Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 6 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 6

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— Vous avez le nouveau Kiss ?

— Non.

— Ah… et vous l’aurez quand ?

— Je sais pas.

Le mec est déçu. Déçu et ridicule dans son tee-shirt T. Rex trop grand. Ce qui m’irrite chez les fans de glam, c’est qu’ils écoutent le meilleur comme le pire. Et Kiss, c’est vraiment de la merde. L’autre se casse, me laissant avec la punkette à gros mollets : une fan de Wire, dont elle a deux cassettes à la main. Je la regarde en chercher une troisième, qu’elle ne trouve pas, puis encaisse son billet. Elle sort, et me revoilà avec le dernier Roxy Music. Album inégal, mais sur lequel figure Sentimental Fool, un joyau de spleen.

Le chant de Ferry.

« A wooooman in love ! »

La guitare.

« Can make you feel good ! »

La batterie.

« You’ll know what you’re living for ! »

Et toi, qui me manques tellement que j’en ai le souffle coupé. Je sais que je suis fort, je l’ai constaté chaque jour durant un an, mais aujourd’hui, je sens que je n’y arriverai pas, psychologiquement, physiquement. Je sais même pas comment j’ai fait pour passer juillet. J’aimerais tant te prendre dans mes bras encore une fois, juste une dernière fois, et après, je te laisserai tranquille, c’est promis, te serrer de tout mon amour, sentir ton souffle dans mon cou, ta petite main dans la mienne sur le chemin de l’école, lorsqu’on passe devant le portail des voisins, que leur chien aboie et que tu serres ma paume, y injectant toute ta foi en moi.

Là, maintenant.

Et je le sens.

Après tant de jours, de nuits, je suis prêt. Quitte ma caisse. Sors et verrouille la porte. Un robot, ouais. Je traverse la rue, m’enferme dans la R5, mets le contact…

Plus tard,

14 e arrondissement.

… et me gare à trois cents mètres de chez moi. Cramponné au volant, embrasé d’appréhension. À travers le pare-brise, la boulangerie des deux sœurs. Un an que j’évitais de passer devant, que je faisais des détours dans le quartier pour ne pas m’y confronter.

Plus je fixe l’enseigne, plus le courage m’abandonne. Ce qui m’a conduit ici n’était qu’une impulsion, un aplomb chimérique que la réalité a vite balayé. Mes pensées s’entrechoquent – toi, lui, toi, ta mère, toi, lui, toi – et j’étouffe dans l’habitacle, alors je sors brusquement, ouvre mon paquet de Winston. Mes mains ; tremblements. Je me concentre, parviens à extraire une clope, actionne mon briquet.

Une bouffée…

(Stress)

… et j’arpente le trottoir, aveuglé par le soleil. Brasseries, touristes – l’atmosphère de vacances m’horripile, booste ma rage en direction de la boulangerie, ce qu’il en reste. Vitrine éclatée. Porte défoncée. Intérieur anéanti. Ce commerce autrefois chaleureux est aujourd’hui un taudis dégueulasse, et ça fait mal. C’est que le début.

J’écrase ma clope, me décide à entrer. Pénombre grouillante de mouches. J’enjambe les gravats, les merdes, les restes de bouffe moisie. Nausée. La puanteur, mais pas que. Il y a autre chose, un truc implicite, comme un avertissement. La sensation viscérale que je n’aurais pas dû venir ici, que cette porte franchie en ouvrira d’autres, abyssales. Mais c’est plus fort que moi et j’avance. Tu es là, je le sens. Ta dernière seconde de vie hante ce lieu. C’est sans doute pour ça que les deux sœurs n’ont pas rouvert, ç’aurait été terrible pour elles au quotidien. Je continue d’avancer, balaie les mouches de la main, m’efforce de ne pas le regarder. Ce mur, que ta tête a violemment percuté. Il m’appelle, m’ordonne de me retourner, mais je résiste, avant de capituler, faible que je suis, les larmes aux yeux, en découvrant l’impact.

Petites fissures.

Peinture écaillée.

Sang séché au sol.

Le deuil me transperce. Je recule, m’enfonce dans l’arrière-salle, capharnaüm tapissé de débris, de boîtes de conserve. J’avance, dépasse l’ancien four à pain et – « AÏE ! » – marche sur quelqu’un. L’obscurité s’anime, enragée, révélant une masse informe :

— Fait chier !

Je me décale, reconnais le clodo du feu rouge. Une légende dans le quartier. Il peste, tousse, grogne, et tout ça en même temps, dans une agitation qui effraie les mouches.

— Désolé… je ne vous avais pas vu…

— C’est ça ! Tu voulais me tirer mes pompes, ouais !

Il s’assoit sur son matelas pouilleux. Chauve, trapu, le bide débordant sur son slip kangourou – il doit avoir la soixantaine, mais une soixantaine du e XVI siècle, énorme et impétueuse. Une sorte de Falstaff, la verve shakespearienne en moins :

— Qu’est-ce tu fous là ? T’es pédé ?

— Non… je vais vous laisser.

— Attends, mec ! T’aurais pas une clope ?

J’hésite, cède devant son insistance. Ma bonne action de la semaine. Je lui tends une Winston, qu’il m’arrache avant de chercher son briquet – « Où c’est qu’il est ? » Je sors le mien et lui allume sa clope, il tousse et crache son cancer stade trois. Je le regarde reprendre son souffle, et ce n’est qu’après que je découvre un mec à sa droite, en train de dormir, le cul à l’air. Le clodo, recrachant un nuage de fumée :

— Ça fait longtemps que t’es là ?

— Heu… cinq minutes.

— Moi, depuis mai. Trop dangereux, les foyers. Ici, je peux pioncer sans risquer de me faire enculer. Et je te préviens, si t’es pédé…

— Je ne suis pas venu pour ça.

— Pour quoi, alors ?

Sa question ravive le mal en mes tripes. Sortir. Vite. Je remets le briquet dans ma poche, reviens sur mes pas et me fige, confronté au mur. Ton mur.

— Ça va, mec ?

— …

— C’est le sang ? Ouais, il y a eu un braquage, ici. C’est pour ça que les sœurs ont fermé. Dépression et tout !

Je me retourne, le fixe dans la pénombre :

— T’en sais, des choses.

— Un bail que je suis dans le quartier, alors forcément, les deux sœurs…

— T’as des infos ?

— Paraît qu’elles sont retournées dans la Drôme et…

— Je parle du braqueur.

— Beuh ! Comment je pourrais savoir ? Et c’est quoi cette question ? T’es flic ?

— Non. Alors ? T’as entendu des trucs ?

— Que dalle. Mais le quartier se dégrade, c’est plus tranquille comme avant. Pas étonnant, avec les craignos d’à côté.

Il ponctue par un sourire, fier de sa réponse. Je m’éloigne, l’abandonne à sa vie de merde pour aller retrouver la mienne. L’autre m’interpelle, me dit de rester, mais il n’est déjà plus qu’un souvenir.

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