Précipice

Céline Denjean · Chapitre 67 sur 79

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Précipice

Chapitre 67

– 67 –

 

Ce n’est pas possible… ce n’est pas possible…

 

19 heures. La nuit enveloppait la caserne Marracq de son voile carbone. À l’intérieur, l’air s’était épaissi et l’ambiance était électrique. Keller se gavait machinalement de bonbons, tandis que Léa considérait d’un œil médusé le jeu de photos étalé devant ses yeux. Son regard faisait des allers-retours incessants entre les nouvelles images extraites de la vidéosurveillance d’Ibos réimprimées en haute définition et les clichés pris par les gendarmes le jour de la perquisition chez Joubert. Au bout d’une minute, elle se rencogna sur sa chaise, croisa les bras et lança à ses collègues :

– Au jeu des différences, je déclare Joubert gagnant ! Visiblement, quelqu’un a décidé de nous rendre dingues, et j’admets qu’il est en passe d’y parvenir.

– Bon… Réfléchissons, énonça Julien en gobant nerveusement un Dragibus. Broca a une voiture identique à celle de Joubert, mais il se trouvait dans nos murs quand la Clio a été filmée à Ibos… Conclusion : l’hypothèse d’un complice est peut-être la bonne, à la nuance près que ce complice n’est pas Joubert !

– Tu veux dire que le complice aurait utilisé la voiture de Broca, équipée de fausses plaques d’immatriculation, dans le but de désigner Joubert, déduisit Louise.

– Quelle autre explication, sinon ?

– O.K. ! Pendant que Broca était en garde à vue, sa voiture était-elle accessible ? rebondit Léa.

– Eh bien, oui, répondit Julien. La scientifique a achevé son travail vendredi en fin d’après-midi. Après moulage des pneus et fouille du véhicule, la voiture elle-même ne nécessitait aucune immobilisation. Conclusion, un complice a très bien pu se rendre à Esquiule et utiliser la Clio de Broca.

Une lueur d’excitation éclaira le regard de Léa.

– Un plan plutôt ingénieux, quand on y pense ! Qui permettait de faire coup double : innocenter Broca d’un côté, nous servir un faux coupable sur un plateau de l’autre.

– Et le reste se tient, raisonna Julien : tous les administrés de la commune d’Ibos – Broca compris – ont reçu la lettre du maire les informant de la mise en place du dispositif de surveillance. Broca et son acolyte ont alors décidé d’utiliser les caméras à leur avantage.

– Nous savons aussi que Broca a acheté sa Clio IV un mois après Joubert et qu’il a fait changer ses pneus quelques jours après lui, ajouta Léa.

– Joubert a acheté sa voiture en septembre 2020 ! réagit Louise. Ça voudrait dire que Broca et son acolyte prévoient leur coup depuis plus d’un an !

– Oui, ça fait froid dans le dos, admit gravement Léa.

– Et ça signifie surtout que le complice de Broca est, lui aussi, animé par une haine farouche ! Personne ne s’engage sur une année de préparation criminelle sans être habité par un puissant sentiment de vengeance.

Un long silence s’installa, chacun essayant d’assimiler l’ampleur des déductions en cours. Finalement, Léa posa la question incontournable :

– On fait quoi avec Joubert ?

– Il faut retourner l’interroger, répondit Louise. Pourquoi Broca cherche-t-il à lui nuire ? Les deux hommes ont-ils eu un différend ? Si oui, lequel ? Bref, nous devons profiter de sa présence ici pour glaner un maximum d’éléments.

– Tu as raison.

– Mais avant, j’ai quelques informations à vous transmettre.

– Ton compte rendu d’enquête parallèle ? ironisa Léa.

– Je n’aurais pas parlé d’enquête parallèle, loin de là, mais s’il te plaît de la qualifier ainsi, fais-toi plaisir ! rétorqua Louise en lui décochant un regard excédé. En attendant, j’ai des choses importantes à vous dire.

Léa soupira, avant d’abdiquer :

– On t’écoute, Louise !

La gendarme rapporta alors sa conversation avec Etxebarria, l’ancien homme d’entretien chargé de l’atelier vélos, puis raconta son incursion à la ferme des Amestoy. Au fil de son récit, l’expression réticente de Léa laissa place à un réel intérêt. Quand Louise eut terminé, sa jeune collègue se leva et commença à arpenter la pièce.

– En conclusion, nos victimes d’aujourd’hui auraient elles-mêmes foutu le feu à cette grange il y a vingt ans ! Provoquant accidentellement, ou volontairement – ça reste à déterminer –, la mort du fermier ?

– Je l’envisage, oui. Mais je n’ai aucune preuve, encore une fois. Les lettres « MPC » sur le tronc constituent un indice mais ne démontrent rien !

– Ce type, Bixente Amestoy, il t’a fait quelle impression ?

– Je te vois venir, mais il est hors de cause. Il n’a montré aucune hostilité. Il m’a conduite jusqu’à la vieille grange et a répondu à toutes mes questions. S’il était impliqué dans la vendetta autour des anciens de Notre-Dame, il aurait coupé court à mes interrogations, aurait appuyé la thèse officielle de l’accident et aurait gardé pour lui le récit de sa grand-mère ayant entendu du chahut dans le grenier, argumenta-t-elle.

– O.K. Et son frère ?

Louise grimaça. Elle n’en savait rien.

– Je pensais enquêter sur lui demain.

– Oui, renseigne-toi. Parce qu’il est tout à fait possible que Broca et son complice agissent main dans la main pour des motifs différents.

– Je vais le faire. Cela étant, je me demande bien comment l’un des fils Amestoy aurait eu connaissance d’une vérité cachée sur le décès de son père, questionna Louise.

Keller, qui jusque-là était demeuré silencieux, intervint :

– Un témoin qui aurait parlé sur le tard ? Un indice que les jeunes auraient laissé derrière eux et dont les gendarmes n’auraient pas fait cas ? Va savoir ! En tout cas, nous ne pouvons trouver de réponse que si nous la cherchons.

Magnanime, Louise opina. Mais elle était parfaitement lucide : son « enquête parallèle » se révélait intéressante aux yeux de ses collègues, parce qu’elle leur ouvrait avantageusement une nouvelle piste ! Peu lui importait. Elle ne faisait pas son métier pour collectionner les bons points, et il était plus que temps de balayer les dissensions qui plombaient l’esprit d’équipe depuis le début de cette enquête.

*

* *

Roman Joubert avait retrouvé un semblant d’énergie. Animé par un farouche besoin de réhabilitation, il avait adopté l’attitude d’un allié. Pour autant, il n’était pas le genre d’homme à accuser les autres pour se dédouaner.

– Lors de notre rencontre à votre domicile, vous avez évoqué les visites de Broca, entama Léa.

– Oui… Depuis son retour en France, il a dû venir me voir une petite dizaine de fois, je dirais. Mais quel rapport avec notre affaire ?

– Pouvez-vous m’en dire davantage sur ces visites ? À quel moment ont-elles démarré ?

Joubert fronça les sourcils, mais accepta de répondre :

– Je pense que son premier passage date de l’été 2012, puisque Thibault venait de s’installer à Esquiule. C’était très probablement les vacances, ou un dimanche, sinon j’aurais été au bureau. Il est passé à la maison, pour prendre des nouvelles.

– Il est passé à l’improviste ? s’étonna Léa.

– Oui, où est le problème ?

– Aucun. Poursuivez.

– Je me souviens que j’étais en train de tailler la haie quand je l’ai vu arriver. Enfin, pour être honnête, il m’a fallu plusieurs secondes pour le remettre ! Il n’avait plus rien à voir avec le gamin que j’avais connu ! Bref, sa visite m’a surpris. Le soleil cognait fort, il faisait très chaud. J’ai invité Thibault à entrer, mais je n’avais pas fait les courses et je n’ai même pas pu lui proposer une bière fraîche.

– Il a donc parcouru plus de cent kilomètres jusqu’à Pouzac, mais il n’a pas jugé utile de vous téléphoner pour vérifier que vous seriez chez vous, vous êtes sûr de cela ?

Joubert, qui n’était pas sot, comprit que la question de la gendarme était lourde d’un sous-entendu. Mais celui-ci lui échappait. Il interrogea donc la gendarme du regard.

– Contentez-vous de me répondre, monsieur Joubert.

– Oui, je suis sûr de moi. Je vous le redis, j’ai été pris de court, je n’avais plus rien au frigo. Ce ne serait pas arrivé si j’avais été prévenu.

– Avez-vous une explication à me donner sur l’absence d’un appel préalable ?

– Peut-être avait-il quelque chose à faire dans le coin ? Il aura alors décidé de passer me voir parce que l’opportunité se présentait ? Je ne saisis pas où vous voulez en venir, conclut-il, la mine suspicieuse. Et je ne vois pas non plus pourquoi vous me parlez de Thibault, ce qu’il vient faire dans cette histoire.

– Pour ses autres visites, est-il arrivé à M. Broca de vous prévenir par téléphone ?

Joubert ouvrit la bouche, puis la referma. Il se mit à réfléchir et finit par répondre :

– Non… ça n’est pas arrivé, admit-il, comme prenant conscience du saugrenu de cette réalité. Thibault devait passer me voir quand il avait affaire dans le coin, je suppose !

– Et, de votre côté, vous n’avez jamais appelé Broca ?

– Non. Pour être sincère, ses visites occasionnelles me faisaient plaisir, mais elles me suffisaient amplement. Voir Thibault, c’était immanquablement replonger dans mes souvenirs…

L’homme se tut. Ses yeux embués fixaient des images lointaines, connues de lui seul.

– Votre répertoire téléphonique ne mentionne aucun Thibault Broca : est-ce à dire que vous ne lui avez jamais demandé son numéro de portable ?

– En effet, pour la bonne raison que je viens d’évoquer et parce que ça ne m’est même pas venu à l’idée.

– Pour cette raison, et non parce que M. Broca n’aurait pas eu de portable ?

Joubert afficha un regard surpris.

– Qui n’a pas de portable de nos jours ?

– Thibault Broca en avait donc un ?

– J’imagine, oui !

– Vous imaginez, ou vous savez ?

La mine de Joubert vira au rouge. L’homme était visiblement indigné.

– Tous ces tours et détours pour savoir si Thibault possède un téléphone ? Non mais je rêve !

– Désolée, mais je ne fais que mon travail, monsieur. Broca ne vous a donc jamais parlé d’un choix personnel à ne pas posséder de mobile ?

– Non, jamais, répondit-il d’un ton froid.

– L’avez-vous vu en possession d’un mobile ?

L’homme prit le temps de la réflexion et secoua la tête.

– Je ne crois pas… mais, en réalité, je n’ai pas fait attention.

Léa hocha la tête et poursuivit :

– À quand remonte le dernier passage de Broca chez vous ?

Joubert recula sur sa chaise, rassembla ses souvenirs et répondit :

– Pff… l’été dernier, pendant mes congés… Oui, c’est ça, l’été dernier ! Le 17 août, même, pour être précis, puisque j’ai sorti les restes de mon gâteau d’anniversaire que j’avais partagé avec deux copains du club d’échecs la veille au soir.

– Le 17 août. Intéressant.

– Intéressant ?

– Vos relevés bancaires font apparaître que vous avez fait changer vos pneus le lundi 16 août 2021, le matin de votre anniversaire, éluda gendarme. Pouvez-vous me dire…

– Je roule beaucoup, vous savez ! la coupa Joubert, agacé. Entre vingt mille et trente mille kilomètres par an. J’ai pas mal de déplacements professionnels dans tout le Sud-Ouest. Mon agenda l’établit. Alors, pourquoi cette remarque ?

Léa sourit du quiproquo et le rassura :

– Vous vous méprenez, monsieur : je ne faisais aucun lien entre la date à laquelle vous avez fait changer vos pneus et leur niveau d’usure.

– Alors pourquoi parler de cette date ?

– Je vais y venir. Pouvez-vous me dire avec quelle voiture Broca vous a rendu visite, l’été dernier ?

– Son éternel Range Rover. Une espèce de tank, plus adapté à la grimpette en montagne qu’à la route !

– Vous ne l’avez jamais vu conduire un véhicule différent ?

– Non, d’ailleurs je ne pense pas qu’il en possède un autre.

Léa laissa échapper un soupir, puis se décida :

– Il a acquis une Clio IV bleu métallisé en octobre 2020, un mois après vous.

Joubert pâlit ostensiblement : voilà pourquoi les gendarmes se focalisaient sur le gamin.

– Vous voulez dire qu’il s’agit du même modèle que le mien ?

– Tout à fait. En outre, Broca a fait changer ses pneus le samedi 21 août, cinq jours après vous. Il venait de vous rendre visite. Et il a fait mettre des Michelin Primacy 3.

Le visage de l’homme acheva de se décomposer. Puis, incrédule, il répéta, accablé :

– Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible…

Léa laissa passer plusieurs secondes et finit par demander :

– Thibault Broca avait-il des raisons de vous en vouloir ? Vous a-t-il, un jour, fait des reproches de quelque nature ?

Désemparé, interdit, Joubert prit quelques secondes avant de répondre :

– Non, il ne m’a jamais rien reproché…

– O.K. Et avez-vous jamais repéré une personne dans le sillage de Thibault Broca ? Quelqu’un de proche à qui il aurait fait référence ?

– Thibault est un grand solitaire, croassa Joubert, la gorge nouée.

Puis il releva subitement la tête et ajouta d’un ton amer :

– Enfin, c’est ce que j’ai toujours cru de lui, mais, visiblement, je ne le connais pas aussi bien que je le pensais.

*

* *

À 21 h 15, après avoir longuement échangé avec le juge Buteau, Léa

leva la GAV de Joubert. Errare humanum est, perseverare diabolicum10. Les trois gendarmes se tenaient derrière la fenêtre lorsqu’ils observèrent l’homme, légèrement voûté, le pas traînant, le visage éprouvé, s’engouffrer dans la voiture de gendarmerie qui le ramènerait chez lui. Léa sentit le feu lui monter aux joues : elle avait pris les rênes de l’enquête, aurait-elle pu éviter cette erreur ? Non, raisonna-t-elle. Pas avec un duo de manipulateurs qui n’avait pas hésité à leur jeter ce pauvre homme en pâture. Louise tourna la tête et perçut le trouble de sa collègue.

– Au moins, Joubert passera cette nuit dans le confort de son lit, lui dit-elle pour l’apaiser.

10. « L’erreur est humaine, persévérer (dans l’erreur) est diabolique. »

 

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