Les Gentils
Chapitre 91
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Des cinglés.
Et ils le font à chaque réunion.
Un an qu’ils font ça, avant d’aller se recoucher, comme si de rien n’était. Moi, j’ai pas réussi à me rendormir. Ce que j’ai vu, ce qu’ils m’ont fait faire… cette abomination me hante depuis cette nuit, mais je refuse. Qu’ils aillent se faire foutre avec leur trip morbide. Jones est encore plus malsain que je ne le pensais, et son délire, ce sera sans moi, car maintenant, je veux vivre. Vivre ce que je suis et qu’ils ne me prendront pas.
— Mec ! Faut y aller !
Darius, derrière la porte de la cabine. J’ai envie de l’envoyer chier, mais je coupe l’eau et lui dis que j’arrive. Dur de parler, de faire semblant, de respirer en permanence ce poison ambiant. Je m’essuie à la va-vite, remets mes fringues. Darius s’impatiente et je me décide à sortir, happé par la canicule, pends la serviette.
— Mec, la douche, c’est le soir.
— Ah.
— Ben, ouais. T’imagines le bordel si on se lavait tous n’importe quand ?
On marche sous les haut-parleurs – « NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX ! » – et on traverse le site en direction de la grange. Déboiser pour m’enfuir : mon objectif du jour.
— Tu sais, Franck, il y a des règles, ici.
— « La douche, c’est le soir. » J’ai compris.
— Il y a pas que ça. Il faut toujours manger ensemble et jamais critiquer Père.
— Sinon, qu’est-ce qui se passe ?
— Je sais pas. Un jour, une fille a gueulé, elle a dit que Père était un manipulateur.
— Et… qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il l’a reçue chez lui, et le lendemain, elle était redevenue cool.
On dépasse le mirador, les potagers, les gamins alignés devant l’école. Arrivés à la grange, Darius franchit la porte et Larry m’intercepte :
— Non, pas toi.
— Mais…
— Père veut te voir.
Peu après,
pavillon de Jones.
À cran, sur la chaise. Bras croisés, je feins d’être serein et détaille le rez-de-chaussée : intérieur rustique à la déco épurée entre nappes à carreaux, corbeilles de fruits et quelques photos de famille. Pas le moindre bibelot, ni futilité estampillée « capitalisme ». Du salon à la modeste cuisine, tout ici est strictement fonctionnel, agrémenté d’une atmosphère de vacances aux airs de Louisiane.
Tac !
J’attends, observe les gamins.
Tac !
Deux sont en train de dessiner.
Tac !
Quatre jouent aux billes…
Tac !
… et je frémis une fois de plus, sous les yeux de la cadette. Cinq-six ans, couettes et robe à fleurs. Elle me fixe depuis mon arrivée. Mal à l’aise, je lui adresse un sourire qu’elle ignore. Elle voit bien que je flippe, que je pourrais me chier dessus tellement je redoute d’être confronté à son père. La peur, ouais. Et la chaleur. Et les billes heurtant les plinthes, quand Marceline redescend l’escalier avec son look de bigote.
— Il t’attend.
— Merci.
— Tu es sûr que tu ne veux pas un jus de fruits ?
— C’est bon, merci.
Salope. Elle peut se le garder, son jus, je ne risque pas d’en boire après ce que j’ai vu cette nuit. Je me lève et dépasse son sourire – oppressant – pour m’engager dans l’escalier. Au claquement des billes succède le craquement des marches, bénin, d’autant plus sournois, annonciateur d’une cassure imminente, et me voici à l’étage, terne, dénué de mobilier. Trois portes fermées (salle de bains et chambres, j’imagine), puis une autre grande ouverte, donnant sur une pièce à la lumière tamisée.
— Courage, papa. Ça va aller.
J’avale ma salive et avance, pénètre dans son antre. Exigu, aux rideaux tirés. Un sauna à l’atmosphère quasi irrespirable, où je découvre d’innombrables armes dans un coin. Pistolets, revolvers, fusils, mitraillettes… arsenal de guerre entassé entre quatre énormes caisses de munitions. Je les dépasse, enjambe les câbles électriques du générateur, m’approche du bureau en bordel : papelards, cassettes, verre d’eau, pilules, poste de radio et micro années 30, derrière lequel Jones est curieusement baissé. Un reniflement, et il referme le tiroir, s’enfonce dans son fauteuil, s’essuie les narines. Coke.
— Bonjour, Franck.
— Bonjour… Père.
— Assieds-toi, je t’en prie.
J’obéis, puisque c’est de ça qu’il s’agit, m’installe face à lui. Ses Ray-Ban, sa chemisette rouge, sa peau grêlée. Mon cœur turbine entre répulsion et fascination. Et cette sensation, comme si j’assistais à l’éclosion d’une vérité, comme si tout ce que j’avais vécu – de ma naissance à ta mort jusqu’à la jungle – n’avait servi qu’à me conduire ici. Jones renifle à nouveau, le visage perlé de sueur, croise les mains sur son bureau.
— Tu aimes les mouches, Franck ?
— Heu…
— Alors ?
— Non… pas vraiment.
Sa joue droite se crispe et l’air s’alourdit, pèse sur mon crâne, mon corps tout entier. Jones décroise les mains, s’empare du verre d’eau, le boit comme un whisky et s’enfonce dans son fauteuil.
— Moi non plus, je n’aime pas les mouches. Elles m’ont toujours indisposé. Pas à cause des microbes qu’elles véhiculent, non. En fait, c’est dû à leur insolence frénétique, cette manière qu’elles ont de nous narguer. Tu vois ce que je veux dire ?
— Oui…
— Eh bien, il y a un mois, j’ai vu une mouche en train d’agoniser sur le plancher.
— Ah…
— Je l’ai regardée lutter, agiter ses petites ailes. Il y avait longtemps que je n’avais pas assisté à une scène aussi saisissante. Et c’est là, en la voyant traîner son abdomen, que j’ai hésité entre abréger ses souffrances et la laisser mourir naturellement.
— Et… qu’avez-vous fait ?
— Ce qu’il fallait faire. Ravi de te rencontrer, Franck.
— Moi aussi.
— Comment te sens-tu, aujourd’hui ?
— Ça va.
— Tu peux tout me dire, tu sais.
Ses Ray-Ban – ma gueule s’y reflète, aggravant mon malaise. De Jones ou moi, je ne sais plus lequel est en train de me fixer. Et sa respiration lourde, sa voix monocorde, qui s’approprie chaque seconde jusqu’au moindre silence.
— Franck… je tenais à te témoigner mon soutien pour le décès de ton ami.
— Merci.
— Je comprends ta douleur. J’ai moi aussi perdu des êtres chers.
— J’en suis navré, Père.
— J’ai connu l’abîme, je sais combien la tentation du suicide est forte. C’est pourquoi il est préférable que tu ne manipules plus aucune lame. Du moins, pour l’instant.
— Je comprends… mais je tiens à participer à la vie de la communauté.
— Tu pourras aider dans les champs de maïs. À mains nues.
Il me scrute, patiemment, avec ce stoïcisme glaçant qui n’appartient qu’aux tyrans. Sur sa tempe droite, une goutte de sueur s’écoule lentement, passe sous la branche de ses lunettes, serpente entre les petites crevasses de sa joue et s’arrête, absorbée par un mouchoir en tissu pourpre. Jones le remet dans sa poche :
— Tu es déçu, mais c’est pour ton bien. Je ne veux que ton bien. Votre bien à tous.
— Je sais.
— Alors, pourquoi as-tu voulu partir ?
— Le… l’enterrement… c’était…
— Je vais te faire une confidence. Avant, je te croyais infiltré par la CIA, mais maintenant que tu es là, je sais que ce n’est pas le cas. Sais-tu pourquoi ?
— Heu…
— Tes yeux, Franck. Ta voix me ment depuis le début, mais tes yeux disent la vérité. Et je vois à quel point cette personne te manque.
— Oui, Yannick était…
— Pas lui. L’autre.
Un mot, et il exhume ton souvenir. Je serre les poings. Mes larmes s’accumulent, troublent ma vue, déforment la gueule de Jones, qui me relance :
— Cela fait longtemps ?
— …
— Franck ?
— Non… oui… enfin…
— Quel âge ?
Ma langue se bloque. Tes yeux, ton petit cou, ton rire quand je faisais le con dans le bain.
— Hui… elle avait… huit ans…
Jones, le front plissé, libère un profond soupir. Son bras s’anime légèrement, comme s’il s’apprêtait à se pencher pour me taper sur l’épaule. Qu’il me touche et je lui arrache la tête. Mais non, il reste enfoncé dans son fauteuil, à m’observer :
— Quelle tragédie. La vie est si cruelle.
— …
— Nous allons t’aider. Le Temple du peuple va t’aider à surmonter ça.
— Merci… Père.
— Merci à toi. Notre échange m’a fait du bien. Tu sais, c’est dur, parfois.
— Quoi ?
— Tout… ils espèrent tant de moi… et le député qui sera bientôt là… c’est comme cette mouche, je n’arrête pas d’y penser… et toi, en la voyant agoniser, qu’aurais-tu fait ?
— Comme vous.
— C’est bien là le problème. « Ce qu’un homme a semé, il le moissonnera aussi. » Saint-Paul avait raison. Tu peux y aller, Franck.
Terminé, enfin. L’atmosphère de la pièce – la pression s’amoindrit sur mes épaules, sans pour autant me libérer totalement. Je desserre mes doigts et me relève lentement. Contiens ma rage. Lui tourne le dos. Reviens sur mes pas. L’entends se faire un autre rail, puis franchis la porte.
— Franck ?
Je ne veux pas, mais il le faut, alors je me retourne. Jones, si imposant il y a encore quelques secondes, m’apparaît désormais acculé, avachi de déchéance. De la pitié, c’est ce qu’il m’inspire à cet instant précis.
— Oui ?
— Paris… parle-moi de Paris…
— C’est une belle ville.
— Il paraît… j’aurais aimé y aller.
— Un jour, peut-être.
— Je t’aime bien, Franck, mais tu mens mal. À plus tard.
— À plus tard, Père.
La suite, je ne m’en souviens plus. Effacée par notre entrevue irréelle, qui m’a obsédé toute la journée dans les champs de maïs. « À mains nues. »
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