Les Gentils
Chapitre 92
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L’enfer. Ici, en plein cagnard, au milieu des épis de maïs. Des heures que je m’éreinte à les arracher, me saigne les mains comme un putain d’esclave. Un parmi des centaines. Moi/eux, c’est pareil. Ce que Jones veut. Me briser physiquement, moralement, pour mieux me lobotomiser avec ses haut-parleurs. J’en peux plus ; de moins en moins de tonus. Une semaine que je bouffe rien. À ce rythme, dans un mois, j’aurai la peau sur les os, mais je résiste, continue de chanter dans ma tête à l’insu des autres, en français. Ma langue, ma terre, ma digue face aux sermons de Jones :
— NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX !
Tenir bon, toujours. Avant, la musique était ma passion. Désormais, c’est mon bouclier. En sueur, accumulant leur maïs, je redouble de concentration. Après Higelin et Renaud, je m’en remets à Barbara et son Aigle noir. L’intro au piano, puis la voix – « Un beau jouuuur, ou était-ce une nuiiiit » – qui couvre celle de Jones :
— ŒUVRONS POUR LA PAIX, MAIS RESTONS VIGILANTS !
— (« De son bec, il a touché ma joue »)
— CAR ILS VIENDRONT NOUS ATTAQUER !
— (« Dans ma main, il a glissé son cou »)
— ILS LÂCHERONT LEURS CHIENS !
— (« C’est alors que je l’ai reconnu »)
— ILS VIOLERONT NOS FEMMES !
— (« Surgissant du passé »)
— ILS TUERONT NOS ENFANTS !
— (« Il m’était… »)
— ILS DÉTRUIRONT TOUT AVEC LEUR BOMBE !
— (« Il… il m’était… »)
— L’APOCALYPSE NUCLÉAIRE EST PROCHE !
— (« Il… »)
Et je capitule, exténué, les larmes aux yeux.
Jones : 1 – Moi : 0.
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