Les Gentils
Chapitre 57
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Au nord, les compagnies minières.
Au sud, la garde nationale.
À l’est, les tueurs.
Alors, ce sera l’ouest, direction la rivière Courantyne, où elle volera un bateau pour aller rejoindre ses potes. Ça m’arrange, car cette rivière fait office de frontière avec le Guyana. Quand on y sera, je lui choperai le flingue avant qu’elle me bute.
— Ramène ton cul !
Je sors du 4 x 4, franchis l’enceinte de la décharge aperçue tout à l’heure, qui s’avère être un cimetière de bagnoles et de camions. Dépotoir assombri par des pyramides de pièces détachées, aux relents d’essence et de plastique cramé. J’enjambe les débris, manque de choper le tétanos à chaque pas :
— Je peux savoir ce qu’on fout ici ?
— La végétation sera trop dense. Faut changer de véhicule.
— Quoi ? T’as vu où on est ? Il y a même pas de quoi bricoler un vélo !
Elle s’éloigne, contourne une citerne, un bric-à-brac de cylindres. Je la suis du regard et la perds, avant de la retrouver du côté d’une Jeep défoncée, sans roues.
— C’est sûr, avec ça, on roulera mieux !
— Ta gueule.
— HANDS UP !
Je sursaute, découvre un colosse en salopette noircie de cambouis, armé d’un fusil à pompe. Terrifié, je lève les mains, la nana aussi :
— N’ayez crainte, monsieur, je vais vous expliquer.
— Oh ! Frenchies ! Jette ton arme !
Elle obéit, ce qui me surprend. Me déçoit. Me glace le sang. Jamais nous n’atteindrons le Guyana, jamais je ne le tuerai, « jamais » – le mot me déchire de l’en-dedans, tandis que le mec ramasse le flingue et le coince dans son froc, s’approche de nous. Son fusil et sa carrure se précisent au fil des secondes, de même que sa gueule burinée, tout en alcool et cicatrices. Il se dresse devant moi, me détaille de haut en bas et je m’écroule à genoux, plié en deux. Coup de crosse. Pareil pour elle, mais dans la gueule. Étalée au sol, elle crache du sang :
— Sa… salaud… je vais te buter…
— L’attentat, ça t’a pas suffi ?
— Je vois pas… de quoi… tu parles…
— Ah, ouais ? Pourtant, ils arrêtent pas de parler de vous à la radio : « un Blanc et une négresse en direction du nord ». Grâce à vous, je vais me faire un paquet de fric !
Il lui file un coup de pied dans le ventre, elle se tord de douleur. Moi, je reprends mon souffle, croise les mains sur la tête et me concentre sur ce tacot, en face de moi. Une Chevrolet boueuse, sans pare-brise, ni portières, à l’habitacle envahi de végétation, où bourdonnent des guêpes. « Agnan » – les yeux exorbités de l’Amérindien. La guérillera frotte son abdomen, ses côtes, puis le mec lui caresse les seins avec le fusil…
— Eh ! T’es plutôt pas mal !
… puis le descend jusqu’à l’entrecuisse…
— Pas mal du tout, même !
… remonte le canon jusqu’au visage…
— Et avec une grande bouche, en plus !
… et l’instant s’alourdit au son d’un ziiiiiiip cauchemardesque. Braguette ouverte, le mec sort sa bite gonflée de vice, dominant sa proie. Il lui appuie le canon entre les yeux :
— Suce.
— Non.
— Suce ou je bute ton pote.
— C’est pas mon pote.
— On va voir.
Il m’appuie le canon sur l’oreille et je frémis, terrassé, ferme mes paupières. OK, cette fois, c’est fini. Vraiment. Je vais crever comme une merde dans une casse de bagnoles à 10 000 kilomètres de chez moi. Mes dernières secondes sont les tiennes, dans la boulangerie, où tu t’éloignes discrètement de Yannick, te tournes pour ouvrir la porte, mais il s’enfuit et te pousse fort, si fort, que ta tête heurte le mur…
CRAC !
… et je rouvre les yeux, découvre les deux autres au sol, en train de se battre. Corps à corps bestial. Pris de panique, je me retranche derrière la Jeep, les regarde s’empoigner. Sueur et poussière. Lui qui l’étrangle à deux mains, elle qui lui martèle – CRAC ! – la gueule – CRAC ! – à coups de crosse – CRAAAAC ! – et le mec succombe, la mâchoire disloquée, le nez enfoncé. Haletante, la guerrière se rétablit :
— Merci pour ton aide !
— Heu…
Un coup dans la tronche, et je claque au sol. Extinction des feux.
Je me suis réveillé vers 13 heures en plein cagnard, ligoté avec des fils électriques. Elle était à quelques mètres, allongée sous un vieux camion militaire, en train de bricoler l’essieu avant. Je l’ai observée en silence, l’ai vue visser des tas de boulons, vidanger, changer les roues, les phares et toutes sortes de trucs, puis faire le plein.
Et maintenant, me voici clope au bec, ma veste à la main, debout face à ce camion de l’US Army. Mastodonte rafistolé de toutes parts, Frankenstein mécanique au pare-brise cyclopéen et à la calandre en forme de gueule prête à m’engloutir.
— Allez ! En route !
Elle ordonne et j’écrase ma clope, investis la cabine, accueilli par le flingue. Je balance ma veste à l’arrière, près du fusil à pompe. À côté, tout ce qu’on a trouvé dans la piaule du mec : une couverture, une lampe à pétrole, deux bocaux de haricots, cinq bananes, six jerricans d’essence et dix bouteilles d’Évian. Je vire les toiles d’araignées, découvre un volant poisseux avec – cousu au centre – le macaron d’une pin-up fifties. À l’étroit, j’enclenche la clef, ajuste mon siège rongé par la moisissure. Son crissement précède le vrombissement du monstre, que je dirige vers le chemin. Ça pue l’huile et la sueur : l’odeur du non-retour.
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