Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 36 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 38

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Posté au-dessus de moi, entre deux feuilles de palmiers, il m’observe, me nargue de sa beauté translucide. J’ignore ce que c’est, mais ne pouvais rêver meilleure vision pour mon réveil. Ses ailes frétillent, et il prend son envol, traverse la hutte jusqu’au-dehors, où le jour le révèle dans tout son turquoise.

Je m’étire, regarde ma montre – 7 heures passées –, puis vire la couverture. Un pelage tacheté de noir ; j’ai dormi dans la peau d’un jaguar. Ces Amérindiens l’ont attaqué, tué, dépecé. C’est dingue. Je m’assieds, torse nu, découvre mes affaires dans un coin : tee-shirt, veste et baskets devant mon sac, à côté d’un plat de bananes. Je m’en empare, arrache la peau, dévore. La saveur ; je la devine à défaut d’en profiter pleinement et engloutis le tout en trois bouchées, passe à une autre banane.

Rassasié, je me sens sale et hume mes aisselles, qui confirment. Envie d’un bain/fumer/d’un shampoing/fumer/d’un café/fumer, et j’examine mes bras, constate que mes plaies ont cicatrisé. Aucune rougeur, ni signe extérieur d’infection, comme si ça faisait un moment que… je touche alors mes joues, recouvertes d’une fine barbe.

Plusieurs jours que je suis ici.

Trois, peut-être quatre.

Je me lève aussitôt. Yannick. Enfile mes fringues. Yannick. Mets le sac. Yannick. Et sors précipitamment. Le soleil m’aveugle, l’atmosphère m’étreint comme au premier jour, sans pour autant freiner mes pas. Je traverse le camp, n’y trouvant qu’une dizaine d’occupants, essentiellement des vieillards endormis et des gamins. Certains jouent avec des serpents morts, tandis que les plus jeunes – assis en cercle – plongent leurs doigts dans un tas de cendres et en frottent sur leurs dents. Le dentifrice local. Plus loin, un jeune adulte veille sur une marmite en terre cuite. Si j’étais dans un film, le groupe serait au complet pour un rite d’initiation ou un trip tribal, mais ce que je vois est bien plus saisissant : juste la réalité de ces gens, au quotidien à la simplicité désarmante.

Je me dirige vers le jeune. « Partir », « Guyana » – j’enchaîne les mots, les gestes, sous le regard de l’Amérindien, interloqué. Silence pesant au son de la marmite, où macèrent des morceaux d’écorces. Je tente à nouveau de communiquer, quand le borgne apparaît, une lance à la main, panse d’animal en bandoulière. Il serre mes poignets…

(Stress)

… et examine la cicatrisation de mes avant-bras, avant de me libérer. Moi, je retire mon sac, fouille à l’intérieur, sors le guide de voyage. Le borgne me regarde feuilleter les pages jusqu’à une carte de la Guyane, où je fais marcher deux doigts. Son œil pétille et une sensation de fraîcheur me traverse, celle du premier contact établi, enfin. Le mec extirpe la bouteille en plastique du sac, la plonge dans la marmite et la remplit à ras bord. Il me la donne, se tourne vers la jungle :

— Ajikom !

Les feuillages s’animent, dévoilant deux lances, deux autres Amérindiens. Ils nous rejoignent, parlent entre eux. L’un se retire alors, me laissant avec son pote et le borgne, qui me fait signe de le suivre. Ça y est, on se casse. Ce que je voulais depuis mon réveil, et pourtant, je me sens gagné par la mélancolie. Ce départ abrupt m’a dépossédé de mon impatience, comme si j’en étais spectateur et non acteur.

Peut-être que je cogite trop.

Le cafard, encore.

En fait, je crois que j’aurais aimé marquer l’instant, saluer les autres, les remercier pour leur accueil et leurs soins. Tant pis. Pour moi.

Un tronc ruisselant, deux autres, et me revoilà dans la jungle, où l’on s’enfonce, de baies en lianes, d’arbres en broussailles. Une vingtaine de mètres, et je me retourne pour regarder une dernière fois le camp, mais ne vois qu’un capharnaüm de verdure. Entre les feuillages, je ne détecte aucune hutte, personne, comme si ce village n’avait jamais existé. On m’interpelle et je me remets en chemin.

Yannick.

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