Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 34 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 36

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Diagonale.

Diagonale imparfaite.

Diagonale imparfaite aux aspérités couleur miel.

Hagard, je reconnais le bord de la pirogue, à l’arrêt, prisonnière d’un enchevêtrement de racines. Couché sur le flanc, je m’étonne d’être encore vivant, et le cafard ressurgit, accompagné d’une culpabilité viscérale. Mort à cause de moi. Je me tourne, heurtant les parois, m’assois, regarde tout autour. Mangrove étendue à l’infini, dont les immenses palétuviers aimantent mon regard jusqu’au ciel violacé. Ma montre. Hier, à la même heure, j’étais dans l’avion et Meyrieux me revient en mémoire avec sa tasse de café. Ma France, qui me manque tant. Heureusement, tu es là, avec moi… et je me fige.

Pétrifié.

Face à cinq Amérindiens sur la berge.

Visages émaciés, peaux mates, longs cheveux noir satiné… ils me fixent, ceinturés d’une brume métallique, armés de harpons taillés dans l’éclair. Et leurs pupilles dilatées de stupeur, si intenses qu’elles m’accusent au plus profond.

M’enfuir.

Maintenant.

Mais mon corps ne réagit pas.

Immobiles, ils guettent ma première réaction qui sera la dernière de mon existence. Toi, ta mère, nos souvenirs tourbillonnent et ma terreur se fait désarroi à l’arrière-goût de « Je t’avais prévenu » : cette sensation en entrant dans la boulangerie. Que cette porte me conduirait ailleurs, c’est-à-dire ici, face à ces mecs. L’un d’eux – trapu, œil crevé – ouvre les bras, dessinant un cercle.

— Wajanakom !

Je frémis, foudroyé par ses mots. Phonèmes à la consonance inédite ; nez ou larynx. Jamais entendu ces sons de ma vie. Et cette manière qu’il a eue d’ouvrir les bras, comme s’il avait voulu m’englober dans l’espace.

— Kamalëjatëi ?

— Heu…

Il pointe sa lance et je flippe davantage, avant de réaliser qu’il désigne ma veste. Je la leur tends, ils restent de marbre. Ils veulent juste savoir ce que c’est, alors je l’enfile, ajuste le col, et leurs fronts se plissent de consternation. Évidemment. Tu t’attendais à quoi, connard ? Qu’ils s’extasient ? Se prosternent devant la « déesse Levi’s » ? T’es pas dans Tarzan, ni Tintin au Congo, t’es dans la réalité, celle des harpons prêts à sévir.

Les Amérindiens parlent entre eux, aggravant mon malaise. Instant déroutant, où je suis à la fois exclu et objet de toutes les attentions. Mon sort se joue en ce moment même. Ne rien dire. Ne pas bouger. Laisser les moustiques me pomper le sang. Le borgne désigne les éraflures sur mes avant-bras.

— Je… on m’a attaqué…

Je leur indique le ciel, mime un avion, avant de capituler, ridicule. Un ange passe, splendide colibri, après quoi ils échangent à nouveau – « Opolan ! » « Sibi ! » – puis m’ouvrent leur jungle. T’inquiète, ma chérie, ça va aller, je suis là. Je suis là et je peine à saisir le sac, la main tremblante, le mets sur mon épaule, me redresse. La pirogue tangue, je manque de basculer, le borgne me tend la main… que j’attrape, et nos paumes se joignent, moites, unissant nos mondes.

Encore un pas, et me voici sur la berge, face à eux. Sous la pression des regards, je baisse le mien, constate qu’ils portent un cache-sexe en tissu. Leur unique parure. Trois s’aventurent dans la brume, les deux derniers me font signe d’avancer et je m’exécute, anxieux, hypnotisé par ces corps lézardés de cicatrices. Piqûres, brûlures, morsures – leurs peaux me racontent mille périls, à l’image de cette cuisse recousue dont les creux évoquent des crocs effroyables. Les feuillages plient sur leur passage et me reviennent en pleine gueule autant que les lianes, les relents d’écorces pourries.

Les deux autres me suivent de près. La faune commente notre progression, des singes aux perroquets, quand le campement se dévoile. Mon cerveau – curiosité et appréhension s’y affrontent et m’épuisent, mais la première l’emporte. Je dépasse une grande hutte montée sur pilotis, des habitats couverts de feuilles de palmiers, découvre le reste du groupe : vieillards coupant du bois, femmes aux seins lourds lavant des plats avec du sable, enfants confectionnant des entrelacs. Méticuleux, totalement dévoués à leur art, ces gamins sont magnifiques. Depuis toi, je n’ai rien vu d’aussi pur.

Tous suspendent leurs activités et m’observent, aussi ahuris que moi, lorsqu’une odeur me parvient, âcre. Ces carcasses de viande empilées, là-bas. Écœuré, je recule, bute contre plusieurs carapaces de tortues, où des fourmis se partagent les restes. L’un des pêcheurs me désigne :

— Kanawapoinë !

Les autres se lèvent, s’approchent de moi. Je désigne ma tronche – « Je cherche des Blancs » – et mime un coup de fil – « J’ai besoin de téléphoner » – mais le pathétique m’isole une fois de plus. Puis, l’idée jaillit : le guide de voyage, dans mon sac. Peut-être qu’en leur montrant une carte… mais tous m’encerclent, se mettent à parler. Et leurs yeux. Et les moustiques. Et les carcasses puantes. Et les carapaces grouillantes de fourmis, des milliers de fourmis frénétiques se disputant ton cadavre, ton visage purulent, tes yeux qui s’écoulent entre leurs mandibules, et je me réveille en panique, face à une Amérindienne à la lueur d’une flamme. Désorienté, je me découvre allongé sous une couverture, à l’intérieur d’une hutte. Sueur. Nuit. Mastications à ma droite. Une autre femme crache dans sa paume, y récolte une pâte gluante et l’applique sur mes avant-bras.

— A… Aïe…

L’autre me caresse le front, m’obligeant au repos. Je ne lutte pas et m’abandonne aux bras de ta mère.

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