Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 59 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 61

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Lentement, elle me lèche la colonne de sa langue râpeuse. Comme quand j’étais en colo. Qu’il fallait sortir de la tente, la nuit, pour aller pisser dans les buissons. Alors, l’angoisse culminait, sadique, avant que je détale, le pyjama taché. Là, je ne repartirai pas en courant. Car le jour se lève, que je suis adulte et que je sais que les monstres n’existent pas. N’EXISTENT PAS. Plus je me le répète, plus elle me remonte le dos, taquine mes vertèbres une à une, ressuscite le gamin que j’étais pour le soumettre à nouveau, mais il résiste et force sur ma vessie, essayant d’occulter la jungle et ses bruits.

— Ça y est ? dit Founé. T’as fini ?

À peine réveillée et déjà tendue. La journée s’annonce bien. Je boutonne mon jean et me tourne vers le camion, confronté au flingue, à son regard tyrannique. Quelques mètres, puis je passe des arômes végétaux à la puanteur de la cabine. Founé retire la clef du contact et sort, disparaît dans les buissons. Chacun son tour. Je bâille, rêve d’un café-clope, pense à toi, à Yannick… avant de me ressaisir. Je m’empare alors du fusil, ce que j’aurais dû faire dès le début, et cherche les balles au sol, qui n’y sont pas.

— C’est ça que tu veux ?

Founé, exhibant l’une des cartouches. Elle la remet dans sa poche, avec les autres, se rassoit. Furax, je balance le fusil à l’arrière, tandis qu’elle claque la portière :

— Je savais que je ne pouvais pas te faire confiance.

— À ma place, t’aurais fait pareil.

— Je serai jamais à ta place.

Elle me tend la clef, je la lui arrache, mets le contact. Pédale. Vitesse. Grincements métalliques, et la bête rugit avec son putain d’autoradio.

« Grzgrzgrz7 heures 23grzgrzgrz ! »

Dernière gorgée, et elle me passe l’Évian, que je m’empresse de boire, conduisant d’une main. Je peux me le permettre, le terrain est assez plat, jonché de branchages et de fruits pourris. Je lui rends la bouteille, remets ma main sur le volant, soulageant celle de droite. Founé se replonge dans la carte, attirant mon attention.

— On est où ?

De l’index, elle entoure une zone située entre loin et nulle part :

— D’ici trois heures, on sera à la moitié du trajet.

J’acquiesce, sans savoir si je dois me réjouir ou déprimer. Le jour poursuit sa mutation à travers la brume. Et Yannick, derrière ce mur vaporeux.

« Grzgrzgrz11 heures 38grzgrzgrz ! »

Rouler, encore. Écraser la terre, percer le vert et sa surenchère dans les cris des singes. Tout à l’heure, l’autoradio s’est mis à saccader, puis il y a eu comme une voix robotique. J’y ai cru, Founé aussi, mais le grésillement a repris. Depuis, l’ennui s’étire, tapissé des mêmes branchages et des mêmes fruits pourris, éclatant sous les roues.

— Je suis cassé. Faut vraiment que je dorme.

— Ce soir.

« Grzgrzgrz14 heures 06grzgrzgrz ! »

Rouler, encore et toujours. En sueur, aveuglé par le soleil, avec les moustiques pour unique horizon. Founé consulte sa boussole et, du flingue, m’indique la gauche. Je braque et les pneus suivent, écrasent, forcent comme s’ils étaient sur le point d’exploser.

— C’est comment, Paris ?

— Sympa. Et toi, t’es d’où ?

— Je suis née ici.

Sa réponse a l’intonation de la lassitude, semblable à la chute d’un ballon crevé, que je n’ai aucune envie de ramasser. Founé se tourne vers la vitre, observe l’extérieur. Nos silences cohabitent quelques secondes, lorsqu’elle poursuit :

— Je suis Ndyuka. Mes ancêtres ont été expédiés ici, au e XVIII, dans les plantations.

— Ah… tu parles bien le français.

— Et aussi l’anglais, l’espagnol. Ça aide, pour la survie.

— Ça fait longtemps que t’as pris les armes ?

— Peu après l’indépendance. Quand le business a continué avec les Néerlandais.

— Tu t’attendais à quoi ?

— On fait tous des erreurs… puis, j’ai compris. Avant, la domination se faisait par la violence. Maintenant, c’est par le fric. C’est comme ça que vous gérez vos anciennes colonies.

— « Vous » ? Je suis pas responsable des saloperies du passé.

— Et celles d’aujourd’hui ? Tu sais ce qu’il se passe en Guinée ? Au Mali ?

— Non, mais…

— Les gens crèvent la dalle, voilà ce qu’il se passe !

— Eh ben, ils n’ont qu’à se révolter.

— Ils ont peur ! S’ils se rebellent, on leur tire dessus, comme en Martinique !

Là, elle n’a pas tort. Ça remonte à quatre ans, et si je me souviens de la date, c’est que c’était la Saint-Valentin. Avec ta mère, on était dans un resto et il y avait une télé sur le comptoir. C’est là qu’on a vu la manif. Les ouvriers réclamaient une hausse de salaire, ils ont reçu deux cents gendarmes. Résultat : deux morts et des dizaines de blessés. Pas de quoi perturber le préfet de l’époque, devenu ambassadeur de Monaco.

— OK, le monde est pourri, mais tu crois que ta guérilla changera quelque chose ?

— Et toi ? Tu crois que le tuer, ça te rendra ta fille ?

Je freine d’un coup sec, stoppant le camion.

— Je t’interdis de parler d’elle.

— Désolée… ça m’a échappé…

— Si tu recommences, je te tue.

— Ah, ouais ? Et comment ?

— Je trouverai.

Et je reprends la route, ponctuant notre dernier échange de la journée.

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