Précipice

Céline Denjean · Chapitre 42 sur 79

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Précipice

Chapitre 42

– 42 –

 

Tu penses que cette baraque pourrait

servir de base arrière ?

 

14 h 45. Louise étira son dos, se leva et se posta devant la fenêtre. Le soleil arrosait la cour de la caserne et une bergeronnette sautillait de branche en branche, en quête d’insectes. La gendarme s’interrogeait sur le revirement d’attitude de Thibault Broca durant sa garde à vue. Après avoir tenu la dragée haute à ses collègues, il s’était muré dans le silence. L’évocation de ses sentiments passés pour Clara Joubert en était à l’origine. Se pouvait-il que, vingt ans plus tard, cet amour adolescent continuât de le faire souffrir ? Au point qu’il refusât d’en parler ? Ou ce silence faisait-il écho à des agissements criminels que Broca préférait taire ? Louise expira bruyamment ; elle se faisait l’impression d’être un poisson rouge tournant en rond dans son aquarium.

– Tu n’as rien trouvé de probant ? lui lança Keller en revenant dans la salle, les mains chargées d’une poche pleine de biscuits et de sucreries.

– Non. J’ai fini à l’instant d’éplucher la téléphonie, et il n’y a rien d’intéressant. J’ai mis un nom sur l’ensemble des numéros entrant ou sortant des six derniers mois, et, en dehors d’amateurs de bonsaïs ou de vendeurs de vérandas, aucun contact remarquable. Ou bien Broca est un ascète de la relation sociale, ou bien c’est un dissimulateur hors pair. Et toi ?

– Rien niveau bancaire.

– Tu fais une crise d’hypoglycémie, ou quoi ?

– Je suis stressé. Et quand je stresse, je mange sucré !

– Probablement ta part de féminin, le charria Louise.

– Et je l’assume parfaitement ! Tiens, sers-toi.

Louise piocha une réglisse Haribo dans une boîte remplie de cochonneries chimiques et multicolores et se servit un nouveau café.

– Où est Léa ? demanda-t-elle.

– Oh, tu la connais un peu, maintenant ! La dernière fois que je l’ai vue, elle pressait de questions l’analyste informatique occupé à dépiauter l’ordinateur de Broca. Et, avant ça, elle harcelait le labo pour obtenir au plus vite les résultats d’analyse de la bombe noire et des tennis embarqués durant la perquise.

– Comment tu le sens, ce type ?

– Mal ! Je le sens mal. Il me fait froid dans le dos, si tu veux tout savoir.

Elle hocha la tête, se souvenant parfaitement de l’expression de dangerosité qui avait jailli du regard de Broca.

– Oui. Mais, en dehors de l’empreinte pneumatique, on n’a aucune preuve, fit-elle. Et si Broca continue à se taire, ça risque de devenir très compliqué.

– Il a tout de même identifié le sigle « MPC » ! Ce qui le relie aux crimes, aujourd’hui.

– Ça ne l’y relie pas directement, puisqu’il affirme ne pas être l’auteur de ce tag.

– Et pour cause ! Il a plutôt intérêt à mentir sur ce point !

– Dans ce cas, pourquoi avoir admis connaître ce sigle ? raisonna Louise.

La porte s’ouvrit, laissant apparaître Badenco. Son air victorieux et son pas déterminé aiguisèrent immédiatement la curiosité de ses collègues.

– Toi, tu tiens quelque chose !

– Oui ! fit-elle en éventrant un paquet de cookies posé sur la table.

– Café ? proposa Louise.

– Avec plaisir, merci. Bon, je vous fais le topo : le labo vient de m’informer que la peinture noire contenue dans la bombe retrouvée dans le garage de Broca est exactement la même que celle ayant été utilisée sur les deux scènes de crime. Composants chimiques identiques en tous points !

– Ce n’est pas une preuve directe, avança Louise, mais ajouté aux pneus, ça pèse un peu plus lourd. Et les tennis ?

Léa grimaça.

– La semelle est différente. Cela étant, Broca a très bien pu se débarrasser des chaussures compromettantes, notamment s’il avait remarqué avoir marché dans le sang de Ducuing. Avec toutes les séries policières qui passent aujourd’hui à la télé, pas besoin d’être un expert pour savoir qu’il est quasiment impossible de faire disparaître des traces de sang sur un objet, quel qu’il soit.

– D’autant que, contrairement à la bombe noire, les chaussures l’auraient directement relié à la tentative de meurtre ! ajouta Keller.

Louise réfléchit à la meilleure façon de tourner sa phrase – elle détestait ça, mais elle savait qu’elle marchait sur des œufs :

– Reste que, matériellement, les chaussures perquisitionnées chez Broca ne matchent pas avec l’empreinte de la scène de crime. Donc, ne spéculons pas trop sur ce point précis.

– Louise redoute que nous enquêtions à charge, expliqua Léa d’un ton légèrement pincé.

– Je maintiens : c’est un risque réel, Broca ayant, qui plus est, le profil d’un type détestable.

Un court silence ponctua la réplique de Louise, et Léa opta pour le consensus :

– C’est le moins qu’on puisse dire, ce mec est un vrai tordu ! Mais très bien, Louise, tenons-nous-en aux éléments objectivement incriminants : on a les pneus et la peinture… Il nous faudrait plus pour pouvoir réellement le cuisiner, ajouta-t-elle dépitée.

– L’informaticien n’a rien trouvé de douteux ?

– Pour l’heure, non. Cela étant, si des fichiers ou des activités Internet ont été effacés, retrouver leurs traces peut prendre du temps.

– Il y a aussi la question de la kétamine, intervint Louise. Si Broca est notre coupable, il a forcément acheté la drogue à quelqu’un. Le problème étant : à qui et où ?

– Tu n’as pas identifié d’intermédiaires intéressants dans ses relations, type infirmiers, vétos, médecins, ou même dealers ? lui demanda Léa.

– Ce type a un carnet d’adresses aussi rempli que le désert de Gobi ! En tout cas, si j’en crois ses relevés de téléphone fixe, répondit Louise. À moins, bien évidemment, qu’il ne possède un portable à carte prépayée non déclaré, il y en a des centaines de milliers en circulation…

– En tout cas, on n’a rien trouvé pendant la perquise, réagit Keller. On a retourné chaque centimètre carré de sa baraque et on a passé les deux véhicules au peigne fin. Pas le moindre portable, pas le moindre chargeur, pas la moindre batterie, nada.

– Il a pu dissimuler tout ça, ou s’en débarrasser, va savoir !

Les gendarmes s’observèrent en silence, conscients de tenir un bon suspect, sans pour autant disposer d’éléments suffisants à le faire parler.

– Pff ! J’entends d’ici ses répliques si je cherche à l’acculer, ragea Léa. Il est foutu de me donner le nombre exact de Michelin Primacy 3 fabriqués dans le monde et vendus en France en 2021 !

– Même chose avec l’aérosol noir.

– Bon, revenons sur le crime d’Ayed, proposa Louise. On sait que notre tueur a créé un profil d’escort bidon pour ferrer sa cible et lui filer rencard. En conséquence, si Broca est notre homme, il a forcément laissé des traces de cette activité sur son ordinateur portable !

– Sauf que, pour le moment, notre analyste a fait chou blanc. Pas de connexion au site de rencontres d’escorts, pas de connexion au site de France Musique pour une écoute des programmes en podcast, et pas d’achat en ligne !

Louise fit un point rapide sur les éléments entourant le mode opératoire. Elle n’était pas profileuse, mais certaines réalités s’imposaient.

– Au regard des passages à l’acte et de la préparation qu’ils nécessitent, on sait que le coupable possède une personnalité extrêmement organisée. Donc, s’il s’agit bien de Broca, il aura anticipé cette dimension de traçabilité numérique qui constitue un des meilleurs moyens d’être confondu. D’où cette question : quelle stratégie pouvait lui assurer de ne pas se faire coincer si jamais les enquêteurs s’intéressaient à lui ?

– Utiliser l’ordinateur de quelqu’un d’autre, proposa Keller du tac au tac.

– Sachant que ses relations sociales semblent réduites à peau de chagrin, cela semble… Oh, punaise !

Louise se tut, une idée venait de se faire jour. Elle se leva d’un bond pour attraper son calepin et le feuilleta rapidement.

– Là ! Notre entrevue avec Roman Joubert, hier ! Les parents de Broca ont acheté un appartement à Seignosse mais auraient conservé la maison héritée à Ibos !

– Tu penses que cette baraque pourrait servir de base arrière à Broca ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, cette idée n’est pas si saugrenue que ça !

– O.K., O.K. ! s’emballa Léa. Imaginons que tu aies raison, cela impliquerait que la ligne téléphonique et l’abonnement Internet n’aient pas été résiliés et qu’ils soient payés par les parents de Thibault Broca.

– Il suffit d’adresser nos réquisitions via la PNIJ8, et on sera rapidement

fixés sur ce point ! Et s’il existe effectivement un FAI9 pour la maison d’Ibos, on lance une perquisition et on fait main basse sur le matériel informatique !

Keller jeta un œil à sa montre. En envoyant leurs réquisitions maintenant, les résultats arriveraient en fin d’après-midi et, s’ils attestaient d’une activité numérique depuis la maison d’Ibos, la perquisition de la baraque ne pourrait pas être organisée avant le lendemain. Léa dut suivre le raisonnement de son collègue car elle lança :

– Si les réquises nous donnent raison, on garde Broca dans les murs. Un prolongement de sa garde à vue nous amène à lundi 10 h 26.

8. Plateforme nationale des interceptions judiciaires.

 

9. Fournisseur d’accès Internet.

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