Les Gentils
Chapitre 71
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… rouler des semaines, au son grésillant de l’autoradio. Plus de musique, plus qu’une bouteille. Assoiffé, affamé, enchaîné au volant, extension de mes mains poisseuses. Yannick ; son image m’échappe de plus en plus. Mon cerveau – « Grzgrz ! » – court-circuité par la canicule. Et l’agonie du moteur, la succion acharnée des moustiques, les grincements du camion, de mon corps suintant la pisse et la crasse.
Je me gratte les couilles, allume ma dernière Marlboro. Plénitude ternie de culpabilité, pour n’avoir pas retardé davantage cette clope. Je pourrais l’éteindre et la finir plus tard, mais ce ne serait pas pareil, alors je la fume, y puisant un plaisir ambigu, un peu plus amer à chaque seconde. Instant rythmé par le balancement du pare-soleil et de son petit miroir, où je te découvre à l’arrière.
Ton visage craquelé, décharné par endroits.
Tes cheveux épars dégoulinant de pourriture.
Ta peau flétrie sous ta robe auréolée de putréfaction.
Et tes yeux qui n’y sont pas, ouverts sur l’abîme, d’où s’échappent deux cancrelats. Je les regarde descendre le long de tes joues, zigzaguer entre les plaies pour disparaître sous ton col, puis croise à nouveau tes orbites.
— Coucou, ma chérie ! Ça va ?
Aucune réponse, ce qui ne te ressemble pas. Toi, la pipelette. En voyage, les autres parents prévoient des jeux, des bouquins pour occuper leurs gamins, mais pas moi : on peut passer quatre heures de train sans rien, juste toi et moi, à discuter. Mais là, tu n’as que le silence à m’offrir entre tes lèvres purulentes.
— Eh ben ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu m’as dit de plus te parler, alors je me tais.
— Non, mais j’ai dit ça sur le coup de la colère. C’est fini, maintenant.
— Tu te fous de moi ? D’abord, tu me dis de la fermer, tu menaces même de me frapper, et après, parce que tu te sens seul, je suis censée te tenir compagnie ?
— Mais… qu’est-ce qui te prend ?
— Depuis le début, tu fais de la merde ! Tu t’es vu ? Tu sais même plus où tu vas !
— C’est pas vrai. Je suis la carte et les indications…
— C’est ça, continue à t’entêter ! Maman avait raison, elle a bien fait de te lâcher ! Et moi, comme une conne, je t’ai cru !
— Hein ? Mais pourquoi…
— Tu m’as dit que tu le trouverais, mais j’aurais dû savoir que ce serait perdu d’avance ! Et tu vas crever ici, comme une merde ! Tu m’as trahie, je te déteste !
— Ma… ma chérie… dis pas ça, je t’en supplie… et je le trouverai, je te jure…
— Si tu m’avais protégée, on n’en serait pas là ! C’est à cause de toi si je suis morte ! Je te hais ! Maintenant, fous-moi la paix et crève, sale fils de pute !
Je m’effondre, quand survient un JBLORF ! Marécage. Le camion tangue, s’embourbe. Ça crisse, s’infiltre et inonde l’arrière. Panique. Boussole. Carte. Passeport. Sacoche, qui m’échappe dans le basculement du véhicule. Je la récupère, l’eau gagne les sièges et capture mes chevilles, mes mollets, mes cuisses. J’ouvre la portière, là-haut, balance la sacoche sur la berge, puis la bouteille, mais glisse, heurte le levier de vitesse, me glace au contact des flots. Immergé jusqu’au torse, je m’agrippe au siège passager, me hisse avec effort et parviens à m’extraire, me jette dans la vase. Gluante, fétide – j’en ai plein la gueule. Plus je nage, plus j’ai la gerbe, concentré sur la sacoche à une dizaine de mètres. Le camion périt dans un bordel de grincements et d’effervescence bulleuse, quand résonne un plongeon. Je regarde derrière, vois la queue d’un alligator dépasser du marécage, où les écailles anguleuses serpentent dans ma direction.
Nager.
Nager de toutes mes forces.
Nager et me retourner, confronté à sa progression fulgurante, alors je redouble de rage, exulte en atteignant la berge, exténué. J’arrache la sacoche et m’élance, trébuche, m’étale sur le flanc, pétrifié à la vue du monstre. Énorme. Sa cuirasse ruisselante. Son goitre répugnant écrasé sur la terre. Ses yeux carmin et sa gueule, qui se rapproche, se déploie, se referme… sur la sacoche, tandis que je m’enfuis à travers la jungle. Animal, je cours longtemps, écorchant mes bras, avant de m’écrouler, les poumons en feu.
Seul.
Tout seul, une fois de plus.
Et plus de carte, plus de boussole, plus d’eau, plus de passeport, plus rien.
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