Les Gentils
Chapitre 30
- 30 -
Stayin’ Alive.
Les Bee Gees, prophétiques.
J’en rirais si j’en avais la force. Plus aucun tonus ; la terreur m’a vidé. Éreinté, j’arrive à peine à manœuvrer le gouvernail, à l’étroit dans la pirogue, le cul dans le jus de poisson. Direction l’inconnu, où le soleil filtre entre les palmiers, irradiant la rivière. En sueur, je me concentre sur l’horizon au son du moteur. Il force, peine de plus en plus, n’annonçant rien de bon, mais j’y crois et garde le cap.
Malgré la chaleur.
La soif.
Les moustiques.
Les courbatures.
Et mon corps qui tremble encore une heure après. L’odeur d’essence, ajoutée aux relents de poissons, me retourne l’estomac. Mal au cœur, mal assis. Je déplie les jambes, poussant ma veste, mon sac, d’où j’arrache la bouteille d’eau. Trois gorgées, et c’est tout pour l’instant. Faut se rationner, tu sais, car j’ignore combien de temps on sera obligés de naviguer. Je referme la bouteille, quand mes agresseurs reviennent me hanter, avec ce pauvre mec mort à cause de moi.
Plouf !
Je sursaute, scrute l’eau derrière et ne détecte aucune menace, juste des cercles ondulants. Couleuvre, peut-être. Ou caïman. Je suis sûr qu’il y en a plein ici, prêts à me bouffer, comme ce jaguar aperçu tout à l’heure. Il faudra bien que je regagne la berge pour trouver un guide, un téléphone, mais les mecs pourraient me retrouver. Me retrouveront.
Condamné à l’errance, je continue de naviguer, assailli de moustiques. Le spray n’aura servi à rien. Enfin, si, il m’aura sauvé la vie, mais pour le reste… à croire que le produit les attire, tant ils me pilonnent. Visage. Cou. Avant-bras, où les mouches convoitent mes éraflures. Je les expulse, elles reviennent parader sur le sang séché, se gorgent de ce qu’elles peuvent avant que les croûtes se forment.
Autre plouf ! autre sursaut, autres sons : ces croassements en provenance de la berge. J’y entrevois des grenouilles à travers les pousses, du manioc, je crois, je sais pas, je m’en fous, j’ai envie de fumer. Le paquet, tombé de ma poche durant la course ou la chute. Un malheur n’arrivant jamais seul, le moteur s’arrête subitement dans une épaisse fumée noire. J’essaie de le relancer, m’acharne sur la poignée – « Allez ! » – avant de me rendre à l’évidence, vaincu par le sort. Et ces singes, là-haut, qui se foutent de ma gueule.
Je marque un temps, vaincu, puis soulève mon sac, le place derrière et m’y adosse, m’en remets au courant. Il n’y a personne pour le voir, mais moi, je sais : de vengeur, me voici loser. Résignation. Cafard. Solitude extrême, comme si je dérivais vers ma propre mort.
OceanofPDF.com