Les Gentils
Chapitre 24
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« Réééécré A ! Enfin Récré A2 ! »
Réveil au son d’un générique télé. Synthé et boîte à rythmes : l’enfer. Ma tête – impossible de la bouger. Si, un peu, au prix d’une douleur qui m’enflamme la tronche. Et cette migraine, si intolérable qu’elle compte pour mille.
« Bonjour, les enfants ! Vous allez bien ? »
À l’écran, je reconnais la speakerine Dorothée. Les autres personnes, je m’en fous, car je me découvre vêtu d’une blouse dans un lit aux draps pâles, ce blanc étouffant qui n’existe que dans les hôpitaux. Mon impression se confirme à la vue de la chambre, morne, mon jean et ma chemise tachés de sang pendus à un cintre, cet autre lit où une petite vieille aux énormes lunettes regarde l’émission, télécommande en main.
— Bonjour.
— Bonjour, jeune homme.
Elle m’a répondu sans quitter l’écran des yeux, concentrée sur l’émission. On y rit et s’amuse ; le genre de truc qui t’aurait plu. La vieille zappe sur FR3 – publicité –, enchaîne avec TF1 – reportage sur les phacochères – puis regarde par la fenêtre, où j’entrevois Notre-Dame-de-la-Garde sous un soleil éclatant. Sur la table de nuit, mon portefeuille côtoie un gobelet d’eau et un petit miroir. Je le prends, détaille mon arcade enflée, les pansements reliant mes joues, me tourne vers la vieille :
— On est où ?
— À la Timone.
— Mais…
— Vous avez parlé cette nuit, ça m’a ompêché de dormir.
Son accent. J’ignore d’où il vient, mais ça me fait sourire.
— Ce n’est pas jontil de vous moquer de moi.
— Je ne me suis pas moqué de vous.
— Si, mais j’ai l’habitude. Même mes petits-onfonts rigolent de mon axon. Ils ne se rondent pas compte. Pour une Polonaise, c’est compliqué, le Fronçais.
— J’imagine.
— Par exomple, le petit de la brebis, c’est l’agnou, et en cuisine, on épluche un agnou.
— Ah, ouais…
— Et quand l’eau chauffe, on dit sabou, et à la ferme, on met des sabou aux pieds. Vous voyez ? C’est compliqué, le Fronçais.
— Vous le parlez très bien, madame… Bon, je vais sortir un peu.
Je galère à enfiler mes tennis, saisis mon portefeuille. La vieille râle lorsque je passe devant la télé, peste contre le grincement de la porte. Long couloir aux relents de Javel, où patients et médecins se croisent sans se voir. Café, vite. J’avance, dépasse la salle d’attente et m’arrête devant le distributeur de boissons, auquel est adossé un mec en jogging. Stone, le menton baveux, il me regarde insérer les pièces : un spectacle dont il ne rate rien, qui culmine avec le remplissage du gobelet. Je m’éloigne du côté de la vitre pour boire mon café tranquille, à l’écart des autres. La première gorgée épure mon esprit, la suivante y réactive le jeune en sang, l’émeute dans la cité.
— Ça va ?
Je me tourne et me retrouve face au vieux de la nuit dernière. Toujours torse nu sous son Perfecto, sans son fusil, mais avec jean et santiags.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— C’est moi qui t’ai conduit ici. Tu t’es pris un platane.
— Ah… merci… je croyais que t’aimais pas les Parisiens.
— Si l’un d’eux sauve un Marseillais, on peut bien lui rendre la pareille.
— Le jeune, comment il va ?
— Il s’en sortira. Heureusement que t’étais là.
Je lorgne la salle d’attente, repère une chaise libre entre une ado et un légume au look mi-gitan, mi-rasta. Une seule place, donc. J’envisage de m’y asseoir, mais l’éventualité d’un échange en diagonale me déplaît, alors je reste debout.
— Et ma bagnole ?
— Je l’ai garée à Air-Bel.
— Mais… il y a mes affaires…
— Personne n’y touchera, t’inquiète.
— Ben si, je m’inquiète, après ce qu’il s’est passé cette nuit.
— C’est vrai que t’es flippé comme mec. Léo avait raison.
Je marque un temps d’arrêt, avant de faire le lien avec le Toulousain de l’asso.
— C’est toi, Jules ???
— T’as l’air déçu. Tu t’attendais à quoi ?
— Je sais pas… en tout cas, pas à un mec avec un fusil. Je t’offre un café ?
— Je préférerais un Ricard, mais il n’y en a pas ici. Alors, t’es un pote de Yannick ?
— Ouais.
— C’est quoi ton nom ?
— Franck.
— Il m’a jamais parlé de toi.
— Pourtant, on a pas mal traîné ensemble.
Il me fixe durement, et quelque chose me dit que c’est bien qu’il n’ait pas son fusil avec lui. Jules, sur un ton sec :
— C’est toi qui l’as initié à l’héro ?
— Non.
— Te fous pas de ma gueule.
— C’est pas moi, je te dis. Je suis clean.
Je remonte mes manches pour lui montrer mes avant-bras. Il les parcourt d’un œil suspicieux, puis se détend enfin.
— Désolé, mais si tu voyais les jeunes de l’asso, les ravages de cette merde… des années que je galère à essayer de les sauver…
— Je comprends. Paraît que Yannick s’est trouvé une nana ?
— Jane, l’une de mes pensionnaires. Entre eux, ça a été le coup de foudre. Ils se lâchent plus, ils sont partis pour décrocher ensemble.
— C’est super, ça.
— Parfois, le seul remède, c’est l’amour. Ou la religion. J’ai connu un mec qui…
— Je suis content pour Yannick. J’ai hâte qu’il me présente sa meuf.
— Oh, va falloir attendre un peu.
— Pourquoi ?
— Je t’ai dit, ils sont partis. Vraiment partis. Ils sont allés se marier en Guyane.
Une baffe. Un coup de massue. Non, une bombe. Voilà, c’est exactement ça : mon cerveau a tout d’une explosion atomique, dont le nuage incandescent dessine les contours du mot « Guyane ». Bordel de merde ! Je n’y crois pas, je refuse d’y croire, je rejette de toutes mes tripes l’idée d’aller dans ce pays étranger…
— Papa, la Guyane, c’est la France !
— La France super loin.
— C’est quand même pas à l’autre bout du monde !
… et j’accuse le coup. Ça doit se voir, puisque Jules me tape sur l’épaule.
— Eh, remets-toi, mec !
— Qu’est-ce qu’il est allé foutre là-bas ?
— Je t’ai dit, ils vont se marier.
— En Guyane… où ça ?
— À Saint-Luc. Il m’a parlé d’une église. Ensuite, avec Jane, ils iront dans un village de hippies. J’étais pas chaud, ça se défonce souvent dans ce genre de trip, mais la communauté a l’air clean.
Je me contiens. Yannick. Après t’avoir tuée, cette raclure est donc allée se refaire un karma chez les hippies. Ça, je t’ai jamais raconté. Il y a dix ans, avant de rencontrer ta mère, j’ai vécu six mois dans un squat du même genre. Au début, c’était sympa : on baisait, on se défonçait en causant politique, puis ça s’est dégradé. Les autres parlaient de révolution, mais étaient incapables de se mettre d’accord sur qui ferait la vaisselle et nettoierait les chiottes, alors je me suis tiré. Jules continue de parler, me dit que c’est un prêtre américain qui a fondé le village, et je désespère en imaginant Yannick aussi loin.
— La Guyane, bordel…
— Tu le reverras, Yannick. Il faut juste attendre quelques mois.
— Je… je peux pas.
— Pourquoi ?
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