Précipice
Chapitre 75
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C’est la seule solution
Il n’avait plus rien à voir avec le fringant cadre supérieur à l’allure décontractée et à la mine assurée. Alexandre Schäffer ressemblait à une ombre. Recroquevillé sur lui-même. Le regard terne et lointain. Les traits tirés. Cerné par les fantômes du passé. Dissimulée derrière la vitre sans tain, Louise l’observa durant de longues secondes. « C’est la seule solution », avait-il énoncé avant de jeter Clara au fond du gouffre. Voilà l’homme à cause duquel une jeune fille de quinze ans était morte dans d’atroces souffrances. Seule. Au fond d’une cavité sans lumière. La bouche à quelques minuscules centimètres d’une surface d’eau dormante. Et, vingt ans plus tard, cette mort avait entraîné une terrible vengeance. La gendarme tressaillit.
– On commence ? demanda Léa.
– … Dans un premier temps, je vais y aller seule, réagit Louise après un court silence, les yeux toujours rivés sur l’homme. Mais avant, je voudrais que tu entres dans la salle d’interrogatoire, que tu informes Schäffer de ses droits et que tu lui annonces mon arrivée. Tu veux bien ?
Interloquée, Léa ouvrit la bouche, puis la referma. Son assurance avait été émoussée par l’enquête, et elle n’était pas de taille à tenir tête à sa collègue. Elle laissa échapper un soupir et s’exécuta. Deux minutes plus tard, elle rejoignit Louise derrière la vitre sans tain. Celle-ci avait fermé les yeux : tendue vers un dessein connu d’elle seule, elle marmonnait quelques mots inintelligibles. Une poignée de secondes plus tard, Louise rouvrit les yeux, hocha la tête pour elle-même et poussa la porte de la salle d’interrogatoire. Au même moment, Julien rejoignit Léa dans le sas attenant. Il portait trois cafés fumants.
– Louise n’est pas là ?
Léa lui adressa un petit mouvement du menton qui désignait la vitre sans tain.
– Je crois qu’elle a quelque chose en tête.
Keller tendit un café à sa collègue et, mû par la curiosité, se plaça à côté d’elle. Louise venait de s’asseoir en face d’Alexandre Schäffer. D’une voix étrangement douce, elle ouvrit l’échange :
– Bonjour Alexandre. Vous me reconnaissez ?
L’homme releva la tête.
– Oui, murmura-t-il.
– Elle vous a rendu fou, Clara, reprit Louise de ce même ton calme et empathique, en posant le cahier intime sur la table.
Légèrement surpris par cette entrée en matière, Schäffer cligna des yeux et regarda la gendarme avec perplexité.
– Vous avez énormément souffert, n’est-ce pas ?
– Je… oui…, murmura-t-il.
– C’était une fille étrange, un être à part… une fille dont le regard vous brûle le cœur et le consume de cette façon si intense, si absolue, que l’esprit perçoit, au moment même où elle s’imprime, l’indélébilité de la marque laissée. L’esprit sait, en un instant, qu’aucune fleur aussi belle ne repoussera jamais sur le terreau des sentiments, parce que ce terreau est devenu un sol aride, carbonisé, malade… C’est ce que vous avez ressenti dès que les yeux de Clara vous ont regardé ?
De grosses larmes coulaient désormais sur le visage marbré de rouge d’Alexandre Schäffer. Sa bouche s’ouvrit sur une respiration saccadée, mais l’émotion trop vive l’empêchait de parler. Alors, il approuva en hochant la tête.
– Coup de foudre… l’expression est galvaudée, pourtant, si l’on s’arrête sur ces mots et que l’on y pense vraiment, on ne peut que comprendre la violence et l’impact d’une telle expérience. Être foudroyé, ça veut dire ressentir la morsure du feu de l’intérieur, être traversé par un arc électrique qui irradie et réduit en cendres en un instant. Vous voyez de quoi je parle ?
– Oui… c’est… exactement ça, larmoya-t-il.
– Après ce coup de foudre, Clara était là, dans vos pensées, chaque seconde, chaque minute de votre vie, un peu comme une douleur permanente qui ne saurait se faire oublier, qui se rappelle à vous tout le temps, qui palpite, invisible, sous la peau, vous secoue, vous harcèle, vous assiège…
Schäffer renifla, essuya son nez coulant, et reprit son souffle entre deux sanglots. De la tête, il continuait de faire oui.
– Clara était votre obsession… Durant une année – et, à dix-sept ans, c’est long –, elle a peuplé chacune de vos pensées, inlassablement. Vous connaissiez le remède ! Vous saviez que, pour guérir, il suffisait que cet immense amour puisse s’exprimer. Vous avez alors abattu tous vos atouts, l’un après l’autre. Vous avez tenté de la séduire, vous avez relevé ses défis les plus insensés, les plus dangereux. Vous vouliez l’impressionner, lui montrer la flamme qui brûlait en vous… Mais, en réponse, elle vous parlait de M. Chaban. Elle semblait n’avoir d’yeux que pour lui. Votre jalousie n’avait d’égale que votre souffrance.
– Chaban… Chaban, c’était faux, souffla-t-il en hoquetant.
– Oui, et j’imagine votre dépit quand vous l’avez compris en lisant ce cahier. Vingt ans trop tard. Quel gâchis, hein ?
Louise eut alors un geste qui surprit Keller et Badenco. Elle posa doucement sa main sur celle de Schäffer. Quand elle reprit la parole, sa voix n’était plus qu’un souffle aussi caressant qu’une brise :
– Peut-être n’auriez-vous pas commis l’irréparable si seulement vous l’aviez su… Peut-être que, ce jour-là, en haut de cette falaise, vous n’auriez pas entrevu ce gouffre comme étant la seule issue. La seule issue à une souffrance qui vous dévorait.
L’air s’épaissit soudainement. Et le silence qui suivit pesait si lourd qu’il parut prendre corps.
– À quel moment avez-vous su que Clara n’était pas morte ? Quand Magyd vous a demandé si vous étiez sûr de votre choix ? Parce qu’il avait bien compris, Magyd ? Il savait, lui, que vous étiez malade d’amour, que Clara était votre cancer. Il avait tout fait pour vous éloigner d’elle, en vain. Dites-moi tout, Alexandre, parlez… Le silence, aussi, est un cancer.
Schäffer fixait Louise avec une intensité faite d’espoir et de profonde contrition. Il n’était plus dans une salle d’interrogatoire. Face à un flic. Il était au confessionnal, et cette femme, devant lui, semblait lire dans ses pensées et le comprendre. Il éclata subitement en sanglots, et sa voix éraillée s’éleva dans l’air comme le cri d’une âme désespérée :
– J’ai cru… j’ai cru que je serais libéré ! Je ne savais plus comment arrêter de souffrir ! Je voulais que ça cesse ! Je voulais un tout petit peu de répit !
Louise hocha la tête, pour l’encourager. Lui prit plusieurs goulées d’air, le souffle court, la bouche grimaçante, et finit par retrouver un semblant de calme. D’une voix fêlée, il raconta :
– Au début, j’ai vraiment cru que Clara était morte. Et, à cet instant précis, j’ai ressenti quelque chose de totalement inattendu : un soulagement intense. Comme une lucarne qui s’ouvre enfin dans le tréfonds d’une cave irrespirable. La fin de mon calvaire. Une guérison miraculeuse. Clara était partie : elle ne m’appartiendrait jamais. Inutile, donc, de nourrir le moindre espoir. On dit que l’espoir fait vivre, mais il arrive qu’il assassine à petit feu, fit-il, médusé. Et c’était précisément mon cas… Et puis, reprit-il après un bref silence, je n’avais plus à supporter l’angoisse que Clara m’échappe, qu’elle finisse par en aimer un autre… Alors, oui, j’étais comme délivré.
– C’est à ce même moment que vous avez pensé au gouffre ?
– Il était juste là, tout près, et l’idée a surgi… Valériane et Magyd se disputaient, parce que Valériane voulait appeler les secours. Je me suis mis entre eux et je leur ai dit que c’était fini, que Clara était morte. Valériane a hurlé de douleur et s’est laissée glisser sur le sol. David s’est mis à pleurer, il secouait la tête en répétant que ce n’était pas possible. Magyd, lui, semblait paniqué. Il se frottait le visage, lançait des regards incrédules vers le ciel, à la fois ahuri et conscient des enjeux…
Alexandre Schäffer s’agrippait désormais à la main de Louise comme à une bouée pour ne pas couler à pic.
– Et moi, j’avais déjà en tête cette idée apaisante, fit-il en pointant son index sur sa tempe : « le gouffre mortel »… J’ai laissé passer un instant, les mots refusaient de sortir de ma bouche. Sauf que, je ne sais pas comment, je me suis entendu les prononcer. J’ai dit que nous pouvions nous en sortir et j’ai montré le gouffre du regard. Valériane a fait non de la tête, mais elle était soufflée, trop sidérée pour parler. David, à côté d’elle, a continué de pleurer. Et Magyd m’a observé. Il y avait comme… comme de la détermination dans son regard.
Un silence coula, durant lequel Louise continua à fixer Schäffer. Un fil ténu la reliait à l’homme et il ne devait pas se briser. Pas maintenant.
– Magyd et moi, on s’est dirigés vers Clara. C’est là que… que j’ai vu une de ses mains bouger. J’ai croisé le regard de Magyd. J’ai su qu’il l’avait vue aussi, parce que, à cet instant, il me sondait de cette manière grave qui signifiait : « À toi de voir, moi, je suis ton ami, je te soutiens. » J’hésitais, j’hésitais vraiment, mais je me suis vu me baisser et attraper les poignets de Clara. Là, Magyd a juste demandé : « Tu es sûr ? » Et je lui ai répondu : « C’est la seule solution. » Je le croyais vraiment. Je tenais enfin une solution pour guérir.
Louise retira sa main de celle de Schäffer. Elle s’enfonça dans sa chaise, agrandissant au maximum la distance entre l’homme et elle. Puis, d’une voix profondément lasse, elle énonça :
– Nous sommes le mardi 23 novembre 2021, il est 17 h 54. Monsieur Alexandre Schäffer, le chef d’inculpation retenu contre vous vient d’être requalifié en « meurtre au premier degré » sur la personne de Clara Joubert.
L’homme tressaillit, secoua la tête comme au sortir d’un mauvais rêve, et, subitement livide, sonda la gendarme avec incrédulité.
– Mais, je ne… je ne comprends pas.
– Clara Joubert avait quinze ans et vous l’avez assassinée. Tout ce qui concerne vos motivations sera apprécié devant un tribunal, lui renvoya-t-elle en se levant.
– Mais vous ! Vous savez, n’est-ce pas ? cria-t-il au moment où elle ouvrait la porte.
Louise se figea et, toujours de dos, elle répondit froidement :
– J’ai abattu un homme pour vous sauver. Et je sais qu’une vie peut se prendre mais qu’elle ne se rend pas. Jamais. Vous, monsieur Schäffer, vous en avez pris deux, à une demi-heure d’intervalle. Celle de Clara Joubert et celle d’Ekhi Amestoy. Mes collègues vont vous rejoindre dans un instant pour ce second chef d’inculpation.
Elle referma la porte. Les épaules basses, le regard sombre, elle retrouva ses collègues qui la détaillaient comme si elle était une extraterrestre. Le silence entre eux faisait comme une chape de plomb. Finalement, Louise leva les yeux et souffla :
– J’aurais préféré me tromper.
Léa acquiesça, avant de demander :
– Comment as-tu su ?
– Un détail m’a chiffonnée en écoutant le récit de Ducuing. Pourquoi Magyd a-t-il demandé à Alexandre : « Tu es sûr ? », alors qu’il était déjà convaincu qu’il fallait se débarrasser du corps ? Je n’arrêtais pas de me demander ce que cette question venait faire là. Et j’ai fini par imaginer le pire…
– Et, si tu avais raison, il fallait amener Schäffer à se confesser, approuva Julien.
– C’est pour cette raison que tu m’as envoyée lui lire ses droits… Pour camper, d’entrée, le rôle d’une confidente et non celui de l’enquêtrice ?
Louise opina, observa longuement ses collègues et ajouta :
– Maintenant, je vous passe le relais. Appuyez-vous sur la gravure « MPC » immortalisée dans l’écorce près de la grange, sur le contenu du cahier intime de Clara et sur les aveux détaillés de Ducuing. Foutez-lui la pression et faites-lui cracher la vérité sur le meurtre d’Amestoy !
– Entendu, Louise. Et toi, tu… ?
– Désolée, mais je rentre me reposer quelques jours chez moi. J’en ai vraiment besoin.
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