Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 12 sur 97

Pages du PDF

Les Gentils

Chapitre 12

- 12 -

 

 

Quand j’ai ouvert, je me suis vite fait ma clientèle. J’étais le seul disquaire de la rue, alors ça marchait bien. Puis, il y a eu la crise et tout est devenu compliqué, surtout avec la banque. Sans le salaire de ta mère, je ne sais pas comment on aurait tenu. Tous les matins, je levais le rideau de fer avec l’angoisse de devoir fermer définitivement, en me disant que si ça devait arriver, ce serait un déchirement.

Eh ben, en vendant la boutique à Didier, j’ai ressenti comme une libération. Pour lui, ça a été « l’affaire du siècle », réglée en dix jours : bilans, état des lieux… on a signé le compromis et un protocole de remise anticipée des clefs, pour que je puisse partir le plus vite possible. Didier n’en revenait pas. Il m’a payé une entrecôte et on s’est bu une bonne bouteille. Je me suis forcé, ça lui faisait tellement plaisir. Pour mes vinyles, je lui ai trouvé un collectionneur, qui pourra tout lui racheter à prix d’or.

Moi, j’ai juste pris mon stock de cassettes. Hendrix, Creedence, Velvet, Sabbath… tous s’entassent sur le siège passager, et je balance les cartons dans un container. Une vieille m’observe, de sa fenêtre. Elle se demande sûrement ce que je fais, me prend pour un fou et elle a raison : je suis fou de toi, ma chérie, fou de tes bouclettes noisette, de tes dessins si créatifs, empilés sur la banquette arrière entre tes peluches. Tu seras bien, ici. Je regarde ma montre. Bientôt minuit, le bon moment pour partir. Huit heures de route, peut-être plus avec les départs-retours de vacances. Mais avant, j’ai un truc à faire. Attends-moi, j’en ai pour dix minutes.

J’ouvre la boîte à gants.

Prends la pince.

Verrouille la portière.

Ajuste ma veste en jean et marche dans la nuit, à la recherche de ce que je trouverai bientôt. Ici, à la sortie du métro. Non, trop près du réverbère, on me verrait. Et là non plus, trop de monde en face. Quelques pas, quelques zonards, quelques taxis en attente de clients à escroquer, puis j’en devine un dans l’ombre, attaché à un poteau. Je traverse la rue, sors la pince et –

Clac ! – sectionne la chaîne du vélo. Elle se détend, cliquette entre mes

doigts graisseux, après quoi je la retire, range la pince dans ma poche.

Une sirène de flics résonne au loin, se fait de plus en plus proche, mais je ne crains rien. J’enroule la chaîne autour de ma main et, le regard fixe, reprends mon trajet. Je ne marche pas, je domine. Le trottoir me déroule son tapis de béton, où j’ignore les clodos, m’engage dans la rue Bardinet. Les tox apparaissent, semblables aux autres nuits. À les voir errer, ramper debout, je pense aux Doors, à leur Soft Parade…

« Successful hills are here to stay,

Everything must be this way ! »

… et ce groove extraordinaire, fruit de la pop la plus noble et du blues le plus rude. Ils sont des milliers, des millions à palpiter en moi, rythmant mes pas. L’orgue, la guitare, les toms s’entremêlent, si cool, qu’il me semble léviter au-dessus des damnés, tandis que Jim magnifie les rues de Paris.

« All our lives we sweat and save,

Building for a shallow grave ! »

C’est ici qu’il est mort, c’est ici qu’il renaît, quand je les repère enfin. Ceux qui m’ont tabassé, postés à l’angle. En pleine discussion, ils ne me voient pas approcher. J’avance, écrasant les détritus, bousculant les tox, ou l’inverse. Plus qu’une vingtaine de mètres. J’ouvre ma main et libère la chaîne, chapelet chromé, qui claque à répétition contre mon jean. L’un des gars me reconnaît :

— Eh ! On t’avait dit de…

Un coup de chaîne, et sa gueule se cisèle, de la tempe à la joue. Qui rougit. Se déchire. Crache un jus pourpre, dont les particules virevoltent au ralenti. Le mec s’écroule comme une merde, l’autre sort son couteau et actionne la lame, attisant ma fureur. Enragé, je lui fouette la main, la gorge, le torse, et encore la main…

« Callin’ on the dogs ! »

… qui lâche la lame. Elle n’a pas touché le sol que je lui shlague la gueule. Ma chaîne – les maillons s’incrustent dans sa peau, y impriment ma justice. Sang, graisse et sueur m’enivrent, exhumant un an de rage contenue. Le mec s’écroule à son tour…

« Callin’ on the dogs ! »

… mais le deuxième se relève. Je lui renvoie la chaîne dans la tronche, son pote se jette sur moi, me boxe sauvagement. Je lui serre les couilles. Il hurle, je redouble de fureur, et ça claque, claque, claque…

« Callin’ on the dogs ! »

… claque encore, fendant les airs, saignant les chairs. Les mecs me supplient, et moi, animal, je remets ça. Dernier assaut, et la chaîne se disloque, alors je les finis à coups de pied. L’un cesse de bouger, étalé dans son sang, l’autre rampe en crachant son pardon. Haletant, je contemple mon œuvre, au sol.

Sifflements.

Cris de panique.

Les tox qui s’enfuient, me laissent à mon chaos. L’Apocalypse selon saint Jim, dont la voix incantatoire résonne en moi – « Lorsque tout le reste a échoué, on peut cingler les yeux des chevaux, and make them sleep, and cry ! » – tandis que l’autre continue de s’éloigner en rampant. Je ramasse le couteau, marche lentement jusqu’à lui, le retourne de force et lui colle la lame sur la gorge. Il se débat, terrorisé.

— Non ! Pitié !

— Le tox. Où il est ?

— L… le…

— LE TATOUÉ ! OÙ IL EST ?

— On t’a dit… dans le…

— OÙ DANS LE SUD ?

— T… Toulouse… il est… en cure…

— OÙ ? LE NOM !

— J’en sais rien !

J’appuie la lame, le mec se pisse dessus :

— Je sais pas ! J’te jure ! Pitié !

Sa terreur a l’odeur de la vérité, mais ça ne me suffit pas. Je plonge mon regard dans le sien, le harcèle au plus profond, et la réponse que j’y puise me rassasie. Ouais, je le crois. Et quand bien même, je n’aurais plus la force de le torturer. Je le libère, replie la lame et repars. Enfin, je suppose. Je suis forcément reparti, car me revoici au volant de la R5, tremblant, encore sous le choc. Dans le rétro intérieur, mon regard cerclé de sang et de graisse noirâtre, où s’invite le bleu d’un gyrophare. Une ambulance passe, et je m’essuie la gueule avec le torchon, remets ma montre, démarre la bagnole. Allez, ma chérie, en route pour Toulouse.

OceanofPDF.com