Précipice
Chapitre 53
– 53 –
Vingt ans plus tôt : début mai 2002
L’océan semble endormi. Il se prélasse sous un soleil qu’aucun nuage ne contrarie. Par-delà la falaise et jusqu’à perte de vue, l’eau, à peine agitée par quelques clapotis, réfléchit la lumière comme un miroir indolent.
– Je crois que je pourrais rester ici, à contempler ce spectacle, sans jamais m’en lasser. Et, alors, je pourrais mourir, commente Clara, émerveillée.
– Mourir ? Quelle drôle d’idée.
– Bah, tu comprends le fond de ma pensée, Val… Dis-le, toi !
– Il y a dans le monde de telles beautés qu’elles rendent minuscules tous ceux qui savent les voir.
– Exactement !
– Au fond, vivre, mourir, être ou disparaître, quelle importance ? ajoute Valériane, les yeux dans le vague. Dans l’immensité et la permanence de l’infiniment grand, nous ne sommes qu’un grain de poussière. Une infime respiration dans le souffle de vie éternel de l’univers.
– Valériane Ducuing, tu es déjà une grande philosophe, mais quand je parlais de mourir, je voulais dire de bonheur, d’extase ! Ton raisonnement, ça colle le bourdon !
– J’admets.
– Bon, je ne suis pas une intello, mais je vais te prouver un truc ! lance soudain Clara en se levant.
Défiant la dangereuse faille de roche qui s’ouvre sur un abîme ténébreux juste à côté d’elles, Clara s’avance sur la crête inégale, telle une équilibriste, les bras écartés en balancier.
– Fais gaffe, Clara !
– Bah, t’inquiète ! Tous les jeunes viennent ici ! Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est interdit ! crie-t-elle pour que sa voix porte au-dessus de la clameur de l’océan.
Clara s’arrête. Un pas de plus, et elle basculerait du haut de la falaise. Elle tourne la tête vers son amie. Son regard est exalté et son sourire, malicieux. Elle tend une main derrière elle et lance :
– Viens ! Viens à côté de moi, Val ! Il faut que tu voies ça !
Valériane se lève. Sous ses semelles, les escarpements pierreux forment un terrain risqué, fait de nervures tranchantes, de fractures, de reliefs abrupts. Elle assure prudemment ses appuis et commence à longer la fissure qui plonge vers le cœur invisible de la Terre. Clara dit vrai, des dizaines et des dizaines de jeunes de Notre-Dame viennent au bord du « gouffre mortel », comme ils l’appellent, pour se faire peur. Mais eux ne s’amusent pas à le longer ! Valériane détourne le regard de la sombre béance qui semble vouloir la happer, se concentre sur l’arête qui flirte avec le vide et finit par rejoindre Clara. Elle glisse alors sa main dans celle de son amie, et son cœur se met à cogner quand elle perçoit l’immense dévers rocheux à ses pieds.
– Regarde ! intime Clara.
Et, d’un mouvement du menton, elle désigne l’océan une trentaine de mètres plus bas, qui s’échoue au pied de la falaise dans un mouvement perpétuel.
– Maintenant que tu es là, songe qu’il faut l’attraction lunaire pour orchestrer les marées… Songe aussi que les rochers sous nos pieds et « le gouffre mortel » juste derrière nous sont le résultat de la collision de plaques tectoniques… Songe que le Soleil est une colossale boule de feu indispensable à la vie sur Terre… Songe à tout ça et dis-moi ce que tu penses de ta vie à l’évocation de toutes ces vérités.
– Je ne suis rien, je n’ai aucune importance. Mon existence n’est que vanité.
– Exact. Alors, ferme les yeux… Concentre-toi sur le contact de nos deux mains… Sens ma peau qui touche la tienne, perçois l’énergie de mon corps… Respire à pleins poumons… encore… Hume les embruns, l’air marin chargé d’iode et du parfum des algues… Écoute la musique de l’océan… Voilà : que ressens-tu, quelles sont tes émotions ?
– Je me sens remplie de joie, vivante et libre. Je vibre de toutes les fibres de mon être. Je ressens un immense vertige intérieur, c’est prodigieux.
– C’est ça. Je ne serai jamais une brillante intellectuelle, mais je sais où se trouve le trésor de la vie ! Dans nos émotions ! Seules nos émotions donnent du sens et de la valeur à nos existences, conclut Clara avec assurance.
Valériane rouvre les yeux. Son amie est en train de la regarder. Elle lui sourit. Ses yeux débordent d’exaltation. Les deux adolescentes se fixent intensément, le cœur pulsant à l’orée du vide qui les appelle.
– Bon, « le gouffre mortel », c’est fait ! s’exclame Clara. Maintenant, il faut qu’on file chez Amestoy ! Les garçons vont nous attendre.
*
* *
Massés derrière Alexandre qui tient le caméscope, les adolescents fixent d’un œil bluffé l’apparition des lumières à travers le pare-brise. D’abord lointaines, elles se rapprochent dangereusement, et des coups de Klaxon s’élèvent bientôt, comme autant de signaux d’alarme face au danger. Le conducteur de la voiture qui avance sur la rocade doit commencer à paniquer parce qu’il enchaîne les appels de phares, avant de freiner dans un zigzag nerveux, comme hésitant sur la marche à suivre. Finalement, alors que la collision se profile, il finit par se réfugier sur la bande d’arrêt d’urgence, laissant filer la vieille Golf qui fonce à contresens. Dans l’habitacle, des hurlements surexcités s’élèvent, puis le caméscope se détache brusquement de l’asphalte pour filmer Alexandre, les mains vissées sur le volant, qui arbore une mine triomphante en criant : « Yaha ! Yaha ! »
– Le truc de dingue ! crie Magyd.
– Ouais ! Heureusement que j’avais fait deux ans de conduite accompagnée, mon gars !
Le film dure presque deux minutes. Deux minutes sous tension totale. Les prises de vues de David alternent entre les voitures qui arrivent en face de la Golf, le visage halluciné d’Alexandre, et le compteur de vitesse dont l’aiguille indique une vitesse moyenne de cent vingt-cinq kilomètres heure avec des pointes à cent trente-cinq. À chaque collision évitée, les deux frères poussent des braillements survoltés qui déchirent les tympans. Puis une bretelle d’entrée se dessine et Alexandre s’y engouffre. Écran noir. Le film est terminé.
– Quinze bagnoles ! lance David avec fierté. On a évité quinze bagnoles ! Je vous jure que c’était un trip de ouf !
Les jumeaux ont pensé à masquer les plaques d’immatriculation avec du ruban adhésif pour éviter d’être identifiés par les caméras de vidéosurveillance placées sur la rocade. Le coup avait été préparé avec soin, avec un trajet repéré en amont pour éviter toute arrestation.
– Un jeu d’enfants ! conclut Alexandre.
Dans la vieille grange, la tension retombe petit à petit, même si les garçons continuent de commenter l’exploit. Clara rejoint Valériane qui s’est éloignée de quelques mètres. Couchée par terre, son amie fixe le plafond, le regard absent. Clara s’allonge à ses côtés.
– À quoi tu penses, Val ?
– Je pense qu’on est en mai et que les garçons vont bientôt passer le bac… Voilà ! Et l’an prochain, ça sera complètement différent.
Une ombre passe sur le visage de Clara. Cette triste perspective la ronge depuis le retour des vacances d’avril. Alex va poursuivre sa route. Il rencontrera d’autres filles, tombera amoureux et il l’oubliera, pour la plus grande joie de ce connard de Magyd. David marchera dans les pas de son frère, cherchant à l’égaler sans jamais y parvenir… Et MPC prendra fin. Un parfum de mort plane déjà dans l’air.
– L’horreur, lâche Clara dans un souffle. Ça me déprime rien que d’y penser.
– Peut-être qu’avant la fin de l’année Alex et toi, vous pourriez… enfin, tu vois ce que je veux dire ! glisse Valériane.
– Genre « Faisons l’amour avant de nous dire adieu », chantonne Clara à voix basse.
– C’est quoi, ce truc ?
– Une chanson de Jane Manson ! Mon père l’adore, il n’arrêtait pas de l’écouter quand j’étais petite ! Un truc trop ringard, ambiance musique de vieux !
Les deux adolescentes gloussent.
– Alors, pour Alex ? relance Valériane en murmurant.
– Peut-être… on verra. En tout cas, il faut absolument que notre bande se quitte en beauté ! Une soirée digne de ce nom, un truc dont on se souviendra toute notre vie !
– Alors, les filles, vous faites bande à part ? lance Alexandre en surgissant au-dessus d’elles.
Clara lui décoche un sourire roublard.
– On parlait d’organiser une soirée spéciale MPC ! À la fin de l’année, après vos épreuves écrites du bac, histoire de se séparer sur quelque chose de grandiose, propose-t-elle d’une voix chargée de sous-entendus.
– Ouais, pour une fois, t’as raison, Clara ! crie Magyd depuis la botte de foin sur laquelle il est affalé. On placerait quelques bougies par-ci, par-là, on boirait des bières – manière de te mettre un peu en condition –, tu te mettrais à quatre pattes, et on te prendrait tous à tour de rôle ! Ça te branche, ma poule ? Moi, je bande rien que d’y penser ! ricane-t-il.
– Ouais, c’est ça ! Tu peux toujours te toucher, Magyd !
– Avoue-le, ma petite chatte, tu as toujours aussi peur du loup, hein ?
Clara lui adresse un énième doigt d’honneur.
– Vas-y, ouais, fais ta belle, va ! Mais on sait tous que ton petit papa chéri a fait vérifier ta sacro-sainte virginité quand tu es revenue de ta fugue !
À ces mots, Clara détecte une discrète lueur de satisfaction dans le regard d’Alexandre et elle sent le feu lui monter aux joues.
– Ferme-la, Magyd, tu me saoules ! s’énerve-t-elle en se redressant.
– Je te saoule parce que je dis la vérité ! Tu as passé l’année à bananer Alex avec tes minauderies auprès de Chaban, le mec a même failli se faire virer, et, au final, tu es toujours aussi pucelle !
– Putain, mais ta gueule !
– Allez, c’est bon, tous les deux ! intervient finalement Alex avec autorité.
Un ange passe. Magyd et Clara échangent des regards haineux. Puis, brisant enfin le lourd silence, Alexandre relance :
– Alors, tu parlais d’une soirée spéciale MPC ?
– Carrément ! Vous avez vos écrits entre le 13 et le 18 juin, on pourrait caler une soirée après ? Un truc qui déchire !
– Je te signale qu’on doit préparer les oraux, répond David, et que, en plus, il y a les olympiades les 25, 26 et 27 juin ! Ça fait trois jours de révision en moins avec leurs conneries !
– C’est bon, frérot, calme-toi ! Les oraux ont lieu à partir du 11 juillet, ça nous laisse le temps de réviser. En plus, les olympiades se déroulent à Notre-Dame, on joue à domicile, que demande le peuple ? D’ailleurs, on pourrait profiter de l’événement, ce serait idéal !
– Comment ça ? demande Clara.
– Ah, oui, c’est vrai que ce sont vos premières olympiades, les filles ! Quatre lycées sportifs qui se rencontrent, des matchs et des compétitions dans tous les sens, autant dire que c’est un joyeux bordel !
– Alex a raison ! lance Magyd d’une voix surexcitée. Les olympiades, c’est un défouloir géant ! L’an dernier, j’ai chopé six minettes en trois jours ! J’avais la bite en feu !
– Sérieux, tu es vraiment un gros obsédé, balance Clara d’un air écœuré.
– Parce que tu crois peut-être que les mecs pensent autrement qu’avec leurs queues, madame la sainte-nitouche ?
Clara se crispe. Elle pense à la drague assidue d’Alex tout le long de l’année. Elle se rappelle aussi le médaillon caché sous sa chaussette. Est-ce que les mots gravés dessus veulent vraiment dire quelque chose ?
– Merci beaucoup, Magyd, pour tes lumières sur les motivations de la gent masculine, intervient Valériane, mais, du coup, on la fait ou pas, cette dernière séance ?
– Si Alex est partant, moi aussi, répond David.
– Bien sûr que je suis partant ! On pourrait caler ça le jeudi 27 juin, la veille de la fermeture du lycée, ça vous va ?
– Sérieux, mec, tu déconnes ou quoi ? C’est la soirée de clôture des olympiades, les filles sont super détendues, c’est là qu’on chope le plus !
Alexandre secoue la tête.
– Dans ce cas, on n’a qu’à se faire une séance en fin d’aprèm, avant de filer à la soirée de clôture ?
– O.K. ! Moi, tant que je peux tirer mon…
– C’est bon, je crois qu’on a tous saisi, Magyd !
OceanofPDF.com