Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 40 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 42

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— Ajikom !

Et allez. Je viens à peine de poser mon cul qu’ils me pressent de repartir. Putains d’Amérindiens. Ils comprennent pas que j’en peux plus, que j’ai les pieds en feu, alors, que ça leur plaise ou non, je refais une pause. Avachi, assis sur mon sac.

— Ajikom !

— C’est ça…

— Ajikom !

— JE SUIS CREVÉ ! FOUTEZ-MOI LA PAIX !

Le borgne fulmine, l’autre m’indique le ciel où s’amorce le crépuscule. Je sais, connard. Dernière gorgée, et je me relève, furax, range la bouteille dans le sac et avance, bousculant mes guides, qui me regardent passer. Je me retourne :

— Eh ben ? Qu’est-ce que vous foutez ? Ajikom ou quoi ?

Leurs yeux s’écarquillent d’effroi. Je leur ai fait peur. Ça me dépasse, mais c’est un fait, leur angoisse est palpable. Quoique étrange. Dénuée d’hostilité, comme s’ils n’avaient pas peur de moi, mais pour moi. Immobiles, ils lorgnent au-dessus de ma tête, alors je lève les yeux, découvre un serpent à la gueule béante… transpercée par une lance. Je bondis sur le côté, le reptile claque au sol. Ses crocs baveux ; je ne vois que ça, tandis que le borgne extirpe sa lance, l’essuie dans sa paume.

L’autre me dépasse et je recommence à avancer, sous le choc, suivi par le borgne. Laborieux, mes pas s’enchaînent autant que les minutes, scandées par les singes. Tout ce vacarme, tout ce vert – le complot amazonien se durcit, touffu, obstruant ma vue. Privé d’horizon, je m’en remets au ciel, ce que les feuillages en laissent, puzzle fuchsia strié d’un violet tirant vers le noir, ravivant mon angoisse. Et non, je ne dormirai pas à nouveau « à la belle étoile », dans ce cauchemar.

Je rattrape l’Amérindien et on avance côte à côte, mêlant nos odeurs. Longtemps, je marche, bercé par le frottement des lianes, le bruissement des herbes, lorsque le mec s’arrête, l’air concentré, nous fait signe d’écouter. Et je l’entends, à peine perceptible, mais identifiable entre mille : rivière, tout près. L’atmosphère le confirme, humide, bourdonnante de guêpes. Mes guides échangent un sourire, auquel je me rallie.

— On est arrivés ???

La question m’a échappé, mais ils semblent avoir compris et reprennent le trajet. Au fil des pas, la végétation s’amenuise, nous dirigeant vers une clairière quadrillée de traces de pneus. La civilisation, enfin. Exalté, j’accélère et dépasse le borgne… dont la tête explose. Détonation. Horreur. Panique, en voyant l’autre basculer, la gorge en sang. Je me jette au sol, confronté aux giclées de sa carotide. Le deuxième tir résonne, fait place au bourdonnement des guêpes, et l’Amérindien s’agrippe à mon col :

— Aaaa…

— Chut !

— Aaaa… Agnan…

Une expiration, et il succombe. Plus aucun bruit, plus rien. Juste une jungle figée, punaisée au mur du silence, où des pas me parviennent. Je rampe jusqu’aux buissons, me fonds dans la verdure, m’accroupis et ferme les yeux. N’aie pas peur, ma chérie. Avec moi, il ne peut rien t’arriver, n’aie pas peur, peur, peur, peur, encore plus peur à l’approche des pas, qui cessent à quelques mètres.

— Eh merde… dit une voix d’homme.

Je rouvre les yeux et, entre les feuillages, devine une casquette, un fusil à lunette. Le mec s’approche des cadavres – « Fait chier ! » – et je frémis, animant le buisson. Il pointe son fusil dans ma direction :

— Sors de là !

Ne pas bouger. Ne pas bouger. Ne pas…

— Sors ou je tire dans le tas !

L’angoisse me hisse malgré moi, m’arrache aux fourrés pour me livrer au tueur. Un Blanc d’une quarantaine d’années, moustaché à la Chuck Norris, à l’étroit dans son tee-shirt. Il pue la bière. Je lève les mains, tremblant.

— Ne me tuez pas !

— T’es qui, toi ? Qu’est-ce tu fous là ?

— Je…

— Allez, aide-moi !

Il se tourne vers l’un des Amérindiens, se baisse pour le saisir par les mollets.

— T’attends quoi ? Bouge ton cul !

J’avance, me retrouve confronté aux corps. L’un, le crâne explosé, et l’autre, la gorge déchiquetée. « Agnan » – son dernier mot dans le bourdonnement des guêpes. L’abject me submerge et je vomis tout ce que j’ai, quand le mec soulève le corps par les jambes, m’obligeant à saisir les bras. La tête du mort bascule sur le côté, sa cervelle s’écoule le long de mon mollet. Pas regarder. Rester concentré. Le transporter entre les bananiers jusqu’à la berge florissante, où je découvre une rivière à la surface étrangement cuivrée. Le mec balance le mort dans l’eau. Bouleversé, je regarde les flots engloutir le corps, puis celui du borgne, que je ne me souviens pas d’avoir transporté. Le tueur sort un paquet de Marlboro :

— T’en veux une ?

J’acquiesce, incapable de parler. Il me tend son paquet et je mets bien dix secondes à extraire une clope, qu’il m’allume avec son Zippo. Première bouffée, fantasmée depuis des jours, dont je ne puise aucun plaisir.

— Tu m’as pas répondu. Qu’est-ce tu fous là ?

— Heu… je… touriste…

— Tu t’es perdu ? T’es pas l’premier ! Et bien sûr, t’es tombé sur les indigènes. Une chance que j’aie été là ! Allez, en route !

Il avance, vigilant, prêt à tirer, et moi, sous le choc, trop éprouvé pour avoir la force de fuir. Nous marchons sous un ciel de feuillages, lorsqu’un bruit étrange me parvient, sorte de ronronnement mécanique, que je situe tout près. Le tireur, encore :

— T’as flippé ? C’est pas ma faute, j’les ai pris pour des jaguars.

— Hein ?

— Ben ouais. Il y en a plein, alors j’surveille pour protéger les gars de la compagnie.

— La comp… ?

Vaste plateforme.

4 x 4 et camionnettes.

Immense tour métallique.

Une zone de forage, en pleine jungle. Éberlué, je balade mon regard, des employés en salopettes au puits encadré de béton, en passant par le mirador, l’infirmerie et le derrick, si haut, érigé à la gloire de l’Alpha Oil Company, c’est écrit au-dessus des barils entreposés par dizaines. Dispersés à travers le site, les mecs me dévisagent, puis renouent avec leurs bières, leurs parties de cartes. Le sniper, à voix basse :

— Pour les deux, t’as rien vu.

— Mm…

— Merci, mec. C’est que je joue ma place, moi.

Il me tape sur l’épaule, aggravant ma culpabilité.

— Je vais te conduire au boss, il pourra peut-être t’aider.

J’écrase ma clope et on traverse la plateforme, ses machines, ses relents d’huile, ses pompes aux ronronnements sourds. J’aperçois des cabines de douche, reliées par une tuyauterie rouillée, puis ce que je devine être les piaules des ouvriers : baraquements en tôle, identiques jusque dans leurs poubelles débordantes de canettes et d’emballages plastique. Les habitations se succèdent, nous conduisent vers un autre baraquement – à deux étages, avec un escalier en colimaçon – accolé à un énorme générateur et un poteau électrique dont le fil se perd dans le crépuscule. Le mec monte les marches métalliques, où je le suis et m’épuise, avant d’arriver devant la porte. Il réajuste sa casquette, son fusil sur l’épaule, et toc-toque contre la porte.

— Oui ? dit une voix.

— C’est Philippe.

— Eh bien, entrez !

« Philippe » me fait signe de patienter et ouvre la porte, disparaît à l’intérieur. Je reprends mon souffle, appuyé contre la rampe, écoute son chef…

— Alors, qu’y a-t-il ?

— J’ai trouvé un touriste français aux abords du site. Il s’est perdu.

— Il est réglo ?

— Oui. J’ai vérifié son passeport.

— Alors, faites-le entrer.

… et je me sens reboosté. Il y a cinq minutes, j’étais trop mal pour apprécier, mais ça y est. Que c’est bon d’entendre parler français. Et tant pis si c’est pas du Cyrano, si ça sent la hiérarchie et la soumission, leur échange me suffit. Comprendre, c’est anticiper.

Philippe m’ouvre la porte sur une pièce qui a tout d’une succursale Darty – frigo, télé, transistor, imprimante – avec pour seule déco des listings scotchés aux parois : plans, graphiques et relevés météorologiques. Le reste n’est que dossiers empilés sur deux tables, entre lesquelles un p’tit gros à bajoues est rivé à un computer. Nœud pap’, brillantine et chemise vichy ; une certaine idée de la France. J’avance de trois pas.

— Bonjour.

— Bonsoir, monsieur.

Le directeur me détaille de haut en bas, dans une curiosité qui s’achève en dédain. Je ne lui en veux pas : avec mon odeur et mon look de survivant, je ne pouvais espérer le tapis rouge. Derrière lui, un calendrier à feuilles – mercredi 20 septembre – me révèle que je suis resté une semaine chez les Amérindiens. Faut que j’appelle ta mère, elle doit vraiment être en stress. D’une main évasive, le mec fait signe à Philippe de sortir et celui-ci obéit, croise mon regard, scellant à jamais notre complicité criminelle. La porte fermée, le directeur me désigne le fauteuil face à lui, où je m’installe, redécouvre la notion de confort. L’autre, les mains croisées sur son bureau :

— Reginald Storm. Enchanté.

— Franck Lombard. De même.

— Je ne vous serre pas la main, mais ça n’a rien de personnel. Il y a tant de bactéries.

— Pas de souci. Vous pouvez me dire où on est ?

— À l’ouest, en bordure du Suriname. D’où venez-vous ?

— Paris… enfin, j’étais à Saint-Luc.

— Eh bien, ce n’est pas à côté. Laissez-moi deviner : le guide vous a abandonné ?

— Voilà.

— Ah, là, là… tous des sous-hommes, ici. Au moins, en Algérie, on savait les dresser.

— Jusqu’à l’indépendance.

— Mm. Voulez-vous boire quelque chose ? J’ai un excellent whisky écossais.

— Vous avez du Coca ?

— J’ai tout.

Storm se lève et contourne son bureau, m’impose ses horribles mocassins, son cul moulé dans son pantalon écru. Il se dirige vers le frigo, j’en profite pour détailler son bureau : aucun téléphone, apparemment, mais une platine et plusieurs vinyles, parmi lesquels du Elton John. Storm décapsule un Coca, je récupère la bouteille – « Merci » – et il se rassoit, se sert un whisky, qu’il lève d’un geste exalté :

— À la France !

— À la France.

Il avale le tout, s’enfonce dans son dossier. Curieux personnage, qui bande pour le pays, mais bosse pour une multinationale américaine. Il y a un mot pour ça. « Opportuniste » ? Trop évident. « Collabo » ? Trop sentencieux. « Connard » ? Voilà, tout simplement. Storm est un connard, mais grâce à lui, j’ai un Coca glacé dans la main. J’en avale une gorgée et, putain, je n’ai jamais rien bu d’aussi bon.

— Saint-Luc… et où alliez-vous comme ça ?

— Au Guyana.

— Sacrées vacances. Besoin de couper avec la vie parisienne ?

— Je dois rejoindre un ami à Jonestown. Vous connaissez ?

— Non.

— Où se trouve l’aéroport le plus proche ?

— Au Suriname, à 300 kilomètres d’ici.

— Super…

Storm me fixe avec insistance, caresse ses lèvres d’un index précieux :

— J’ai comme l’impression que vous êtes dans la merde.

— C’est ça.

— Bon… vous n’êtes pas censé rester ici, mais après votre déroute, je ne me vois pas vous renvoyer dans la jungle… Philippe m’a dit que vous étiez réglo, alors, à titre exceptionnel, je veux bien vous héberger ici quelques jours…

— Merci.

— … à deux conditions : aucune question sur nos activités, aucune photo du site. À la moindre attitude suspecte, je vous dénonce aux autorités, c’est compris ?

— Oui.

— Pour le Suriname, vous avez peut-être une chance d’y accéder. Dimanche, j’ai des gars qui iront à la frontière. Il y a un village avec des flippers et des filles, de quoi se changer les idées. Si vous voulez, ils pourront vous y conduire.

« Dimanche », soit quatre jours à poireauter ici. Yannick. Plus je progresse, plus je prends du retard. Ma chérie, j’en peux plus, si tu savais.

— OK pour dimanche… merci beaucoup.

— Ce sera officieux. En cas d’incident, l’AOC décline toute responsabilité.

— Je comprends. Vous avez le téléphone ?

— Encore heureux. Pour le reste, le confort ici est rudimentaire, mais nous avons de l’eau minérale et des douches.

Je le remercie une nouvelle fois, ce qui branle son orgueil, puis avale une autre gorgée de Coca, étouffe un rot dans ma paume sans ressentir le besoin de m’en excuser.

— Bon… je vais vous laisser. Désolé de vous avoir dérangé.

— Au contraire. Grâce à vous, il s’est passé quelque chose aujourd’hui.

— Comment ça ?

— Un mois qu’on creuse, et toujours rien. À en croire l’étude, il y aurait du pétrole ici, mais apparemment, les géologues du coin se sont foutus de nous.

— Pourquoi ?

— Depuis le choc pétrolier, c’est la guerre. Ricains, Chinois, Allemands, chacun veut son or noir et tous les moyens sont bons pour plomber la concurrence. Et vu nos rapports avec les Soviets, je suis sûr que cette étude bidon a été pilotée par le KGB.

— Ah…

— Mais on continue de forer, au cas où. En attendant, j’envoie l’équipe chercher de l’or dans le coin, histoire qu’on ne soit pas venus pour rien.

— Je vois. « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. »

Storm sourit, animant ses bajoues. Je me lève, me dirige vers la porte, m’arrête devant la fenêtre. Nuit noire, déjà. Et ce derrick gigantesque creusant la terre en vain. Tout un symbole que je n’ai pas la force de méditer.

— Il faudra soigner ça, dit Storm.

— Mm ?

Il indique mon mollet droit, souillé par la cervelle de l’Amérindien.

— C’est le sang d’un perroquet.

— Ah. On survit comme on peut.

Storm se ressert un whisky et je sors, ferme la porte. L’escalier, je ne le descends pas tout de suite, je termine d’abord mon Coca, profite de la vue. Les employés aussi, qui ne me quittent pas des yeux. C’est donc avec eux que je passerai les quatre prochains jours. J’entends déjà leurs questions, quand la culpabilité revient me hanter. D’abord, ce pêcheur asiatique, et maintenant, les Amérindiens : Death Walks Behind You, la chanson disait vrai. Je me demande ce qu’il se serait passé ce jour-là, si j’avais écouté autre chose. Qui sait ? Yannick n’aurait peut-être pas croisé ta route, on aurait continué notre bonheur tous les trois et je n’aurais jamais échoué ici.

« Agnan. »

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