Précipice
Chapitre 28
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« Comme ça… pour voir »
La brume s’était levée mais une pluie fine et perçante arrosait désormais la campagne. Les gendarmes traversèrent le jardin de Chaban en courant. Ruisselantes, elles s’installèrent dans la voiture. Badenco introduisit la clef dans le Neiman, mais ne démarra pas. Les yeux fixés sur la départementale sinueuse, elle avait l’air de ruminer. Louise baissa les yeux sur ses Converse détrempées, préférant garder le silence. Au bout d’une longue minute, la jeune gendarme laissa échapper un soupir et tourna la tête vers sa coéquipière.
– Ça me coûte, Louise, mais je vais essayer de mettre de côté votre attaque de tout à l’heure pour le bien de l’enquête.
– Mon attaque ! Non mais vous vous entendez, Léa ?
La jeune femme la toisa d’un air agacé. Elle paraissait prête à mordre.
– Donc, à vos yeux, constituent une attaque tout avis ou impression qui divergent des vôtres ?
– Ne jouez pas à ça avec moi, Louise ! Vous avez clairement mis votre expérience en avant pour vous éviter de tenir un raisonnement abouti !
Louise souffla bruyamment. Avait-elle réellement agi de la sorte ? Un peu, oui.
– Parce qu’une enquête n’est pas seulement faite de raisonnements, Léa. Un bon enquêteur écoute aussi ses impressions.
– Oh, mais c’est festival, aujourd’hui ! Un bon enquêteur ? Sérieusement, c’est la guerre que vous voulez, ou quoi ?
– Vous me prêtez des intentions qui ne sont pas les miennes ! riposta Louise en levant la voix. Ai-je jamais dit que vous n’étiez pas un bon enquêteur, Léa ?
– Une bonne enquêtrice, vous voulez dire ?
– Hein ?
– Vous avez le droit d’utiliser le féminin, d’autant que, pour une fois, il existe et qu’il est usité. À moins que vos longues années d’expérience en gendarmerie n’aient émoussé toute adhésion à la cause féministe…
– Quoi ? jeta Louise, effarée. Alors, on en est là, c’est ça ? Vous déviez notre échange sur ce terrain complètement…
– Complètement quoi ?
– Complètement hors sujet !
Puis Louise croisa les bras et persifla :
– Pathétique manière de vous soustraire à un échange perdu d’avance.
Badenco s’empourpra. Elle opéra un lent pivotement du bassin et, positionnée de trois quarts, fusilla sa coéquipière des yeux.
– Je l’ai su dès que je vous ai vue.
Louise attendit. Rien ne vint. Elle s’interdit de donner suite, mais sa voix – éminemment provocatrice – s’éleva, malgré elle, dans l’habitacle :
– Si vous en restez là, je vais avoir du mal à vous contredire.
– J’ai immédiatement su que travailler avec vous ne serait pas une partie de plaisir !
– Ah, j’y suis maintenant ! C’est pour cette raison que vous m’avez réservé un accueil aussi mauvais ! s’amusa Louise. Bon, ben, du coup, nous sommes enfin d’accord.
– Pardon ?
– Vous aussi, vous écoutez vos impressions.
Badenco serra la mâchoire et se rencogna dans son siège. Le temps fila tandis que l’averse balayait la carrosserie dans un bruissement apaisant. Louise sentit la colère retomber. À quoi donc rimait ce combat de coqs – de poules – ? s’obligea-t-elle à féminiser, mais l’expression y perdait subitement tout son sens. Elle réfléchissait à la meilleure manière de pactiser avec sa collègue quand cette dernière lança, d’une voix légèrement amusée :
– Vous n’avez jamais tort, hein ?
– Rarement, en effet, consentit Louise. Et vous ?
– Jamais.
– Ça viendra, avec l’âge et l’expérience, vous verrez.
Badenco sourit, en levant les yeux au ciel.
– Je vous ai vraiment mal accueillie ?
– Oui, très mal. Mais ça n’a plus d’importance, vu ma propre maladresse tout à l’heure.
– … C’est bon, j’accepte vos excuses.
Louise sourit à son tour.
– Puis-je me permettre un conseil, Léa ?
– Dites toujours.
– Je sais parfaitement ce que suppose pour une femme d’intégrer un corps d’armée. Mais, de grâce, ne vous trompez pas de combat, et cessez de vous comporter comme si vous deviez faire vos preuves en permanence, envers et contre tous… et toutes, s’empressa-t-elle d’ajouter.
La jeune femme acquiesça, et Louise proposa :
– Ça te dit qu’on aille manger un bout ? Il est midi passé.
– On se tutoie, maintenant ?
– Si c’est moi qui régale, oui ! Qui dit invitation dit tutoiement. Sinon, c’est chacune sa part.
– Bon, O.K. pour l’invite, alors !
*
* *
Confortablement installées à L’Assiette de Juliette, joli restaurant bagnérais du boulevard Carnot, les deux gendarmes passèrent commande. Louise laissa courir un regard envieux sur la superbe terrasse, qui devait être agréable aux beaux jours. Elle y inviterait bien Farid pour son anniversaire en mai. Ils feraient une randonnée dans le coin et profiteraient ensuite des douceurs de la carte.
– Alors, Louise, si on débriefait ?
– Tu imagines bien que je ne t’ai pas amenée manger à Bagnères-de-Bigorre par hasard ?
– Comment ça ?
– Quand Clara a fugué, M. Joubert est allé déclarer sa disparation. Et, vu qu’il habite Pouzac, ce sont les gendarmes bagnérais qui ont instruit le dossier et interrogé Chaban.
– Tu veux savoir quel élève l’a balancé aux enquêteurs à l’époque, c’est ça ?
– Exactement. Parce que cet élève est peut-être celui qui a cassé sa voiture en signant « MPC », comme le tueur que nous cherchons aujourd’hui.
Le portable de Badenco vibra sur la table. Elle jeta un œil à l’écran et se leva immédiatement.
– C’est Keller ! Désolée, je prends, fit-elle en s’éloignant.
Elle revint deux minutes plus tard, la mine dépitée.
– Quoi ?
– Julien a géolocalisé le lieu de rendez-vous indiqué sur le courrier d’Ayed. Il s’est rendu sur place. C’est un petit parking de départ de randonnée, à une encablure de Coarraze-Nay.
– Laisse-moi deviner : coin paumé, zéro caméra de surveillance, c’est ça ?
– Hélas, oui. La piste s’arrête donc là.
La serveuse apparut et déposa les commandes. Les deux femmes lorgnèrent immédiatement sur leur assiette avec appétit, ça avait l’air délicieux. Elles mirent l’affaire de côté pour profiter du repas.
*
* *
Le major Arthur Chabrol, commandant de l’unité de recherches de Bagnères-de-Bigorre, devait avoir dans les cinquante ans. Sa grande taille était accentuée par sa remarquable minceur – un vrai fil de fer, songea Louise en levant la tête pour le regarder dans les yeux.
– Asseyez-vous. Je vous ai sorti le dossier Joubert, fit-il en désignant une épaisse pochette cartonnée.
– Vous avez travaillé sur l’affaire à l’époque ?
– En effet, oui. Roman Joubert est arrivé le vendredi 15 février 2002 vers 20 h 45 pour signaler que sa fille, Clara, n’était pas arrivée en gare de Tarbes comme elle aurait dû. Le brigadier qui a pris sa déposition a immédiatement pensé à une fugue. Mais le père a insisté, il excluait cette hypothèse, s’appuyant à la fois sur la personnalité de sa fille et sur certains faits : un des amis de sa fille prenait le même train jusqu’à Tarbes et a confirmé que Clara était bien montée à bord à Hendaye. Or, le contexte à l’époque était particulier, poursuivit Chabrol, on était en pleine affaire des sœurs Bertrand.
– Bertrand, ça me dit vaguement quelque chose, fit Louise.
– Deux gamines, douze et quatorze ans. La mère avait déclaré leur disparition quinze jours avant notre histoire. Ça avait fait grand bruit dans le coin.
– Ah oui ! réagit Louise. En fait, c’est le père qui les avait embarquées ! Une histoire de divorce et de garde qui avait viré au vinaigre.
– Sauf qu’au moment de la déposition de M. Joubert nous n’avions pas bouclé l’enquête.
– Je comprends, vous redoutiez une série d’enlèvements, déduisit Léa.
– Oui. Le procureur a estimé que les premiers éléments de la disparition de Clara étaient inquiétants et a confié le dossier à la brigade de recherches.
Chabrol déroula rapidement les investigations qu’ils avaient menées de Bagnères-de-Bigorre jusqu’aux portes du lycée privé Notre-Dame-de-la-Piété, animés par la crainte que Clara ne soit la troisième victime d’une affaire d’enlèvements. Louise repensa aux déclarations de Chaban et au climat délétère qui avait plombé l’établissement à cause de la pression mise par les gendarmes. Quelqu’un avait-il profité de ce contexte pour tenter de porter atteinte au préparateur sportif ?
– Major Chabrol, pouvez-vous nous dire qui a pointé M. Chaban du doigt ?
À l’évocation de ce nom, une ombre passa sur le visage du gendarme. Chaque enquêteur connaissait ce sentiment dérangeant d’avoir un jour suspecté la mauvaise personne et de lui avoir porté atteinte.
– Un élève, ami de la gamine, répondit-il, mais je n’ai plus son nom en tête. Il faudra relire les P.-V. d’audition. Ce jeune nous a indiqué qu’il avait de bonnes raisons de croire que Chaban entretenait une liaison avec Clara. Partant de là, nous avons interrogé d’autres élèves sur ce point précis. Beaucoup ont déclaré qu’ils ne savaient pas s’il y avait liaison, mais ont néanmoins confirmé qu’ils avaient, au moins une fois, assisté à des attitudes équivoques de la part de Clara.
Louise hocha la tête.
– O.K., merci. Pouvez-vous nous parler du retour de cette gamine, s’il vous plaît ?
Le gendarme se raidit et d’un air désabusé confia :
– Écoutez, je vais être franc avec vous : si je m’étais écouté, je l’aurais giflée. J’ai rarement eu affaire à autant de désinvolture. Non seulement elle semblait totalement indifférente au chaos qu’elle avait provoqué, mais, en plus, elle affichait un air fanfaron. On aurait presque dit qu’elle avait réalisé un exploit.
– Un exploit ?
– Oui, c’est le mot qui me vient. Je la revois, assise devant moi, avec son petit sourire en coin, du genre je vous ai bien eus, tous autant que vous êtes. C’en était révoltant. On avait passé une semaine sur les dents, son père avait vécu les pires angoisses, un jeune prof avait été mis à mal et elle, elle s’en cognait complètement.
– Quelle explication vous a-t-elle donnée ?
– Aucune ! Enfin, aucune qui tienne la route, en tout cas. Elle s’est contentée de répéter qu’elle avait fugué « comme ça… pour voir ».
– Pour voir quoi ?
– Pour voir ce que ça faisait de fuguer, si j’ai bien compris.
Les deux femmes échangèrent un regard interloqué, et Léa relança :
– Elle vous a dit où elle s’était réfugiée pendant une semaine ?
– Par-ci, par-là, pour reprendre ses mots, énonça Chabrol. J’y ai réfléchi, vous savez. Je pense que la gamine est tout simplement restée dans le train. Elle a dû se planquer dans les toilettes, ou quelque chose comme ça, pour échapper au regard de ses camarades. Où est-elle descendue, elle est la seule à le savoir ! Le terminus du train était Toulouse. Peut-être est-elle allée jusque là-bas parce qu’elle y avait un point de chute ? En tout état de cause, elle est réapparue au lycée, une semaine après, comme par magie.
Cette histoire était ahurissante.
– Et en juin, alors ? demanda Louise pour combattre son sentiment tenace de naviguer à vue.
– Inutile de vous préciser que nous n’avons pas déployé le plan ORSEC, ironisa Chabrol. Cette môme nous avait fait la preuve, et de sa débrouillardise, et de sa désinvolture ! Les recherches de base ont fait apparaître que son sac et la plupart de ses affaires avaient disparu de son armoire à l’internat et que le vélo qu’elle avait emprunté manquait à l’appel.
– Quel vélo ?
– Vous avez vu où se trouve le lycée ! Hendaye à six kilomètres d’un côté, Socoa à sept de l’autre. Du coup, en plus des navettes mises en place par l’établissement les mercredis après-midi, Notre-Dame-de-la-Piété dispose d’une flotte de vélos permettant aux jeunes de se déplacer dans le coin.
– Je vois. Et donc ?
– Le vélo que la môme avait emprunté a été retrouvé, soigneusement attaché à une barrière, juste devant la gare d’Hendaye. Bien sûr, on a diffusé un avis de recherche, mais on était certains qu’elle réapparaîtrait rapidement, à l’instar de sa première fugue.
– Sauf que ça n’a pas été le cas.
– Hélas, consentit Chabrol. Et aujourd’hui, je ne suis pas plus avancé qu’il y a vingt ans. Est-il arrivé malheur à cette ado, ou bien a-t-elle mis les voiles définitivement après avoir éprouvé ce que ça faisait de fuguer ?
– Personne n’a jamais eu la moindre nouvelle ?
– Non. Clara Joubert est toujours dans le fichier des mineurs disparus en 2002.
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