Les Gentils
Chapitre 85
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Quand t’es née, on t’a acheté plein de bouquins pour bébés. Mme Fontaine, la gentille libraire, appelait ça des « albums d’éveil ». Il y en avait avec des surfaces à toucher, d’autres avec des rabats, mais celui qui te captivait le plus, c’était Avant/après. Tu y découvrais la notion d’évolution, d’une graine devenue fleur à un œuf devenu poussin. Eh ben, là, c’est pareil : ce matin, on était tous debout dans la camionnette, et maintenant, on est tous assis. Avant/après notre journée harassante.
Avachi contre la paroi, j’observe les autres, aussi usés que moi. Je masse ma paume, ce qui me soulage quelque peu, lève les yeux et m’en remets aux feuillages quadrillant le crépuscule. Fresque féerique sans cesse réinventée, à laquelle il ne manque qu’une musique. Un morceau aérien. J’explore mes souvenirs, fouillant dans mes bacs à vinyles, cherche un groupe pour accompagner cet interlude merveilleux. Gong ? Trop farfelu. Crimson ? Trop sombre. Yes ? Ouais, South Side Of The Sky. Pas le début, un peu chiant, mais la partie avec les chœurs…
« La, la, la, la, la, la ! »
… le piano…
« La, la, la, la, la, la, la, laaaa ! »
… couverts par le crissement des pneus. Retour à Jonestown. Les corps se redressent, quittent la camionnette un à un. Je récupère la machette – Aïe ! – et change de main, sors avec les derniers. Des quinquas, comme ce mec chétif, que j’aide à descendre.
— Merci…
— Ça va aller ?
Il acquiesce, reprend son souffle. Je rejoins les autres dans la grange, me calque sur leurs gestes : machette à droite, casquette à gauche, le tout empilé sur deux longs établis poussiéreux. Je ressors avec le groupe, suis le mouvement entre les potagers. On dépasse le pavillon de Jones, où pénètre un ado à la coupe afro, et on se dirige vers les douches.
— Salut, mec !
Darius et sa jovialité permanente. Je me mets en chemin, il me relance :
— Alors, cette journée ?
— Crevante.
— Les premiers jours sont difficiles, mais au bout d’une semaine, t’auras pris le rythme.
— Pas sûr que je tienne une semaine.
— Mais si, tu verras. Allez, une bonne douche et…
« NOOOON ! »
Le cri résonne à travers le site. La souffrance d’une fille, à la sortie du dispensaire, soutenue par une infirmière. J’échange un regard avec Darius, aussi médusé que moi. La nana éplorée se débat, mais l’infirmière la retient, l’empêche de retourner à l’intérieur.
« NOOOON ! »
Alertés, des centaines d’habitants accourent. Leur panique se propage jusqu’à Darius et moi, nous dépasse en direction du dispensaire, d’où sortent deux Latinos transportant un corps. Ils le déposent au sol, la fille se rue sur le mort, l’enlace de son désarroi…
« NOOOON ! YANNICK ! »
… et je suis foudroyé. Et les hurlements. Et l’émotion de la foule. Et moi, qui avance lentement, le cœur survolté. Bouscule les gens. Me fraye un passage. Traverse les murmures, les sanglots, les mots de ta mère au téléphone – « Je te dis que les flics l’ont arrêté ! » – et mes tripes se contractent en prière animale. Les derniers habitants s’écartent, je m’arrête à quelques mètres de la fille agenouillée, embrassant follement « YANNICK ! » Alors, les cris, le brouhaha cessent dans ma tête. Plus aucun bruit, rien que le silence et ce cadavre allongé, devant moi. Sa maigreur, son visage… et je me revois hier matin, juste après mon réveil, dans le dispensaire, sorte d’hosto miniature un peu cheap, avec une dizaine de lits disposés en U. Deux sont occupés : à droite, une nana ronfle, et là-bas, un blond sous perfusion, recroquevillé, dont je découvre l’épaule tatouée du logo Anarchie.
(Non)
Je vacille.
(NON)
Submergé par l’indicible.
« NOOOOON ! » – la fille agrippée à ce blond-qu’a-pas-les-cheveux-bruns-comme-Yannick-même-si-elle-hurle-son-prénom, lorsque l’infirmière l’arrache au mort :
— Viens, Jane… viens, c’est fini.
Et la preuve ultime, celle que je redoutais, me transperce. J’étais à Jonestown, je me retrouve à Marseille avec Jules – « Jane, l’une de mes pensionnaires. Entre eux, ça a été le coup de foudre » – et la rage reste bloquée dans ma gorge, me déchausse les dents. L’infirmière éloigne Jane, effondrée, me laissant seul face à lui. Ton bourreau et moi, enfin réunis, mais trop tard. Ouais, l’infirmière a raison, c’est fini. J’ai perdu et t’as gagné, fils de pute. Tu t’es teint les cheveux pour essayer de m’échapper, c’est ça ? Brun ou blond, t’étais là, tout près, à portée de mains, mes mains qui auraient pu t’étrangler, t’étriper. T’étais là, après tout ce temps, ces milliers de kilomètres, et je suis passé devant toi sans te voir, trop pressé de te traquer. Réveille-toi. Tu peux pas me faire ça. Réveille-toi, enculé. Tu peux pas, après ce que tu m’as infligé. Réveille-toi, je t’en supplie. Allez, juste une seconde. C’est tout ce que je te demande, tu me dois bien ça. Une dernière seconde de vie, pour que je te l’arrache de mes propres mains, et Darius me rejoint :
— « Yannick » ? C’est lui, ton pote ?
Je serre les poings à m’en saigner les paumes.
— Merde… Franck… je suis désolé…
Les larmes me crament les yeux.
— Si j’avais su… t’avais dit qu’il était brun, alors…
Tremblant, je ne vois que Yannick, scrute sa peau, traverse ses paupières et le sonde, n’y trouvant que mon chaos. Darius, encore :
— Je le connaissais pas… paraît qu’il a été mordu par une mygale, il y a trois jours… c’est pas le premier à qui ça arrive… je suis vraiment désolé, Franck…
Il me tape sur l’épaule et je rejette sa main, bouillonnant de fureur. Darius se remet à parler, je sais pas ce qu’il dit, je m’en fous, je veux qu’on me laisse tranquille, me laisse avec ton assassin. Soulevé. Enveloppé dans un drap par les deux Latinos, qui se tournent vers moi et se figent. Ma détresse, sans doute. Non, c’est pas moi qu’ils regardent, mais derrière. Darius aussi, la foule entière, tournée vers la cantine aux spots aveuglants. Tous immobilisés, à l’approche d’une présence.
— C’est lui, chuchote Darius.
Ébloui par les spots, je ne vois qu’une silhouette noirâtre à l’aura spectrale, avançant d’un pas conquérant. Jane s’y précipite – « Père ! » – puis se blottit dans les bras obscurs, où ses pleurs reprennent. Insoutenables. Je tourne le dos à tout ça, m’éloigne de la foule, tandis que la voix résonne derrière…
« APPROCHEZ ! JANE A BESOIN DE NOTRE AMOUR ! »
… et j’avance dans la nuit, en direction de la grange. Encore un pas, un supplice, et je pénètre à l’intérieur, m’écroule à genoux, m’enfonce le poing dans la bouche.
Mords.
Fort.
Très fort.
Et le sang, les larmes me submergent. Pardon, ma chérie. C’est pas ma faute, mais je te demande pardon. Tu sais, j’ai tout fait pour honorer ma promesse. Tout. Pardonne-moi, je t’en supplie. Pourquoi tu dis rien ? T’es fâchée, c’est ça ? Je te demande pardon, de toute ma vie, mais c’est inutile, je le sais bien. Je te comprends. Après tout ça, tu dois en avoir marre. Moi aussi. Alors, ouais, extirper le poing de ma bouche, sentir le sang s’écouler le long de mon bras et me rétablir, balader mon regard dans la grange. Pelles. Râteaux. Casquettes. Chapeaux de paille. Machettes, et j’en prends une, l’applique sur ma gorge. Je t’aime. Je t’aime et j’arrive. Je ferme les yeux, retiens ma respiration, appuie la lame sur ma carotide… quand le cri. Darius et son cri strident, sa main sur la mienne, sa panique précédant ma chute, le choc, la nuit.
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