Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 60 sur 97

Pages du PDF

Les Gentils

Chapitre 62

- 62 -

 

 

Mygale.

Là, sur mon mollet.

Immobile, elle n’a de vivant que le frottement de ses mandibules. Énormes, comme ses yeux noirs, tous ses yeux lustrés, palpitants à la lueur de la lampe. Je la fixe, étranglé de terreur, allongé sur le dos.

Ne pas bouger.

Ici, à l’arrière du camion.

Ne pas bouger.

Et Founé, qui n’est pas là.

Ne pas bouger, tandis que la mort avance mé-tho-di-que-ment. Je bloque ma respiration, serre les poings et me crispe de tout mon être, contenant mes frissons. Elle remonte chaque millimètre de mon jean, avant de s’arrêter au seuil du genou. Son abdomen frétille, ses pattes fléchissent… quand j’agite brusquement la jambe, expulsant la bestiole. Elle rebondit, je me jette à l’extérieur – « AAAAAAH ! » – et échoue devant un animal embroché au-dessus d’un feu. Founé m’observe avec consternation, assise en tailleur, le fusil sur les cuisses. Je me redresse, tremblant :

— M… m… mygale…

Elle se rétablit et, le fusil sur l’épaule, s’approche du camion. Moi, je m’éloigne, la regarde monter à l’arrière.

— Fais gaffe…

— C’est bon, je l’ai !

Founé descend du camion, un papillon noir au bout des doigts :

— Sacré monstre, en effet.

J’en reviens pas, j’ai halluciné. Quel con. Elle libère l’insecte, qui se casse et me nargue, avant de se fondre dans le crépuscule. Founé se rassoit près du feu, tourne le truc embroché. Une sorte de gros rat que j’évalue à quatre kilos, dont le fumet et la chair ruisselante attisent mon appétit.

— C’est quoi ?

— Un agouti.

Je m’assieds à mon tour, de l’autre côté du feu, le cul dans la terre. Une seconde, je songe à la remercier pour notre futur dîner, mais non. Les « merci », les « bonjour », toutes ces conneries, c’est fini depuis longtemps. Yannick. La fraîcheur de la jungle s’abat sur moi et je frissonne, réchauffe mes paumes au contact des flammes. Founé ouvre alors la sacoche, sort un paquet de tabac, ce qui me surprend.

— Tu fumes ?

— Ça m’arrive.

Elle se roule une clope et glisse les feuilles à l’intérieur du paquet, qu’elle lance à côté de moi. Je le récupère, m’en roule une :

— On est loin du Guyana ?

— À ce rythme, on devrait arriver après-demain, dans la matinée.

J’allume ma clope, examine mes avant-bras irrités, ponctués de petites traces de piqûres. Founé avale une bouffée de tabac, saisit ses cheveux et les noue, s’en fait un chignon épais. Je fume en détaillant sa nouvelle coiffure, puis la cuisson de l’animal, l’écoulement du jus, tandis que la nuit amorce son sacre dans les voix de la jungle. Branches, rongeurs, oiseaux… puis ce boucan crescendo, qui s’intensifie. Déchire le lointain. Fait vibrer les arbres, terrorisant la faune. Singes, perroquets – leur panique est couverte par un vrombissement tonitruant, de plus en plus proche. Founé balance de la terre sur les flammes :

— Aide-moi ! Allez !

On écrase les braises à coups de pied, elle me tire par le bras et m’entraîne dans les buissons. Épineux, déchaînés à l’approche de l’hélico. Il nous survole, soufflant la terre, tordant mes tripes, avant de s’amenuiser au profit de la jungle, qui reprend sa quiétude originelle. Pas moi.

OceanofPDF.com