Les Gentils
Chapitre 29
- 29 -
Il avait dit « une heure ». D’ici peu, ça en fera deux. La faute à cet arbre en travers de la route. Demi-tour, détours… et ces pelleteuses qui avançaient à deux à l’heure. Le chauffeur devait être habitué puisqu’il n’a même pas klaxonné. J’aurais aimé dormir, comme toi, ça aurait fait passer le temps, mais je pensais trop à Yannick.
Depuis, j’observe la nature dont le jour révèle les innombrables nuances de vert, où apparaît un panneau « Saint-Luc ». Enfin. L’autre ralentit, traverse un village aux allures de Club Med où paradent des Blancs en Ray-Ban, où de clinquants 4 x 4 dépassent de hauts bâtiments en pierres blanches. Mairie, école, gendarmerie – les drapeaux et les infrastructures se succèdent, nombreux. Surenchère de bleu-blanc-rouge, tentant de maquiller la verdure environnante. Ce que je vois n’est pas la France, mais le modèle français imposé à un pays cadenassé en région. Du moins, c’est mon sentiment.
Peut-être ai-je tort.
Peut-être suis-je bel et bien en France.
Peut-être que mes certitudes en cachent une autre, déprimante : l’absence de Yannick. Trois fois que ce salaud m’échappe, et il y a fort à parier qu’il n’est plus ici.
— Je vous laisse où, monsieur ?
— Devant l’église.
Il contourne la place, dominée par des citronniers. Villas. Végétation. Commerces. Végétation. Caserne militaire. Végétation plus étendue, foisonnante, donnant sur une zone insalubre aux bicoques poussiéreuses, à l’instar des habitants. Métis à l’apparence de vagabonds, gamins jouant avec des détritus, estropiés assis en attente de rien. Le quartier pauvre ; l’église ne pouvait être qu’ici.
— Et voilà !
Le chauffeur coupe son moteur. Je lui donne un billet de 200 – le prix sur lequel on s’est accordés – et il ouvre sa boîte à gants, farfouillant sa monnaie.
— C’est bon, lui dis-je.
— Je ne vais quand même pas vous faire payer les détours.
— Je m’en fous. Où est l’église ?
— Juste après le cimetière. Bon séjour, monsieur !
Je sors et remets mon sac, happé par un relent immonde. Ces cochons suspendus, dépecés par deux mecs. Leurs lames ; gestes à la précision glaçante. Le taxi disparaît et j’avance, couteau en poche. Moustiques. Mouches. Claquements ; des vieilles pilonnant des trucs dans des bols. Elles m’ignorent, mais les autres me scrutent. Je marche, écrasé sous leurs regards. Pression d’autant plus déroutante que je ne sens aucune hostilité à mon égard. Si c’était le cas, j’aurais au moins de quoi les haïr, mais ces gens ne me jugent pas, ils m’observent, c’est tout, et c’est ce qui accroît mon malaise.
Je longe le cimetière, ses croix en bois pourri, et l’église apparaît, humble paroisse en rondins au clocher masqué par les lianes. Les portes sont ouvertes, à l’entrée desquelles est assis un lépreux. Ses moignons bosselés. Son visage rogné. Son œil globuleux, sans sourcil ni paupière, qui me fixe avec insistance. J’entre dans la paroisse et y trouve le mobilier habituel – bénitier, bancs, autel – mais personne pour prier l’autre sur sa croix.
— C’est triste.
— Quoi ?
— Tu trouves pas ça triste une église vide ?
— C’est vrai… c’est un peu comme du rock sans guitare.
— Bonjour, mon fils.
Un jeune prêtre à la barbe fournie, panier fleuri dans les mains. Chevelu, bronzé, il a une gueule de surfer qui s’accorde mal avec sa soutane.
— Alors, comme ça, « c’est triste une église vide » ?
— Hein ?
— Le vide n’est qu’illusion. Celui qui croit le constater l’occupe par sa présence.
— Certes… vous êtes le prêtre de Saint-Luc ?
— Uniquement le week-end. En semaine, je suis catcheur le jour et astronaute la nuit.
— Eh bien, vous avez de l’humour.
— « Dieu est humour », et les gens du coin en ont bien besoin.
Il s’en va déposer le panier au pied d’une statue de la Vierge, ajuste les fleurs avec une grande délicatesse. La foi.
— Que puis-je pour vous ?
— Je cherche un ami… un Blanc, en provenance de Marseille.
— Je n’ai rencontré personne ayant l’accent marseillais. Je m’en souviendrais.
— Il est brun, la vingtaine, avec un tatouage sur l’épaule qui…
— Yannick ? C’est moi qui l’ai marié la semaine dernière.
L’évocation de son prénom booste ma haine. C’est la troisième fois qu’un autre nomme ton assassin. Qui a franchi ces portes il y a quelques jours. Qui a foulé ce même plancher. Qui n’est pas à Paris, n’en déplaise à ta mère et aux flics.
— Marié… avec Jane, c’est ça ?
— Oui.
— Et, bien sûr, Yannick n’est plus ici.
— Ils sont partis dans une communauté à Jonestown.
— Ah. Et je dois prendre quel bus pour…
— Le bus ? Jonestown se trouve au Guyana, à 3 000 kilomètres d’ici.
— Quoi ?
— Pour y accéder, il vous faudra traverser la Guyane, puis le Suriname. Avec un guide aguerri, naturellement.
J’accuse le coup, une fois de plus. Je m’attendais à ce que ma proie soit déjà partie, mais pas à ce qu’elle soit si loin. 3 000 kilomètres. 3 000, bordel de merde.
— Vous semblez contrarié. Vous veniez pour le mariage ?
— Mm.
— À deux heures d’ici, vous trouverez un aérodrome privé et…
Je sors, atterré. « Guyana », « Jonestown » – les mots ricochent sous une chaleur incendiaire. Le jour devenu canicule en moins de dix minutes. Je hais ce bled. Je hais sa misère. Je hais ces Guyanes dont je ne sais rien et qui me pompent tout, jusqu’à l’espoir de voir un jour ma vengeance assouvie. Et tous ces gens qui me fixent, me dépècent à distance. Je me sens comme ces porcs décharnés grouillant de mouches.
Abattu, j’allume une clope, fume en pensant à toi, à ta mère qui doit être en train de s’inquiéter. Je l’appellerai dans la journée, quand j’y verrai plus clair. De toute façon, je ne vois ici aucune cabine téléphonique, et pas le moindre taxi.
— Z’avez une cigarette ?
Un jeune métis avec une coupe afro, douze-treize ans, en salopette et tongs.
— T’es pas un peu jeune pour fumer ?
— Allez, m’sieur, s’il vous plaît !
Je lui file une Winston, qu’il allume avec son propre briquet. Tête inclinée, main en coupe-vent, comme un grand. Ridicule et touchant à la fois.
— Merci, m’sieur. Vous attendez quelqu’un ?
— Non.
— Vous êtes perdu ? J’peux peut-être vous aider.
— Non, tu ne peux pas. Allez, va-t’en.
— Mais…
— Lâche-moi !
Il acquiesce d’un air dépité et s’éloigne, avant de se retourner.
— J’voulais pas vous embêter. C’est juste que ça peut être dangereux, ici, pour les gens comme vous.
— Ça veut dire quoi « comme moi » ?
— Les gens seuls. Si vous cherchez un endroit, j’peux vous emmener.
— T’es sympa, mais là où je vais, c’est beaucoup trop loin.
— L’aérodrome de Nick est pas si loin. Le père Emmanuel a exagéré.
Je me tourne vers la paroisse, croise à nouveau le regard du gamin.
— C’est pas bien d’écouter aux portes.
— Z’étaient ouvertes. Et pour cent francs, j’vous amène à l’aérodrome en une heure.
Son arrogance ; j’ai envie de le baffer. Son arrogance de p’tit con, mais aussi sa ténacité, qui laisse présager de sales intentions. J’écrase ma clope :
— Écoute… tu te trompes de touriste, je ne suis pas ici pour baiser.
— Vous me prenez pour qui ? J’suis pas un clochard, j’ai un travail, moi !
Il m’indique une Fiat sans pare-chocs, garée à l’ombre d’un arbre mort.
— Tu sais conduire, toi ?
— Ben ouais.
— Et c’est ta bagnole ? Vraiment ?
— Celle de mon père. Depuis sa maladie, c’est moi qui fais les livraisons.
Je consulte ma montre et observe ce gamin, unique opportunité qui s’offre à moi. Je pourrais chercher, me renseigner auprès de la mairie pour trouver d’autres solutions, mais j’ai déjà perdu assez de temps comme ça.
— Cent francs ?
— Et pas un centime de plus !
Il jette sa cigarette, se dirige fièrement vers sa Fiat. Je le suis, soulagé de me barrer d’ici. Le gamin s’installe au volant – sur son rehausseur –, ajuste les cales sous les pédales, puis le rétroviseur extérieur. Moi, je balance mon sac à l’arrière. À peine ai-je refermé la portière que l’autre démarre en trombe.
— Je suis Christian, mais tout l’monde m’appelle « Chris » ! Et vous ?
— Franck.
— OK, Franck ! C’est parti !
À travers la vitre, constellée de moucherons, je vois défiler Saint-Luc à l’envers, de ses habitations délabrées à ses propriétés opulentes avec hamacs, piscines et courts de tennis. Chris allume l’autoradio…
« Ha, ha, ha, ha ! Stayin’ alive ! Stayin’ alive ! »
… entonne le refrain, puis s’engage sur un chemin rocailleux, bordélique. Mon sac bascule, je le remets sur la banquette, me surprends à pianoter dessus. L’effet disco. Je suis pas fan des Bee Gees, mais ça aurait pu être pire, genre Cerrone. Chris ralentit quand il le faut, accélère lorsqu’il le sent – un p’tit champion de Formule 1 en maîtrise totale.
— Ça secoue pas trop, à l’arrière ?
— Ça va…
— Avec ce raccourci, on gagne au moins une demi-heure !
La chanson s’achève dans un jingle, suivi de Daddy Cool. Les moustiques s’invitent dans l’habitacle. Je sors le spray, vaporise mon torse, mon cou, le remets dans ma poche intérieure, et l’angoisse me saisit. Car ce n’est plus une forêt, mais une jungle que nous traversons. Une seconde, je flippe. Une seconde, je suis rassuré à la vue d’une pancarte « Nick Aérodrome ». Chris change de vitesse en chantant Boney M. Le chemin rétrécit, bordé par la végétation, introduisant une clairière traversée de rayons spectraux. Chris freine d’un coup sec, malmenant mes lombaires, puis sort brusquement.
— Hé ! Où tu vas ?
Il s’éloigne en courant, disparaît dans les feuillages. Ahuri, je sors à mon tour.
— Chris ! Qu’est-ce qu’il y a ?
J’avance de quelques pas, frémis à la vue de trois mecs. Visages osseux. Torses nus. Treillis et rangers. L’un tient une machette, les autres ont chacun un flingue.
Je comprends.
Je comprends et recule, butant contre la bagnole.
Piégé comme un connard de touriste. Les mots de ta mère – « Fais attention à toi » – me reviennent, narguent ma naïveté de petit Parisien sûr de lui. Immobiles, les autres ne me quittent pas du regard. Chris non plus, en retrait, assis sur un tronc. Dans ses yeux, un mélange de fatigue et de gravité, de culpabilité, peut-être. Terrorisé, je le questionne en silence, il baisse la tête et ramasse une brindille, la tripote nerveusement.
Les autres continuent de me fixer ; c’est dur de soutenir leurs regards. Leur aplomb et ma terreur s’affrontent aux sons de la jungle, animée de bruissements et de cris d’animaux. Les mecs se séparent. L’un va à droite, l’autre à gauche, celui à la machette avance vers moi et s’arrête à une dizaine de mètres. Regard noir et front perlé de sueur. Il resserre ses doigts sur le manche de son énorme lame, produisant un son infime qui me parvient entre deux gazouillis. Nature complice, qui se tait pour mieux accueillir le vice des humains, avant de reprendre sa musique fallacieuse.
— Que… qu’est-ce que vous voulez ?
— Ton fric.
— Écoutez… je ne veux pas d’histoires…
— Alors, file-nous ton fric.
Le couteau dans ma poche ; je ne pense qu’à ça. Ma petite lame contre sa machette, c’est perdu d’avance. Il lorgne l’intérieur de la Fiat. Pris de panique, je saisis mon sac et le remets sur mon dos.
— Tu fais quoi, là ? Envoie ton sac.
— N… Non…
— Quoi ?
— Je ne peux pas…
— Mais si, tu peux. File-le-nous et on te laisse tranquille.
— Papa, donne-leur le sac.
— Il y a ta robe dedans.
— On s’en fiche. Donne-leur, je t’en supplie.
— Non. Ta robe, c’est tout ce qu’il me reste de toi.
— Mais je suis là. Je veux pas que tu meures, j’ai besoin de toi.
L’autre s’impatiente, tape sa machette contre sa cuisse, se rapproche de moi. Ses potes le rejoignent et pointent leurs flingues vers ma tête.
— Ton sac. Maintenant.
— Le fric… est dans la poche de ma veste…
— Tu nous le files ou on vient le chercher ?
— Non… je vous le donne…
— Bien. Et pas de gestes brusques.
J’avale ma salive, glisse lentement la main dans ma poche intérieure et sors le spray, que je leur vaporise à la gueule. Les mecs toussent, s’insurgent, tandis que je m’enfuis sous leurs tirs. Les branches, les lianes se coalisent, retardant mon échappée. Enfer de chaque seconde, où je me perds et m’épuise dans le vacarme des singes, de mes poursuivants – « ON VA TE BUTER ! » – qui tirent et tirent encore. Une balle perfore mon sac, me projetant contre un palmier…
Tchac !
… où se plante la machette, frôlant ma tête. Les enragés foncent vers moi et je repars sans savoir où aller, accélère à en vomir mes poumons. Les gars me rattrapent, je l’entends, le sens à leur souffle de plus en plus proche. Les détonations effraient les perroquets, dont les clameurs s’intensifient. À chaque foulée, la nature se referme sur moi, nébuleuse, coupante. Et quand ce ne sont pas les branches, ce sont les racines. Je trébuche, percute un arbre, plusieurs. Des mains me capturent, me balancent au sol. Je roule dans la poussière et un éclair fend le ciel : la machette, que j’esquive de justesse. Le mec revient à la charge, je le repousse, sors mon couteau. Il l’expulse d’un coup de pied et brandit sa lame, mais ses potes surgissent, détournant son attention. J’en profite pour m’enfuir…
— AAAAAAAH !
… puis tombe dans le vide, dévale une pente. Ma tête – ça tourne, ça claque, et je m’écroule lourdement sur un sol boueux, crache de la terre, du sang, aussi. Mes lèvres fendues, que j’essuie, avant de me découvrir sur une berge. Je me redresse avec effort, palpe ma veste. Le fric est toujours là, mais pas mon sac. Si, tout près. J’avance et me baisse pour saisir l’anse, qui se déchire dans une détonation. Les enragés, là-haut, qui tirent en dévalant la pente. Je remets le sac, m’enfuis le long de la rivière. Derrière, la haine atteint la berge et me pourchasse. Sifflements des balles. Éclats d’écorces. Poissons entassés, au loin, dans une pirogue à moteur. À bout de souffle, je redouble d’énergie et saute à l’intérieur de la pirogue. Un Asiat’ apparaît avec un filet de pêche :
— Koj tabtom ua dabtsi ?
Il s’agrippe à moi, je me débats, panique à l’approche de mes agresseurs. L’autre tente de m’expulser de sa pirogue et s’écroule sur la berge, une balle dans la tête. Horrifié, j’actionne le moteur. Rien. Je réessaie. Toujours rien. J’insiste, accroupi derrière le tas de poissons qui éclatent sous les tirs. M’éclaboussent. Dégoulinent sur le moteur qui démarre enfin, et je m’éloigne en manœuvrant le gouvernail. Des détonations résonnent, suivies d’insultes de plus en plus lointaines. Les mecs ont capitulé, je suis hors de danger, mais l’angoisse persiste. Ici, sur cette rivière, au milieu de nulle part.
Seul.
Tout seul.
OceanofPDF.com