Précipice

Céline Denjean · Chapitre 73 sur 79

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Précipice

Chapitre 73

– 73 –

 

Des yeux, il a montré « le gouffre mortel »

 

Julien, Léa et Louise observèrent un long silence. Le récit que venait de leur délivrer Ducuing était glaçant et très perturbant. Parmi les dizaines de questions qu’il soulevait, une revenait sans cesse à l’esprit : comment des jeunes « normaux » avaient-ils pu commettre pareille horreur ? En écho à cette interrogation, la légiste ajouta, d’une voix mortifiée :

– Je crois qu’on a vraiment compris ce qu’on venait de faire quand on a entendu les hurlements d’Amestoy… Vous n’imaginez pas la puissance de ses cris… la souffrance atroce qu’ils contenaient… Jusqu’aux hurlements, tout ce qui s’était passé était comme… irréel.

Louise laissa échapper un soupir d’inconfort. Elle espérait une explication qui n’existait certainement que dans la vérité d’un instant de groupe – un instant fatal, absurde, le genre d’instant qui ne pouvait s’effacer.

– On a enfourché nos vélos et on s’est mis à pédaler comme des fous. Je me souviens que j’ai tourné la tête. Les flammes léchaient le ciel au-dessus des arbres, on aurait dit… je ne sais pas… c’était, d’un coup, effroyablement concret… Et puis, devant moi, Clara a ralenti et s’est mise à zigzaguer. Elle a fini par s’arrêter, elle a vomi, de nouveau. Elle était livide, elle n’allait pas bien du tout. Alors j’ai appelé les autres. Ils ont fait demi-tour, mais ils étaient survoltés. Je me souviens que Magyd gueulait. Il disait qu’on ne devait pas rester là ! Qu’on allait se faire choper ! Qu’on allait tous finir en taule ! Mais Clara ne tenait plus debout. Elle pleurait, elle criait en chancelant sur le bord de la route. En réalité, elle était en pleine crise de nerfs. On a entendu un moteur de voiture qui approchait et tout le monde a commencé à paniquer. Alexandre a pris les choses en main. Il a ordonné à David et Magyd d’acheminer son vélo et celui de Clara, et lui a porté Clara dans ses bras. On l’a suivi. On a avancé sur la falaise rocheuse qui courait vers la mer. C’était le seul moyen de se mettre à l’abri des regards.

Valériane Ducuing réprima un sanglot. Elle respira en saccade et parvint à reprendre d’une voix chevrotante :

– Alex nous a conduits au pied d’un petit relief rocheux, en contrebas de la route. Il a posé Clara, et on a essayé de la calmer… Mais elle était hystérique. Elle hurlait en se bouchant les oreilles ; je sais qu’elle entendait, comme moi, comme nous tous, les hurlements d’Amestoy. Je les entends encore, vous savez, précisa-t-elle dans un souffle. Ils me réveillent la nuit.

Louise acquiesça pour l’enjoindre de poursuivre.

– Clara a voulu se lever… Elle était ivre… Le sol était inégal avec des arêtes de roches saillantes. Elle a trébuché, elle est tombée. Sa tête a heurté les rochers. Et puis, plus rien. Ses cris ont cessé brutalement. Je me suis précipitée sur elle. Elle ne bougeait plus. Je lui ai parlé, je l’ai secouée, je… je n’arrivais pas à comprendre… Rapidement, j’ai vu se former un hématome sous sa peau, ici, fit-elle en montrant sa tempe. J’ai complètement paniqué, j’ai commencé à crier. Alexandre m’a écartée. Il avait des yeux grands comme des soucoupes. J’ai hurlé qu’il fallait aller chercher les secours ! David s’est mis à pleurer. Magyd m’a regardée, affolé, en secouant la tête, puis le ton est monté quand il m’a répondu que, si les secours venaient, c’était cuit pour nous ! Que les flics risquaient de faire le lien avec Amestoy ! Qu’est-ce qu’on foutait ici avec des vélos ? D’où on venait ? Je l’ai injurié, je lui ai braillé que je m’en foutais, qu’il fallait sauver Clara ! Et, soudain, Alex s’est mis entre nous. Ses yeux étaient hallucinés. On s’est tus. Il nous a regardés et il a dit : « Clara est morte. »

Ducuing se tut, réprima un sanglot et avala une grande gorgée d’eau.

– J’ai pété les plombs. J’ai crié, j’ai braillé, et je me suis effondrée par terre… David s’est agenouillé à côté de moi et il m’a pris la main. Il pleurait et il répétait en boucle : « Oh, non… non… c’est pas possible… » Magyd et Alexandre se regardaient, atterrés, catastrophés. Et, subitement, Alex est sorti de son hébétude et il a dit, presque calmement : « Elle est morte. On ne peut plus rien faire pour la sauver. Mais nous, on peut encore sauver notre peau. » J’étais pétrifiée, mon cerveau moulinait dans le vide. Je ne pouvais même plus parler. Alexandre a légèrement tourné la tête vers la droite. Des yeux, il a montré « le gouffre mortel ». Moi, je suis restée tétanisée. Glacée à l’intérieur. Magyd et lui se sont approchés de Clara. J’étais incapable de les arrêter. Juste avant le moment irréversible, Magyd a relevé la tête, il a regardé Alexandre et il lui a dit : « Tu es sûr ? » Alexandre a marqué un temps d’arrêt, puis a répondu : « C’est la seule solution. » Et ils ont attrapé Clara pour la basculer dans la faille. À cet instant, moi qui voulais faire médecine, j’ai su que j’étais condamnée à travailler avec les morts, que ce serait ma punition, acheva-t-elle en pleurant.

Les gendarmes se sondèrent du regard. Ils se représentaient mieux ce qu’avait ressenti la légiste, vingt ans plus tard, en découvrant que Clara avait été jetée vivante dans son cercueil de pierres. Louise tendit un nouveau mouchoir à Ducuing, ravagée par la douleur.

– Pourquoi avoir accepté de participer à la mise en scène qui a suivi ?

– Pourquoi aurais-je refusé ? hoqueta-t-elle en s’essuyant les yeux. Clara était morte, j’étais amputée d’une partie de moi, personne ne pourrait jamais guérir ça. Qu’on la croie partie ou qu’on la sache décédée, ça ne changeait rien à ma douleur. Je me suis mise en pilotage automatique et j’ai fait ce qu’Alexandre m’a demandé : rentrer au lycée, déposer mon vélo, faire le sac de Clara et le jeter par la fenêtre au pied du bâtiment. Ensuite, j’ai alerté un pion, en débitant cette histoire de virée à la plage d’Hendaye. Et voilà.

– Le vélo de Clara ? Son sac ? Qui s’en est débarrassé ?

– Les jumeaux avaient une voiture. Ils ont rapporté le vélo de Clara jusqu’au parking de Notre-Dame et l’ont chargé dans le coffre. Ensuite, ils ont récupéré le bagage de Clara que j’avais balancé. J’ignore ce qu’ils en ont fait ; en revanche, je sais qu’ils ont déposé le vélo devant la gare d’Hendaye. Et, comme l’avait imaginé Alexandre, tout le monde a cru à une fugue.

Léa adressa un signe de tête à Louise, demandant implicitement à prendre le relais.

– Et lorsque, en septembre 2019, vous avez autopsié le corps de Clara et compris ce qu’il s’était vraiment passé, comment avez-vous réagi ?

– Je pense que, avec les années, j’avais intégré les motivations d’Alexandre. N’avait-il pas sauvé sa vie, celle de son frère et celle de Magyd ? Pour la mienne, c’était autre chose…

Les traits de Ducuing se rembrunirent, et elle marqua une pause. Quand elle reprit, sa voix n’était plus qu’un murmure étranglé.

– Alors, quand j’ai découvert l’abominable vérité, j’ai ressenti… un véritable séisme intérieur. J’étais dans un état second. Nous n’étions plus seulement les meurtriers d’Amestoy… nous étions aussi les meurtriers de Clara. Je n’étais pas en état de réfléchir. Je devais me laisser du temps… Le bracelet que Clara portait à la cheville était invisible, couvert par le bas du pantalon pattes d’éléphant qu’elle portait.

Bien que surprise, Louise leva la main en direction de ses collègues : ils reviendraient plus tard sur cette histoire de bracelet. Inutile d’interrompre Ducuing.

– Comme c’est fréquent dans les cas d’adipocire, les extrémités du corps s’étaient délitées. Je n’ai eu aucun mal à subtiliser le bijou sans être vue. Au besoin, il me serait possible d’affirmer ensuite que je l’avais retrouvé dans la housse mortuaire, caché par les vêtements. J’ai ensuite demandé la levée du corps. Étant donné que je redoutais fortement une mort par noyade, j’ai effectué un prélèvement d’eau sur place, pour d’éventuelles diatomées. Ensuite, j’ai autopsié le corps à l’IML, et mes premières conclusions se sont vérifiées… Les heures qui ont suivi ont été les pires de ma vie… Je n’étais plus que l’ombre de moi-même, dévorée par une culpabilité sans fond… Parce que j’aurais pu empêcher ça ! jeta-t-elle, désespérée. Je, je… j’aurais dû…

Mais les pleurs l’empêchèrent de poursuivre.

– Calmez-vous, madame, calmez-vous, murmura Louise avec douceur.

Puis elle remplit son verre et le lui tendit.

– Respirez et buvez un peu.

Ducuing s’exécuta en tremblant et, au bout d’une longue minute, parvint à recouvrer un semblant de calme.

– Que s’est-il passé après l’autopsie ? relança Louise.

– … Je… J’ai compris que je ne méritais pas de vivre. Avant de rentrer chez moi, j’ai acheté une bouteille de gin, en souvenir de ma première cuite avec Clara. J’étais décidée à la vider en ingurgitant des cachets. J’ai bu deux verres cul sec et, étrangement, j’ai commencé à y voir plus clair : avant d’en finir, je devais avouer la vérité au père de Clara… J’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai appelé… Il m’a rejointe à Bordeaux.

Les yeux rivés sur le passé, la légiste relata sa rencontre avec Joubert. Plus ce souvenir précis se rappelait à elle, plus elle retrouvait son calme, et plus sa voix s’affermissait. Elle raconta sa longue et douloureuse confession étayée par le cahier intime de Clara qu’elle avait subtilisé vingt ans plus tôt et précieusement conservé. Elle évoqua la tempête émotionnelle de ce père découvrant la vérité sur la dernière année scolaire de sa fille. Sa sidération devant la mécanique infernale qui s’était emparée de cette bande de jeunes. Son incompréhension totale de ce qu’ils avaient fait subir à Amestoy. Et, finalement, son accablement lorsqu’il avait su comment Clara était morte : seule, au fond d’un gouffre noir et glacé. Toute la nuit, le père avait imaginé sa terreur, son angoissante solitude, sa mort par noyade.

– Au petit matin, les sanglots de Roman se sont taris… Et je l’ai vu, sous mes yeux, se transformer : peu à peu, son désespoir a laissé la place à une froide détermination nourrie de haine. Et il m’a dit : « Non, Valériane, tu ne vas pas mourir aujourd’hui. Parce que j’ai besoin de ton aide. Nous avons quelque chose à accomplir, au nom de Clara. Quand ce sera fait, tu pourras partir, si tu le souhaites encore. » J’ai compris. Et moi aussi, j’ai ouvert la porte à la haine. C’est elle qui m’a donné le courage de ne pas me suicider, c’est elle qui m’a donné la force de venger Clara.

Les gendarmes se regardèrent. La collaboration entre la légiste et Roman Joubert avait donc commencé à ce moment-là.

– Tout ce qui a suivi, c’était son plan. Ne pas identifier Clara. Sans son médaillon et avec les vêtements de sa mère qui dataient de 1970, ça s’est révélé plutôt facile. J’ai falsifié mes expertises, en indiquant que le corps était celui d’une femme de quarante ans. L’analyse ADN ne pouvait rien donner puisqu’il n’y avait eu aucun prélèvement en 2002. Quant aux empreintes dentaires, elles étaient inutiles, Clara avait quinze ans et n’avait jamais été soignée pour la moindre carie…

– Votre démission ?

– L’idée de Roman, et j’étais d’accord. Je devais me rapprocher de Tarbes et être disponible pour l’aider.

Louise posa un téléphone portable sur la table.

– Nous l’avons retrouvé sur le corps de Joubert. Un portable à carte prépayée. Je suppose que vous en aviez un également ?

– Oui. Nous pouvions échanger sans laisser de traces.

– Joubert a mis en place un plan machiavélique. Il l’a préparé pendant plus d’un an et demi, n’est-ce pas ?

– Oui, et c’était un plan génial. Il s’est même fait passer pour un détective, fit-elle alors qu’une fugace lueur d’admiration éclairait son regard.

Les gendarmes froncèrent les sourcils. Un certain nombre de manigances devaient encore être mises au jour. Louise opta néanmoins pour une question qui la brûlait :

– Quel rôle teniez-vous exactement dans ce plan ? Pourquoi mettre en scène cette agression manquée ?

– Elle constituait le point de départ : grâce à elle, j’avais un bon motif pour me rapprocher de mes anciens camarades.

– Mais vous auriez pu mourir !

Ducuing afficha un sourire étrange.

– C’était un risque que j’étais prête à courir.

Louise marqua un arrêt, plissa les yeux et griffonna une note à la hâte. Puis elle relança :

– Donc, après cette mise en scène… vous vous êtes rapprochée de vos anciens camarades ?

– Oui, je leur ai fixé rendez-vous et les ai incités à se procurer un portable à carte prépayée. Les Schäffer ont accepté, mais Magyd, lui, n’a rien voulu savoir. Ça n’avait pas grande importance, Roman l’avait déjà ferré grâce à un site d’escorts. De mon côté, je campais le rôle d’intermédiaire : je recueillais toute information utile pour Roman et j’orientais aussi les réflexions et les décisions de mes anciens amis. Pour qu’ils agissent comme prévu… Cependant, vous devez savoir quelque chose d’important, ajouta-t-elle d’un ton convaincu : Roman exigeait que je soumette à chacun d’eux, au moins une fois, l’idée de se rendre à la police et d’avouer la vérité. En cas de refus, la sentence tombait.

Louise secoua la tête, d’un air médusé.

– Faites-vous la différence entre vengeance et justice ?

– Oui. La vengeance ne connaît pas la clémence. La justice, si. Pour autant, Roman était prêt à courir le risque… Mais aucun membre de la bande n’a jamais voulu assumer ses actes, fit-elle avec mépris. Pour eux, le problème était de taille : si Clara était morte par accident, pourquoi diable avoir jeté sa dépouille dans le « gouffre mortel » ? Ça n’avait aucun sens ! On ne cache un corps que si l’on a quelque chose à se reprocher !

– Vos camarades auraient pu déclarer avoir agi sous le coup de la panique.

– Mais, pourquoi se dénoncer vingt ans plus tard ?

– Les remords, par exemple ?

Ducuing eut un rictus dédaigneux.

– Des remords à partir desquels il était possible d’établir une connexion entre une dissimulation de cadavre et un meurtre en réunion. Jugez par vous-même : le poids des remords ne devait pas être suffisant, ironisa-t-elle, puisque tous ont préféré vous mentir !

Louise fit le point et laissa échapper un long soupir : Joubert leur avait-il vraiment laissé le choix ? Si l’un d’eux avait avoué pour le corps de Clara, les questions auraient fusé. Qui avait transporté le vélo à la gare, pourquoi et comment ? Bouclé puis caché le sac de Clara ? Monté de toutes pièces cette histoire de seconde fugue ? Le scénario d’une réaction sous le coup de la panique tenait difficilement : pourquoi déployer tant d’efforts, de ruses et de mensonges autour d’un simple décès accidentel ? De là à supposer que ces stratagèmes dissimulaient une sombre vérité, il n’y avait qu’un pas… De facto, le rempart le plus solide entre les meurtriers et le fermier consistait à ne jamais être reliés à Clara et à laisser vivre la thèse officielle d’une fugue. Somme toute – et ce depuis le 27 juin 2002 –, le spectre hurlant d’Amestoy poursuivait les protagonistes de ce drame…

– Qu’en est-il du rôle de Thibault Broca dans tout ça ?

D’un ton sans appel, la légiste répondit :

– Je suis prête à payer le prix. Mais n’attendez pas de moi que je balance quiconque.

Louise s’en doutait, elle n’insista pas. Pour confondre Broca, elle avait d’autres cartes en main.

– Si tel est votre choix… Un détail, relança-t-elle : « MPC » pour « même pas cap’ », c’est ça ?

– Oui. C’est Clara qui a inventé le nom du clan. Et elle l’a même tagué sur la voiture de Chaban.

– Je vois. Et maintenant, si vous nous parliez de cette histoire de bijou et de détective privé ?

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