Les Gentils
Chapitre 99
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Je m’appelle Franck, j’ai trente-deux ans et je sais plus quoi penser. Trop de choses dans ma tête. C’est dur, mais j’essaie de comprendre comment j’en suis arrivé là.
Rembobiner.
Revenir au gamin que j’étais, né à Paris, d’un couple de commerçants. Leur boutique de fringues se trouvait rue Mouffetard. Après l’école, c’est là que je faisais mes devoirs, dans l’atelier. C’était morose, comme à la maison. Mon père avait fait la guerre, il en était revenu avec un certain sens du silence. Ma mère était tendre avec moi. Effacée, mais tendre. À l’époque, j’étais plutôt timide, mais ça ne m’empêchait pas d’être joyeux, d’avoir des copains. Un jour, il a fallu vendre le magasin et mon père s’est recyclé en inspecteur pour une boîte d’assurances. Il gagnait plus, mais à cause de son job, on a pas mal déménagé. Caen, Lille, Angers… à chaque ville, je me faisais de nouveaux potes, que je ne retrouvais plus l’année suivante. Et la fille des voisins, à Bourges, m’a longtemps manqué. Ensuite, mon père a fini par obtenir un poste fixe à Paris et on y est retournés. Nouveau quartier, collège pourri, puis la découverte du rock. Une révélation. Alors, ma vie s’est accélérée : dépucelé à quinze ans, fumeur à seize, cinéphile à dix-sept… après l’armée, j’ai traîné avec des hippies, j’ai enchaîné les meufs, les jobs, et grâce à mes économies, et à la banque aussi, j’ai pu ouvrir ma boutique à Belleville.
Puis, ta mère est entrée dans ma vie.
L’amour.
Ta mère et toi.
L’émerveillement.
Huit ans de bonheur. T’étais enjouée sans être chiante, et nous, cool sans être laxistes. Notre harmonie était permanente, irradiant toute la famille. Avec mes parents, si on a commencé à se parler, c’est grâce à toi. Bref, chaque jour, c’était les vacances. Et la joie quotidienne de te voir grandir, de côtoyer ton intelligence, ton sourire.
Voilà.
J’ignore pourquoi je t’ai raconté tout ça. Peut-être parce que, après, je pourrai plus. Nuit blanche. Il fait encore jour, mais il y a tellement de monde qu’on s’y prend à l’avance. Ce sera bouclé à la tombée de la nuit, sauf s’il y a des réfractaires, mais j’en doute car je ne vois ici que des illuminés et des soldats armés de mitraillettes. Ryan, Speier, les journalistes ; j’imagine leurs cadavres sur le tarmac, criblés de balles.
Jones apparaît dans un silence funèbre. Ray-Ban, chemise rouge, pantalon blanc – tout y est, sauf le charisme. Je le retrouve tel qu’il était à l’issue de notre échange, acculé. Tous le regardent passer, livides, les yeux écarquillés. Darius n’est pas loin, j’essaie de le fixer, mais il m’ignore. Jones monte sur l’estrade, lisse sa raie gominée, s’empare du micro. Un regard à sa famille, au premier rang, et il se lance :
— Merci… merci à tous d’être restés… je vous aime !
— NOUS AUSSI, PÈRE !
Leur ferveur est intacte, même chez ceux qui voulaient fuir, tout à l’heure. Sitôt repris, sitôt réembrigadés. À les voir si fascinés, j’ai l’impression d’être revenu une semaine en arrière. Rien n’a changé, comme si la délégation n’était pas venue, comme si la vérité n’avait pas vaincu. Un larsen, et Jones poursuit :
— Je n’ai pas voulu ça… j’ai fait de mon mieux, mais certains d’entre nous, avec leurs mensonges, ont rendu notre vie impossible.
— C’était des Blancs ! dit une femme. Ils finissent toujours par trahir !
— Pas tous, non… préservons-nous du Mal, qui cherche à nous opposer les uns aux autres… ces gens sont partis parce qu’ils étaient faibles… et nous, nous sommes forts.
— OUI, PÈRE !
— Forts et unis face au Mal… la mort du député va déclencher une intervention de l’armée américaine… la CIA va venir ici et tuera vos enfants.
La peur se répand alors, les couples s’enlacent, les parents étreignent leurs petits. Mon cœur s’emballe. Je veux me tirer d’ici, mais les soldats sont bien trop nombreux, tous à l’affût, le doigt sur la détente. Jones continue et, au fil des secondes, se régénère devant ses fidèles. Leur foi est son carburant. Ses mots, ses phrases se remettent à claquer. Le discours fait le dieu, et le dieu fait le discours, toujours plus grave.
— Ils vont venir, mais n’ayez pas peur ! Faites-moi confiance, je ne vous ai jamais menti et je sais que l’assaut de la CIA est imminent !
— AIDEZ-NOUS, PÈRE !
— N’ayez pas peur ! Nous allons agir comme au temps de la Grèce antique ! Et nous le ferons sereinement car il ne s’agit pas d’un suicide, mais d’un acte révolutionnaire !
« Suicide. »
Le mot est lâché, et personne ne s’en émeut. Ils l’ont tant entendu durant des nuits qu’ils ont fini par le banaliser, le vider de sa substance mortifère. Et moi, prisonnier de ce cauchemar. Jones en remet une couche sur la CIA, enchaîne avec l’URSS, prétend qu’il a tenté de négocier notre exfiltration et que ça n’a pas marché.
— Ils nous ont trahis, eux aussi ! Tous ! Mais je ne vous abandonnerai pas !
— Père ! dit un vieillard.
— Oui ?
— Je vous remercie de tout mon cœur, car je n’ai jamais été aussi heureux. Et je suis heureux de choisir mon destin. C’est notre droit à tous.
— Exact ! Et ce droit est notre ultime liberté ! Ils vont venir pour tuer nos enfants ! Je ne les laisserai pas s’en prendre à ma famille ! Et vous ? Les laisserez-vous faire ?
— NON, PÈRE !
Il se tourne vers sa femme, lui dit qu’il l’aime. Marceline lui répond la même chose, émue, tandis que je cherche un moyen de me casser. Jones parle maintenant à ses gamins, leur dit qu’il les aime tout autant, puis s’adresse à nous.
— Je suis prêt ! Nous sommes tous prêts et nous allons donner nos vies en signe de protestation contre le Mal, le vice des autres, leur cruauté !
Un mec éclate en sanglots, dit qu’il aime trop sa fille pour le faire. Jones le rejoint et lui caresse les cheveux, le prend dans ses bras.
— N’aie pas peur, puis à la foule : n’ayez pas peur de mourir ! Si nous ne le faisons pas, ils tortureront nos enfants et nous ne pouvons accepter cela !
L’homme essuie ses larmes, remercie Jones, qui lève le poing :
— Nous œuvrons pour la paix !
— NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX !
— Et si nous ne pouvons vivre en paix, alors nous mourrons en paix !
Et ce que je redoutais se produit. Comme l’autre nuit, un groupe avance. Comme l’autre nuit, ils saisissent les bidons. Comme l’autre nuit, ils versent les sédatifs dans les cuves de soda. Avec, ce soir, l’ingrédient qui fera toute la différence :
Cyanure.
Des litres de cyanure. Oh, mon Dieu. Ce salaud a préparé ses fidèles depuis des mois, les a conditionnés à boire ce cocktail, sauf que là, ce n’est plus une répétition. Je l’ai fait l’autre nuit, bien obligé, et cette fois, je refuse. Les autres prennent de grandes louches et, méthodiquement, mélangent le contenu des cuves.
— N’ayez pas peur !
Ils n’ont pas peur.
— Regroupez les enfants !
Ils regroupent leurs enfants, les alignent en rangs. Ma chérie. Ils font boire aux premiers. Ma chérie, ne regarde pas. Ils font boire aux suivants – une louche chacun, ça suffira – et l’émotion m’étrangle. Ceux qui ont bu sont accompagnés à l’extérieur par leurs parents, qui les enlacent, les allongent dans l’herbe.
— N’ayez pas peur, les enfants ! Ça va bien se passer, vous allez juste dormir !
Les gamins se succèdent ; c’est horrible. Et ces bébés en pleurs, ces seringues, ces parents qui leur embrassent le front. Le couple Jones accompagne sa famille vers les cuves. Deux de leurs aînés s’enfuient, Marceline en rattrape un, d’autres petits flippent et s’échappent, coursés par des militaires. Ils en ramènent plusieurs, terrorisés, empoisonnés, allongés par dizaines, quand résonnent des cris épouvantables. Ça y est, les premiers ont succombé. Leurs parents sont dévastés, consolés par le monstre.
— Je sais ce que vous ressentez, mais grâce à vous, ils ont échappé au pire !
— J’ai… j’ai tué mon fils ! hurle une nana, la tête entre les mains.
— Non, tu n’es pas responsable ! Les coupables sont ceux qui nous ont trahis ! Ton enfant, vos enfants sont partis en paix, car nous œuvrons pour la paix !
Les derniers avalent le poison, avant de se mêler aux autres. Tous allongés sur le ventre, la face dans l’herbe. Certains convulsent ou se tordent de douleur, mais la plupart meurent sereinement. Trois cents gamins, trois cents cadavres. Des parents s’effondrent, d’autres les soutiennent. Jones embrasse sa femme et lui caresse la joue.
— Nous les avons sauvés.
— Oui, mon amour.
Un dernier baiser, et Marceline se dirige solennellement vers les cuves. D’autres parents, les yeux rougis, la suivent d’un pas robotique. Jones a réussi son coup : maintenant que leurs gamins sont morts, ces gens n’ont plus aucune raison de vivre. Il s’installe sur son trône et s’enfonce dans le dossier, exténué, la chemise transpirante. Le crépuscule s’abat sur Jonestown, où les haut-parleurs s’en font l’écho.
« ALLEZ, BUVEZ ! VOUS AVEZ VÉCU
COMME PERSONNE N’A VÉCU ET AIMÉ ! »
Ils boivent…
« BUVEZ ! N’AYEZ PAS PEUR ! »
… boivent…
« MOUREZ AVEC DIGNITÉ ! »
… boivent…
« BUVEZ ! DÉPÊCHEZ-VOUS ! »
… boivent…
« BUVEZ AVANT QU’ILS N’ATTAQUENT ! »
… vont à l’extérieur…
« ALLEZ, BUVEZ TOUS ! »
… s’allongent sur le ventre…
« VOUS VOICI LIBRES ! ENFIN ! »
… par dizaines, par centaines. Les couples se tiennent par la main, les parents se couchent contre leurs petits. Beaucoup se tordent en hurlant, comme Marceline, là-bas. Un spasme, un autre, et elle se fige dans l’herbe. Tous. Le sol n’est plus qu’un tapis de cadavres, qui ne cessent de s’accumuler. C’est là, dans les râles inhumains et l’agonie la plus atroce que meurt la promesse d’un monde meilleur. Devant, on nous remplit des gobelets et la foule avance, m’obligeant à faire de même.
« N’AYEZ PAS PEUR ! »
Non.
« BUVEZ, LIBÉREZ-VOUS ! »
Je refuse de crever ainsi. Mitraillé, peut-être, mais pas comme ça, pas de ma propre main. Après toi, j’aurais pu en finir un milliard de fois, et si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas pour mourir ici, avec tous ces fous. Je résiste, mais les suivants me poussent vers la mort. Encore quelques mètres, quelques cris, et me voilà face à ce gobelet offert par une nana souriante, les yeux larmoyants. Et Jones, avec sa rengaine aliénante. Et ce gobelet, qu’on me tend avec insistance.
— Allez, fais-le.
— Non… pas toi…
— Tu as tellement souffert, ça va te faire du bien.
— Non… je veux pas !
— Fais-le, Franck. Nous œuvrons pour la paix.
Un hurlement résonne derrière ; ce mec qui s’enfuit. On le rattrape, on le force à boire, d’autres paniquent à leur tour. Jones appelle au calme, et moi, je ne suis plus là. Courir. Courir. Courir et trébucher, m’écrouler parmi les morts, tous ces morts étendus à perte de vue. Leurs yeux vitreux, leurs lèvres baveuses – l’horreur. Des militaires se précipitent et je repars, la peur au ventre. Je ne suis pas seul, d’autres ont fui avec moi. Des jeunes, des vieux… fusillés, qui roulent dans la poussière. Je fuse, zigzague entre les balles, lorsqu’on me plaque violemment au sol. Je me retourne, découvre Darius, enragé. Il me boxe, me maintient sur le dos, Esther s’approche avec un gobelet. Je me débats et ferme la bouche, Darius essaie de me la rouvrir, je résiste de toutes mes forces.
— Mmmm !
Il s’acharne.
— Mmmmmmm !
Il me serre les couilles, je hurle et Esther vide le gobelet dans ma bouche. J’essaie de recracher, ils ferment mes lèvres pour m’obliger à avaler. Tirs, quelque part. Un corps tombe près de nous, détournant leur attention. Je les expulse d’un coup de pied, crache le poison, Darius se jette sur moi et m’assène des coups de poing, tandis qu’Esther est prise d’une quinte de toux. Elle bave. Convulse. Se tord en hurlant. Ses cris se mêlent à ceux de Darius, animal, qui me frappe sans relâche. Je lui boxe la gueule, lui explose le nez. Plus je cogne et plus il tousse, lui aussi. Il redouble de rage, comme dopé par son calvaire. Coups, insultes… et il se fige au-dessus de moi, la gueule en sang, les yeux révulsés. Une expiration, caverneuse, puis il s’écroule.
Je me redresse, sonné, au milieu du champ de bataille. Tous ces corps allongés, ces vivants mitraillés. Chaos. Anarchie. Yannick. Et Jones, au loin, qui continue de déblatérer ses saloperies. Il reste encore un peu de monde, alors il donnera tout jusqu’à sa dernière victime. Je repars sous les tirs, fonce entre les cadavres, les cabanons. Devant, une poignée de gens parvient à s’enfuir de Jonestown et disparaît dans la jungle. J’accélère, à bout de souffle. Plus que cinquante mètres, quarante, trente…
« MAMAAAAAN ! »
… et une vision annule toutes les autres : cette gamine en larmes, agenouillée, qui s’acharne à secouer une morte. Sa détresse viscérale, sa blondeur violacée par le crépuscule. Je bifurque, la prends dans mes bras et l’arrache à l’enfer, l’emportant avec moi.
— MAMAAAAAN !
Elle se débat en hurlant, me frappe avec ses petits poings. Tant de fureur dans un corps si frêle. Sa sueur, ses cris m’enfièvrent, mais je la contiens et fonce vers la sortie, avant de plier sous son poids. Stoppé net, je pose un genou à terre, elle se déchaîne :
— Laissez-moi !
— N’aie… n’aie pas peur…
J’essaie de me relever, mais vacille, manque de la lâcher. Si lourde, bordel. Forcer sur mes cuisses, me rétablir enfin. Non, j’y arrive pas et contracte davantage mes muscles, exigeant l’impossible de mon corps éprouvé. Hystérique, la p’tite implore sa mère, lorsque mes. Pou. Mons s’em. Brasent. Ça brûle, me bouffe de l’intérieur. Spasmes. Mal au bide, aux os. Torture si extrême que c’est pas humain, qu’il y a pas de mot, même pas un dieu à supplier. Me. Me relever, mais chaque effort, chaque pression accroît le calvaire. Et les morts. Et l’écho des mitraillettes. Et ces décharges en moi, toujours plus féroces. Comprends pas ce qu’il se passe, juste ce fiel qui me crame l’œsophage. Cyanure ; ça peut être que ça. Les salauds, ils ont réussi. Je vais mourir. Je vais mourir, putain de merde. Plus ça me déchire, plus la gamine se tord de douleur dans mes bras.
— MA… MA… MAMAAAAN !
Son appel se déforme en hoquet compulsif. Empoisonnée, elle aussi – le gobelet dans la main de sa mère. La fillette panique, bave sur mon torse. Non, c’est moi qui bave. Bave et convulse. Convulse et la serre contre moi, lui caresse le front de ma main tremblante, quand retentit une ultime détonation : Jones, au loin, la gueule en sang, entouré de morts agrippés à son trône. L’image chancelle et je me sens chavirer, claquer au sol. La terre se fait poussière, mystique évanescente, and I went into a dreaaaaam où la gamine se blottit contre moi. Son souffle, ses cils frénétiques qui me chatouillent le cou. Elle se relâche, s’abandonne à mon étreinte. Son agonie, lente, est la mienne. Je m’appelle Franck, je suis né à Paris et je crève à Jonestown. Un dernier spasme, un dernier arôme de vie, et la nuit m’absorbe dans le doux parfum de ses cheveux.
Et c’est bon.
Si bon de se retrouver.
Tu m’as tellement manqué.
Je t’aime.
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Le 18 novembre 1978, sur le tarmac de Port Kaituma, le député Leo Ryan ainsi que trois journalistes ont succombé sous les balles de Larry Layton et d’autres adeptes du Temple du peuple. Les onze personnes qui les accompagnaient ont été blessées, dont Jackie Speier, l’assistante de Ryan. Tous ont été hospitalisés en urgence, tandis que les autorités locales alertaient le président Carter.
Le lendemain matin, plusieurs hélicoptères de l’US Army se posaient à Jonestown, où les militaires ont découvert les corps de plus de 900 victimes dont 304 enfants. Seules 167 personnes ont survécu à cette tragédie, qui constitue à ce jour le plus grand suicide de masse de l’histoire. Quant à Jim Jones, tué d’une balle dans la tête, on ignore toujours s’il s’est suicidé ou s’il a été assassiné.
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