chambranle de la porte, elle avait lancé : « Stéphanie Dubarry ? La handballeuse ? Tu la trouves bandante ?! T’es vraiment mort de faim, mon pauvre Magyd ! » Puis elle avait fait un pas en avant, et Valériane était apparue derrière elle. Le sarcasme de Clara avait immédiatement dégénéré. Magyd et elle s’étaient envoyé des répliques plus acerbes les unes que les autres, sous le regard ravi d’Alex qui comptait les points. Et lui n’avait plus rien suivi de la joute verbale, parce que son esprit tout entier était aspiré, avalé, dévoré par le magnétisme de Valériane, la fille qui ne disait rien.

David se rappelait qu’il avait eu l’impression de flotter quelque part à la frontière de la réalité. Son estomac faisait le yo-yo. Son cœur cognait un peu vite, presque douloureusement. Et surtout, il ne parvenait pas à la lâcher du regard. Puis les filles s’étaient approchées du lit. Ils avaient dû faire de la place pour qu’elles s’installent. Valériane s’était assise à côté de lui, il avait respiré son odeur de savon, et une onde d’excitation l’avait fait tressaillir. Le temps avait dû filer, il ne savait pas trop. Un coup de coude l’avait finalement sorti de sa rêverie. C’était Magyd : « Et toi, David, t’en es ou pas ?! » Il devait avoir l’air totalement perdu, parce que Alexandre avait volé à son secours – comme toujours. « Évidemment qu’il en est ! C’est mon jumeau, je te rappelle ! »

À ce moment-là, David assistait aux prémices du Jeu, sans comprendre ce qui se passait et sans rien pressentir de la tragédie qui les balayerait tous, leur insouciance avec. Il se souvenait que les filles étaient reparties cinq minutes avant l’extinction des feux, que Clara tenait le caméscope d’Alex et qu’elle s’était retournée une dernière fois : « À très vite, bande de nases ! »

David Schäffer laissa échapper un long soupir. Il avait achevé son verre sans même s’en rendre compte. D’un geste machinal, il se resservit, vaguement conscient qu’à ce rythme il serait fin cuit d’ici peu. Oui, les choses avaient démarré ce soir-là, bêtement, sur un coup de dés. Le Panasonic qui devait servir d’outil d’amélioration des gestes techniques s’était transformé en pourvoyeur de malheur. Les filles étaient revenues cinq jours plus tard, la preuve de leur forfait en images. Clara et Valériane – comment avaient-elles fait ? – se trouvaient dans le bureau du directeur. Par la galerie vitrée de l’ancienne orangerie, une lumière éclatante infusait la grande pièce. Valériane tenait la caméra et filmait Clara. Celle-ci s’était tout d’abord installée dans le confortable fauteuil du chef d’établissement. Elle avait ouvert les tiroirs, farfouillé à l’intérieur, mais n’avait visiblement rien trouvé d’intéressant. Puis son attention s’était portée sur une colonne métallique à tiroirs où l’on range des dossiers suspendus. Elle s’était levée, l’avait ouverte, et un sourire malicieux avait éclairé son visage. Elle avait fait signe à Valériane et la caméra s’était approchée. Des chemises étiquetées étaient apparues en gros plan. La main de Clara les avait fait défiler – il s’agissait des dossiers du personnel – jusqu’à s’arrêter sur celle qui portait le nom de Chaban. Un préparateur sportif. Clara l’avait attrapée et avait repris sa place derrière le bureau du directeur.

David ferma les yeux en soupirant. Ses réminiscences étaient un supplice. Il avait voulu noyer tout ça avec la boisson durant les années qui avaient suivi, jusqu’à sa rencontre avec Denise. Mais il n’avait rien noyé. Tout ça était en lui, bien vivant. Les images étaient nettes. Les émotions, toujours vives. Il se servit un troisième verre – au diable les résolutions, dans quelques minutes le téléphone sonnerait, et Dieu seul savait ce qu’il allait apprendre. Le cognac l’anesthésiait, et il en avait grandement besoin.

La caméra filmait le buste de Clara. Elle avait commencé à se tortiller sur le fauteuil. Aux gestes qu’elle faisait, on devinait qu’elle retirait ses vêtements sous le plan horizontal du bureau qui masquait la vue. L’opération avait duré une bonne minute. Et David se souvenait que, pendant le visionnage, il avait trouvé ça super excitant. Finalement, Clara avait brandi un string rose en dentelle. Elle souriait à la caméra, les yeux brûlants, deux flammes incandescentes qui allumaient le feu dans les caleçons des garçons. D’un geste sensuel, elle avait ouvert la pochette étiquetée Chaban et avait glissé son string à l’intérieur du dossier de l’enseignant. Puis elle l’avait refermé, avait fait un clin d’œil à la caméra, et l’avait remisé à sa place dans le meuble. Le film s’arrêtait là, sur cette image incroyable de Clara, le menton haut, l’œil fiérot, au milieu du bureau du chef d’établissement. Ils avaient tous été séchés par son audace !

La sonnerie du portable le fit sursauter. Dans un geste trop vif, il posa le verre de cognac et des gouttes d’alcool constellèrent la table basse. Il essuya le bois d’un revers de manche rageur et s’empara enfin du téléphone.

– Allô ?

– C’est moi, Valériane.

Son timbre était nerveux et David devina sa peur. Un pic de stress lui transperça le cœur.

– Que se passe-t-il ?

– Les gendarmes sont passés chez moi, en début d’après-midi… Magyd est mort. Assassiné.

Un parpaing venait de tomber et de l’assommer. David ouvrit la bouche – non, c’est sa mâchoire qui se décrocha. Et il ne put rien. Rien dire. Rien penser. Rien faire. Il demeura ainsi, la bouche pendante, les yeux agrandis, sans réagir.

– Je n’ai pas les détails, mais les enquêteurs sont formels : celui qui l’a tué est le même que celui qui m’a agressée ! Il a écrit « MPC/2 » ! Tu comprends ce que ça signifie ? David !

Valériane avait presque crié, et David parvint à se ressaisir.

– Oui, hoqueta-t-il.

– J’ai fait des recherches sur Internet. Plusieurs articles sont parus, mais, visiblement, les journalistes n’ont pas eu accès à la totalité des informations. En gros, ils racontent qu’une femme de chambre du Grand Hôtel de l’Empereur à Cambo-les-Bains a trouvé le corps de Magyd attaché et noyé dans sa baignoire. Mais il n’est fait mention ni du sac de bondage, ni du tag.

Valériane se tut et David réprima un haut-le-cœur. Magyd avait été assassiné, bon Dieu ! Leurs souffles résonnaient sur la ligne, hachés, courts. Plombés par la même horreur. Traversés par la même angoisse. Qui serait le prochain ? Et aussi, qui pouvait faire un truc pareil, hein ?

– Tu n’as absolument aucune idée de qui…

– Non, David, cracha Valériane d’un ton fatigué… Je l’ai pris dans tous les sens et je ne vois pas.

– Tu as partagé la chambre de Clara, ses secrets, vous étiez inséparables. Qui lui tournait autour à l’époque ? Qui était assez proche d’elle pour qu’elle ait pu lui raconter quelque chose ?

– Je ne sais pas, David ! s’agaça-t-elle. En revanche, les gendarmes, eux, ont fait le rapprochement avec Notre-Dame-de-la-Piété, précisa-t-elle d’une voix blanche. Ils m’ont demandé si j’avais tissé des relations avec Magyd, si quelque chose nous unissait.

– Tu leur as dit quoi ?

– Rien ! J’ai encore dû mentir, David ! Que voulais-tu que je leur dise ?! cria-t-elle. En plus, Alex nous a fait promettre de ne pas parler !

Le désarroi de la jeune femme était flagrant. David attrapa son verre et descendit cul sec le fond de son cognac. Il nageait en plein cauchemar ! Il devait appeler Alexandre. Immédiatement. Mais Valériane reprit :

– Ce type signe « MPC » sur les lieux de ses crimes. Il nous envoie un message !

– Quel message ?

– Allez voir les flics, dites la vérité ?

– Non mais tu t’entends, Valériane ?! Ce type est un tueur ! S’il avait voulu que la vérité éclate, il aurait lui-même été voir les flics ! Tu comprends ça ? On a affaire à un vengeur, Val !

– À un vengeur ou à un justicier ? éructa-t-elle.

– Val, putain !

– Tu m’as très bien comprise, lâcha-t-elle dans un souffle.

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