Les Gentils
Chapitre 1
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5 janvier 1978, Paris, 14e arrondissement
Atomic Rooster.
Un bon groupe. Juste bon, pas mythique comme Led Zep ou Purple. L’histoire du rock, Atomic y est entré par la petite porte, faute de génie. Les gars étaient là pour se faire plaisir, et c’est tout. Du psyché-rock efficace, voilà ce qu’était Atomic. Entre 70 et 75, il a produit pas mal de titres, tous cool. Tous, sauf un : Death Walks Behind You. L’intro, déjà… ces quelques notes de piano, insidieuses, et ces grattements inquiétants. Un cauchemar qui s’échauffe en coulisses. Puis le piano reprend, pesant, entrecoupé d’une guitare stridente, crescendo malsain jusqu’à la batterie, lourde, à l’image de ce morceau, celui que j’écoutais quand le téléphone a sonné.
Quand j’ai décroché.
Quand j’ai entendu ses sanglots.
Quand elle m’a annoncé ta mort.
« DEATH WALKS BEHIIIIND YOU ! »
Ç’aurait pu être une autre chanson, pop ou disco, mais non. Ce jour-là, à cet instant précis, c’est elle qui tournait sur la platine. Et je ne crois plus aux coïncidences. Plus en rien, depuis que tu es partie.
« DEATH WALKS BEHIIIIND YOU ! »
Je coupe l’autoradio, sors de la R5. À cran, clope au bec et rage au ventre. Ce brasier avec lequel je vis désormais. Survis. La portière claque, suivie du vent glacé, qui me fouette. Je ferme mon blouson, traverse cette rue que j’ai tant traversée, foule ce trottoir où j’ai tant pleuré. Vertige. Tachycardie. Trois heures de sommeil, malgré les somnifères. Et Paris qui rugit, me crache sa pollution à la gueule.
Dernière taf’, et j’écrase le mégot, franchis la porte du commissariat. 8 h 30 et ça sent déjà la fin de journée, des uniformes froissés à la grisaille des murs. Atmosphère d’autant plus anxiogène qu’ils ont laissé le sapin de Noël à l’accueil, croyant égayer ce début d’année. Sapin au sommet duquel, sur l’étoile, est scotchée une photo de Mesrine, enfin en taule, lui. J’avance, aspiré par la cacophonie. Blabla, transistors ; chaque son m’apparaît amplifié à l’extrême, comme si tout était hostile à ma présence, jusqu’à l’égouttement tonitruant d’une cafetière, quelque part. Je me plante devant l’accueil, confronté au sapin décoré, à côté duquel une jeune flic est en train de téléphoner. J’attends qu’elle raccroche, ce qu’elle fait au terme de dix secondes insupportables.
— Bonjour, monsieur.
Premier mot, premier affront. Non, c’est pas un « bon jour », connasse. Les bonnes journées, pour moi, c’est fini depuis le 28 juin, mais puisqu’il le faut, puisqu’on vit dans une société civilisée, je me plie à son rituel arriéré.
— Bonjour. Je viens voir le commissaire Berthier.
— C’est à quel sujet ?
— Il me connaît.
— Je peux voir votre carte d’identité, s’il vous plaît ?
Je la lui tends, elle l’examine et décroche son téléphone. Moi, horripilé par ce putain de sapin, je détourne le regard. Pas grand monde, ce matin : un trav’ à la gueule cabossée, deux Maghrébins menottés et trois putes en cellule, dont une ado en minijupe. La flic parle dans le combiné – « Il y a un Franck Lombard qui… OK ! » – et raccroche :
— Désolée, le commissaire est absent.
— Il revient quand ?
— Je ne sais pas. Il est en vacances.
Elle ment. Comme son boss, qui a bien changé à mon égard. Au début, il me recevait chaque fois, puis, au fil des semaines, il est devenu indisponible, en réunion ou en intervention, et maintenant, en vacances. Tu vois, ma chérie, c’est ça, les adultes : ça ment. Ça commence par le Père Noël, ça continue avec la Petite Souris, ça empire avec la religion et les élections. Je remets la carte dans mon portefeuille.
— Et l’inspecteur Fayard ? Il me connaît, lui aussi.
— Je peux lui laisser un mess…
— Bonjour, intervient une voix familière.
Fayard, fidèle à lui-même, avec son collier de barbe et sa veste en tweed.
— Je peux vous renseigner ?
— Je voulais voir le commissaire.
— Venez avec moi.
Il fait un geste à la fille, entre « C’est bon » et « Je gère », s’engage dans le couloir. Terne. Je le suis. Terne et déprimant, avec ses néons d’hôpital. Sur le trajet, on croise un flic en civil qui éternue, et ses reniflements rythment les derniers mètres jusqu’au bureau de Fayard. Local exigu, empuanti de tabac. Machine à écrire. Armoire en métal. Affiche de Peur sur la ville où Belmondo me sourit, le flingue ostentatoire. Fayard ferme la porte derrière moi, s’installe lourdement dans son fauteuil :
— Asseyez-vous, je vous prie.
— C’est bon.
— Voulez-vous un café ?
— Non. Alors, vous avez du nouveau ?
Il marque un temps d’arrêt, prend conscience de la vacuité de sa courtoisie. Il saisit son paquet de gauloises, en allume une, croise les mains sur son bureau :
— Tout d’abord, sachez que nous mettons tout en œuvre pour…
— Vous avez du nouveau, oui ou non ?
— Pas encore.
Là, je me contiens. Je n’avais pas vraiment d’espoir – s’ils l’avaient retrouvé, on m’en aurait informé – mais j’y croyais tout de même un peu, comme les autres fois. Et j’ai eu tort, comme les autres fois. Si je ne lui saute pas à la gorge, si je ne lui éclate pas la gueule avec sa machine à écrire, c’est que je ne veux pas que tu me voies ainsi.
— Vous n’avez toujours aucune piste ? En six mois ?
— Monsieur…
— Vous arrivez à coffrer Mesrine, mais pas un p’tit braqueur de merde ?
— Je comprends votre colère, mais…
— « Colère » ? Non, c’est pas de la colère, c’est autre chose ! Quelque chose que vous ressentiriez si un fils de pute avait tué votre enfant !!!
À bout de souffle, je suis incapable de poursuivre. Les mots, les insultes sont là, mais restent prisonniers de mon larynx. Mal à l’aise, Fayard tire sur sa clope, baisse la tête et, lorsqu’il la relève, c’est pour m’imposer son air compatissant. Peut-être est-il sincère, sûrement, mais je m’en fous. On toc-toque à la porte, qui s’ouvre sur un flic bedonnant :
— Tout va bien ?
— Oui, répond Fayard, laisse-nous.
Son collègue me dévisage, détaille mon look négligé, avant de refermer. Fayard enchaîne :
— Bien sûr, je ne peux pas comprendre l’étendue de votre… souffrance… mais vous savez, je suis un père moi aussi et…
— Et votre gamin est en vie, lui.
— Monsieur, je vous l’ai dit, l’enquête se poursuit. Nous recherchons activement cet homme, mais les témoins étaient sous le choc et nous disposons de peu d’éléments.
— Homme blanc, la vingtaine, brun…
— Un profil commun, hélas.
— … et logo Anarchie tatoué sur l’épaule gauche. C’est pas commun, ça !
— Si, justement. L’anarchie est à la mode avec tous ces punks.
— Alors, puisque c’est si courant, pourquoi vous n’avez aucun suspect ?
— Vous savez…
— LA FERME ! J’EN AI MARRE ! ÇA FAIT SIX MOIS QUE ÇA TRAÎNE ! SIX MOIS QUE J’AI TOUT PERDU ! MA FILLE, MON COUPLE, TOUT !
— Monsieur…
— ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE ! ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE !
Je me casse, claque la porte de toute ma fureur. Fayard m’interpelle, me dit de revenir, mais je trace. Me tirer d’ici, du couloir à l’accueil, de l’accueil à la rue, que je traverse, étranger au monde. J’entends des klaxons, des gens, mais ne vois que toi et tes yeux plissés de sourire, sur la banquette arrière. Je m’enferme dans la bagnole. Six mois d’attente, six mois pour rien. Et je le sens dans mes veines : fini, terminé. Plus jamais je n’attendrai quoi que ce soit de la police de mon pays. La France, celle de Giscard. Celle de Barre, Chirac et tous ces pourris.
La France des droits de l’homme et des ratonnades.
Celle de l’IVG et des CRS.
Celle de Hara Kiri et de Minute.
Celle de Coluche et de la guillotine.
Ma France, où je chiale aujourd’hui encore.
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