Précipice

Céline Denjean · Chapitre 14 sur 79

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Précipice

Chapitre 14

– 14 –

 

Vingt ans plus tôt : début octobre 2001

 

Clara scrute la grande cafétéria et finit par repérer la tignasse blonde et bouclée qu’elle cherche. Elle zigzague entre les tables et, parvenue dans le dos de son ami, elle approche discrètement les index de ses côtes pour le surprendre.

– N’y pense même pas, Clara !

Prise en flagrant délit, elle suspend son geste.

– Pff… T’es pas rigolo, Thib !

Et elle lui ébouriffe les cheveux, chose qu’il déteste encore plus que le coup du pouet pouet dans les côtes.

– Arrête !

Clara éclate de rire en s’asseyant face à son ami d’enfance. Au même instant, la voix d’un serveur résonne dans un micro :

– Commande n° 12. 

– C’est la mienne ! fait-il en se levant. Je reviens. Tu veux quelque chose au passage ?

– S’il reste une barre énergétique à la figue, je veux bien !

– Ça roule, ma poule.

Elle regarde Thib s’éloigner et remarque qu’il a encore pris du poids. Son baggy et son large sweat, faussement décontractés, tentent vainement de dissimuler la disgrâce de sa silhouette. La jeune athlète se demande si elle doit aborder l’épineux sujet, mais songe que le trouble du comportement alimentaire de son meilleur ami remonte à la nuit des temps et qu’il est certainement lié à sa situation familiale catastrophique : Thib ne mange pas, il comble les vides. Fils unique d’un cardiologue et d’une anesthésiste, il a dû composer avec une galerie de nounous et se satisfaire du minimum parental : deux ou trois repas hebdomadaires partagés à la hâte, des cadeaux d’anniversaire posés sur la table du petit déjeuner, quelques mots laissés sur des Post-it, un tupperware à réchauffer, une lessive à étendre, l’annulation de la séance de cinéma programmée le week-end pour cause d’urgence ou de surcroît de travail… Au fil des ans et des absences parentales, il a fini par passer le plus clair de son temps dans la maison voisine, chez Clara, et l’espace détente organisé dans les combles est vite devenu le squat de Thib. Avec le recul, Clara devine que son père ne les a pas aménagés par hasard… Thibault réapparaît, un plateau à la main, et son amie préfère ignorer le soda, l’énorme part de pizza et la portion de frites.

– Alors, comment ça se passe pour toi ? demande-t-il d’une voix enthousiaste. Je ne te vois pas beaucoup, ces derniers temps.

– Ça va, ça va ! Mon emploi du temps est très chargé. Entre les cours, les devoirs et les entraînements, je ne touche pas terre. Et toi, alors ?

– C’est toujours mieux que si j’étais resté chez mes darons ! ironise-t-il en mordant dans sa pizza. Non, ça va… ma classe est plutôt cool dans l’ensemble.

Clara se doute que son ami doit avoir la vie dure. Combien de fois l’a-t-elle vu se faire railler à cause de son surpoids ? Il a le profil type du jeune marqué au fer rouge : gros et intello. La totale, en somme ! Au collège, il a toujours opposé une dédaigneuse indifférence aux moqueries dont il faisait l’objet. Comme il le lui serinait : « Pourquoi porterais-je la moindre attention à tous ces gros débiles ?! Je suis le gars le plus verni de la planète : je t’ai, toi ! En plus, ces bouffons sont verts de jalousie, ils sont tous persuadés qu’on sort ensemble ! »

Sauf que, depuis la rentrée, la donne a cruellement changé. Les deux amis se voient rarement. Bien sûr, il y a cet emploi du temps si chargé, mais, au fond d’elle-même, Clara perçoit que ça n’explique pas tout.

– Et tes profs ? relance-t-elle.

– Ils sont bons et plutôt sympas. J’ai juste un peu de mal avec Mme Bernier, la prof de sport. Une ayatollah du dépassement corporel qui refuse de lâcher l’affaire avec moi… mais je l’aurai à l’usure, crois-moi ! fait-il avec humour.

Clara lève les yeux au ciel.

– Tu pourrais au moins essayer !

– Gymnastique au sol ! Tu m’as vu ? J’entends bien conserver ma précieuse dignité en refusant, de près ou de loin, toute imitation de la chorégraphie du phoque sur la banquise !

Clara part d’un rire sincère, avant de prendre conscience que, encore une fois, Thib élude les questions gênantes grâce à son arme favorite : l’humour. Elle lui décoche un tendre regard chargé de reproche. Tous deux se connaissent tellement que les mots sont souvent superflus. Son ami achève sa pizza, essuie ses doigts sur une serviette en papier et attrape les mains de Clara sur la table.

– Tu me manques, tu sais.

– Oui, je sais… Toi aussi, tu me manques, Thib. Nos discussions me manquent. En dehors de toi, je n’ai personne à qui me confier.

– Ha ! Je savais que tu allais me dire ça, figure-toi ! Et donc : tadam ! s’exclame-t-il en extirpant un paquet de son sac à dos.

– C’est quoi ? Un livre ?

– Ouvre.

Clara déchire le paquet cadeau et découvre un très joli cahier en cuir noir qui ferme à clef grâce à une petite serrure fixée sur une lanière. Son prénom, tracé en pleins et déliés, apparaît en surimpression sur le cuir. À l’intérieur, sur la page de garde, une inscription : « Pour Clara, de la part de Thibault, en gage de son immense Amour. »

– Un cahier intime ?

– Ben… vu que tu ne m’as plus en permanence sous le coude pour déverser tes émotions… Bon, j’admets, il n’aura pas la repartie de ton meilleur et plus fidèle ami, mais, au moins, il pourra recevoir tes confidences en toute neutralité ! plaisante-t-il.

Il marque une pause et, embarrassé, finit par dire :

– Écoute, Clara, si je me suis planté, je peux…

– Non, non ! Au contraire, Thib. Je ne m’y attendais pas, c’est tout ! Merci, merci beaucoup. En plus, il est magnifique.

– Je suis passé dans ta chambre, hier soir, après le repas, pour te l’offrir dans un cadre un peu moins… enfin, tu comprends, quoi, fait-il en désignant d’un geste la cafétéria, mais tu n’y étais pas.

– J’avais des chronos. Les entraîneurs sont en train de constituer les

équipes pour les championnats de France UNSS4.

– Des chronos à 20 h 30 ! Mais ils vont te tuer, ma chérie !

Il laisse filer une seconde, et un éclat malicieux illumine son regard. Le sourire aux lèvres, il déclame d’une voix de glousse offusquée :

– C’est iiinadmissible ! Conduisez-môôi immédiatement au directeur !

Ils partent alors d’un fou rire complice. L’histoire remonte à l’année précédente. Sarah Planier, une fille du collège, une espèce de pimbêche stupide, s’était amusée à faire un croche-pied à Thib au moment où il passait devant elle. Il s’était aplati de tout son long dans le couloir, et les difficultés qu’il avait eues pour se remettre debout lui avaient immanquablement attiré les sarcasmes. Clara, qui avait assisté à la scène, n’avait pas réfléchi un instant, elle avait fondu sur la fille et lui avait cassé la figure. Évidemment, l’histoire n’en était pas restée là. Clara avait été conduite chez le proviseur qui avait prévenu les parents. Hystérique et scandalisée, la mère Planier avait alors déboulé au collège, en braillant de sa voix suraiguë de poularde : « C’est iiinadmissible ! Conduisez-môôi immédiatement au directeur ! » Thibault fait un clin d’œil à Clara, engloutit quelques frites et ajoute :

– Y a pas à dire, tu ne l’as pas ratée, la fille Planier !

Puis son regard s’égare sur leur gauche, et il lève les sourcils dans une expression goguenarde.

– Tiens, tiens, ce serait pas ton TVS, là-bas ?… Oh là là, quelle pathétique vision ! Je crois que nous avons là le duo le plus caricatural de notre pitoyable génération ! se moque-t-il.

Clara tourne la tête et aperçoit effectivement Alexandre Schäffer qui vient d’entrer dans la cafétéria. À ses côtés, une fille de terminale, superbe, du nom de Mélodie Juliot, le dévore des yeux. Lui affiche cet air constant de détachement, de gars cool. Clara s’empresse de détourner le regard pour faire de nouveau face à Thibault.

– Dommage qu’Aaron Spelling ait arrêté Beverly Hills, parce que ton TVS aurait facilement pu concurrencer Jason Priestley ! Quant à cette fille, j’hésite ; tu la trouves plus proche de Shannen Doherty ou…

Mais il cesse de parler : Clara s’est tassée sur sa chaise et semble légèrement nerveuse. Il se penche vers elle, pose de nouveau ses mains sur les siennes, et demande :

– Hey, ma puce, qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien d’important, Thib ! réagit-elle en retirant vivement ses mains.

– Salut !

Thibault et Clara lèvent les yeux. Schäffer se tient juste là. Il leur sourit d’une drôle de façon.

– Ah, salut, Alex ! Je… je ne t’avais pas vu, ment-elle.

– Eh bien, tu ne me présentes pas à ton… petit ami ? fait-il après un temps d’hésitation.

Clara s’empourpre.

– Ça n’est pas… Je te présente Thibault, un… un ami d’enfance. Et Thibault, voici Alex, mon tuteur vie sco.

Ils se serrent rapidement la main dans un silence gêné. Clara se demande même si Alex n’a pas entendu les sarcasmes de Thib le concernant. Puis Mélodie Juliot, qui s’était arrêtée pour saluer ses copines, débarque. Elle ne leur adresse même pas un bonjour.

– On va s’installer là-bas, Alex ? fait-elle en désignant des yeux une table libre.

– Oui, j’arrive… Eh bien, Thibault, enchanté d’avoir fait ta connaissance… Clara, à une prochaine ?

Il emboîte le pas de Mélodie, s’éloigne de deux mètres, puis, subitement, se retourne.

– Ah, au fait, Clara, je t’ai vue aux chronos hier, tu as un bon niveau, c’est clair ! Mon père m’a offert un caméscope pour mon anniv, et je t’ai filmée… Toi et ceux qui étaient présents, précise-t-il.

Trop tard, Mélodie observe désormais Clara avec cet œil évaluateur et méprisant que l’on réserve à la concurrence.

– Si jamais ça t’intéresse de te regarder et d’analyser ta nage, n’hésite pas, viens me voir. Ma chambre, c’est la 112, achève-t-il en tournant les talons.

À ces mots, l’expression de Mélodie passe de dédaigneuse à menaçante. Mais Clara soutient son regard sans ciller, et la fille doit s’éclipser sans être parvenue à l’impressionner.

– Cette Mélodie est une vraie connasse, murmure Clara entre ses dents.

– À l’image de son étalon… si je puis me permettre, bien sûr, ajoute Thibault d’un ton railleur.

Si je puis me permettre, bien sûr… Clara se crispe. Une impression désagréable s’insinue en elle. Et ce n’est pas la première fois. Elle se sent confusément prisonnière du regard de son ami. Difficile à expliquer, mais elle étouffe. Elle étouffe, et des mots se bousculent dans son esprit. Elle les refoule, ce sont des mots violents, méchants, des mots que Thibault ne mérite pas. Des mots qui sonnent vrai dans sa tête, mais qu’elle n’est pas vraiment certaine de penser. Qu’elle pourrait regretter. Submergée par ses émotions, Clara se lève, jette son sac sur son épaule et ramasse le cahier en cuir sur la table.

– Merci pour le cadeau. Je dois filer ! À plus.

Et elle se volatilise, avant même que Thibault ait pu réagir. Il la regarde fuir.

Le fuir.

Ses yeux sont pleins de larmes. Son cœur se serre. Un gouffre s’ouvre en lui. Clara vient de le trahir pour la toute première fois en douze ans de relation.

Elle a retiré ses mains des siennes.

Elle a rougi, elle a eu honte d’être vue avec lui.

Elle a eu honte qu’on le prenne, lui, le gros, pour son petit ami.

Thibault a l’impression de mourir. Il est en train de perdre la seule et unique personne qui compte vraiment pour lui.

La fille dont il est éperdument amoureux.

4. Union nationale des sports scolaires.

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