Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 14 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 15

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Sursaut. Marteaux-piqueurs. Non, moteur. Ce camion-citerne, à droite, qui s’éloigne bruyamment. Je le regarde disparaître dans l’aube, me découvre sur une aire d’autoroute avec station-service. Aucun souvenir de m’être arrêté ici. Tableau de bord : 6 h 18. Prix de l’essence : 3,30 le litre, soit un franc de plus en deux ans. Les bâtards.

J’étire mes bras, heurtant la vitre, démarre et roule lentement à travers le parking. J’y dépasse une deuche, un van psyché. Hippies – incroyable qu’il y en ait encore. Dix ans après 68, le bilan est pourtant cinglant : ma génération a perdu et le fric a gagné, recyclant notre naïveté en société de consommation. J’en sais quelque chose. Avant, je voulais changer le monde, puis je suis passé de Castro à Casto. Rien vu venir.

J’arrête la R5 au niveau des pompes. Leurs émanations me filent la gerbe, convoquent le kebab d’hier. Je pénètre dans la station, accueilli par France Gall – « Musiiiiique ! On est trop faible pour s’entre-tuer ! On est trop seul pour se détesteeeer ! »  –, et avance, de sachets de chips en serviettes hygiéniques, jusqu’à la caisse. L’employé, binoclard aux cheveux en brosse, est en train d’écrire dans un cahier. Il le ferme :

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour. Vous avez du café ?

De la tête, il m’indique un distributeur de boissons à côté des chiottes. Le mec reprend son crayon et rouvre son cahier ; impolitesse ou mépris.

— Vous pouvez me faire le plein d’essence ?

Il referme son cahier, ce qui l’emmerde encore plus que la première fois. Je le regarde sortir, puis reste immobile. Ce moment, loin de chez moi, avec la pop Gall/Berger, est bien agréable. Jusqu’à toi. Alors, je vais pisser, retire mes pansements, m’asperge la gueule. Distributeur. Double expresso. Gobelet, et la machine s’active dans une série d’onomatopées, précédant le remplissage. À l’odeur, je sais que ce café sera mauvais. Eh bien, il se révèle carrément infect ; la proximité avec les chiottes, sans doute.

— Ça vous fera 135 francs, monsieur.

L’autre regagne sa caisse. Moi, je prends un tube de vitamine C, un plan de Toulouse, parcours les sandwichs cellophanés. Crudités, poulet… j’opte pour deux jambon-beurre. Jamais été aussi patriote de ma vie. La suite est à la hauteur du café que je viens de boire, nulle : je paie, il me souhaite une bonne journée, je fais de même et ne sais pas lequel de nous deux est le plus lamentable. À peine ai-je rangé mon portefeuille que le mec renoue avec son cahier.

— Vous écrivez ?

— Mm.

Question conne, réponse conne. Je rectifie :

— Vous écrivez quoi ?

— Un polar.

— C’est votre premier ?

— Mon troisième. Il sort en mars.

— Vous êtes publié et vous bossez ici ?

— Ben, ouais.

Notre conversation, si c’en est une, s’interrompt d’elle-même. J’aurais bien d’autres questions à lui poser, mais j’ai un assassin à retrouver, alors j’en reste là :

— Bon courage.

— Merci.

Je repars avec mes courses, regagne la bagnole.

— Papa ! T’en as mis du temps !

— Eh ben, je… mais pourquoi tu pleures ?

— J’ai eu peur ! J’ai cru que tu reviendrais pas !

— Oh, ma chérie, j’ai juste parlé avec un monsieur, c’est tout. Je ne t’abandonnerai jamais, tu sais bien. Allez, viens dans mes bras, calme-toi.

— J’ai trop eu peur, je veux plus que tu me laisses longtemps comme ça.

— Je ne le ferai plus, je te le promets.

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