Les Gentils
Chapitre 86
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— C’est… c’est qui ? N’approchez pas !
— C’est moi, papa.
— Ah… j’ai eu peur… j’ai cru que…
— Je te pardonne.
— Ma chérie… je regrette tellement et…
— Je sais. Allez, rendors-toi.
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Je ne mérite pas ça.
Ma vengeance mûrie durant des mois, à chaque seconde, chaque battement cardiaque, au-delà des routes et des rencontres, cette vengeance dont je t’avais fait le serment m’a été volée. Ma vengeance à moi, à laquelle j’ai tout sacrifié. C’est pour elle que j’ai tenu, pour elle que j’étais encore demain, pour elle que j’ai trahi mes valeurs et tant frôlé la mort. Ma vengeance, mon dû. Du matin au soir, elle était là, omniprésente, si réelle que j’en respirais presque l’odeur de sang chaud, avant qu’elle ne me soit confisquée.
Mygale. Il est mort à cause d’une putain de mygale. J’ai beau le savoir, me le répéter, j’arrive toujours pas à y croire. Dès que j’entrevois la scène, il y a comme un clapet qui se referme dans ma tête. Et pourtant, c’est ce qui s’est passé. C’est pas possible, il y a autre chose. Il y a forcément autre chose. Le destin, Dieu… quelque chose qui a décidé de me punir, comme si t’avoir perdue n’avait pas suffi. J’ai subi l’injustice la plus abominable au monde, et à présent, je dois endurer le pire des châtiments.
Non, je ne mérite pas ça. Aussi con, aussi imparfait que je puisse être, je ne mérite pas ça. Si ta mère était là, elle me dirait que rien n’arrive par hasard, que tout a un sens. Elle a toujours été un peu mystique. Sauf le jour de ta mort, lorsqu’elle m’a appelé, pendant que j’écoutais Atomic Rooster.
DEATH.
WALKS.
BEHIND.
YOU.
Là où la vie s’est arrêtée.
YOU.
BEHIND.
WALKS.
DEATH.
Mais remonter le temps me ramène au même point : ta mort, si injuste, et mon échec, qui l’est tout autant. Tu es morte, il est mort, et vous voilà réunis. Peut-être lui as-tu pardonné, à lui aussi. Je t’en sais capable, tu as cette force en toi. Tu es si généreuse… ta pureté est ma détresse. Abyssale. Tellement que j’en suis asséché, incapable de chialer. Ici, devant ce trou qui accueillera bientôt ton bourreau.
Je ne sais même pas comment je suis arrivé au cimetière. Je ne me souviens de rien, juste de l’assaut de Darius et de ton pardon. Ça m’a fait du bien, tu peux pas imaginer, et si je suis toujours en vie, c’est sans doute pour honorer ta miséricorde encore et encore, jusqu’à ce que je crève enfin. Je trouverai un autre moyen, t’inquiète, mais je ne partirai pas sans l’avoir revu. Son enterrement, je m’en fous. Ce que je veux, c’est le fixer une dernière fois, lui vomir en silence ma haine à la gueule. En attendant, je subis le défilé des habitants, tous ces cons qui me tapent sur l’épaule, me témoignent leur soutien pour la mort de mon ami. « Condoléances », « Désolé », « Courage »… leurs mots se déversent en bouillie sonore. Dix minutes que ça dure, qu’ils affluent avec leur compassion. Et le pire dans tout ça, c’est qu’en honorant sa mémoire, ils piétinent la tienne.
— Courage, me dit Darius, je suis là.
Je ne desserre pas les dents, concentré sur la tombe. Amy, Tom et les autres enfoncent le clou. Insupportable, leur parade se termine avec Esther et sa pleurniche.
— Je suis vraiment désolée, Franck.
Je l’ignore, attends qu’elle se casse, mais elle reste et en remet une couche :
— Je suis de tout cœur avec toi. Si tu as besoin de parler ou…
— Lâche-moi.
Elle marque un temps, le menton tremblant, et s’éloigne, accablée, lorsqu’un groupe apparaît. Une mini-procession composée de six mecs portant Yannick. Il n’a plus son teint cireux d’hier soir. Ils lui ont lavé le visage, le corps – son tatouage n’en est que plus flagrant : ce logo unique au monde, A flamboyant au tracé brut, gondolé par le relief de son épaule, qui descend lentement, lentement, lentement à l’intérieur de la tombe aux sons des pleurs de Jane, soutenue par deux autres filles. Jane, défigurée par le deuil. À la voir si désemparée, je me dis que sa souffrance doit être proportionnelle au bonheur vécu avec lui. Ton bourreau, un mec bien ? Non. Quand on fait ce qu’il a fait, on est un salaud, point barre.
Jane ; on lui parle, lui tend une petite pelle remplie de terre, que sa main tremblante peine à saisir. On insiste, elle échoue encore, lorsqu’une autre main – veineuse – lui glisse la pelle au creux de la paume et lui replie tendrement les doigts. « Nous sommes avec toi » – la voix de Père, là, devant moi. Massif, ancré dans le sol en monolithe humain.
Cheveux bruns gominés.
Ray-Ban aux verres teintés.
Visage émacié.
Chemisette rouge au col éventé.
Et cette force invisible, ce magnétisme. Des années que je n’avais pas ressenti ça, cette dense légèreté presque palpable, ce réconfort profondément intime et sécurisant. La dernière fois, c’était en franchissant le rideau de perles de la cuisine de… mes parents. Maman. Papa. Vos sourires apaisés – conjugués au tien – me bouleversent et je me tourne, quitte le cimetière.
— Tu restes pas ?
Darius, qui appartient déjà au passé, comme les autres. Je m’éloigne, poings serrés, dépasse la tour en direction de la sortie. Oui, ma chérie, il est temps. Pour en finir, j’ai besoin d’être seul, hors d’ici. Alors, adieu, le dispensaire. Adieu, la nursery. Adieu, les potagers. Adieu, les champs de maïs. Adieu, les haut-parleurs. Adieu, Jonestown et sa pancarte d’accueil. Encore quelques secondes, et son « Bienvenue » sera dans mon dos… mais Larry apparaît face à moi :
— Où tu vas ?
— Je pars.
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Tu te plais pas, ici ?
— Je me casse, c’est tout.
— Non.
— Comment ça « non » ?
— Non, tu pars pas.
Ses yeux. D’antipathique, il devient hostile. J’avance, excédé, mais il me retient par le bras.
— Retire ta main.
— Alors, retourne avec les autres.
— Écoute…
— Personne ne sort d’ici.
— Hein ?
Larry me fait signe de regarder derrière moi. Je me retourne et ne vois que la tour, au sommet de laquelle le mec me vise avec un fusil. L’instant bascule. Radical, comme cet index caressant la détente du fusil, je le sens d’ici. Et Darius, Ramón et les centaines d’autres, qui me fixent au pied de la tour. Un millier de regards alignés derrière leur Père.
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