Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 80 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 83

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La poule incline la tête, hésite. Ça gamberge à fond sous sa crête, mais elle finira par venir. Elle ne le sait pas, mais moi oui, car une poule est aussi prévisible qu’une baston dans un groupe de rock. La voilà qui avance, attirée par les miettes. J’attends qu’elle s’approche, tape du pied et la regarde s’enfuir en battant des ailes.

— C’est pas sympa, dit Darius en mâchant sa banane.

— Elle m’emmerde.

— Oh, toi, t’es de mauvaise humeur, ce matin !

— Pas réussi à me rendormir.

Je goûte mon jus d’orange, lorsqu’une trentaine d’habitants nous rejoint à la cantine. Les yeux cernés, encore épuisés par leur journée d’hier.

— C’était quoi, votre réunion ?

— Pour se préparer en cas d’attaque.

— « Attaque » ? De qui ?

— CIA, FBI, l’armée vénézuélienne… on a pas mal d’ennemis, mais Père nous rassure, nous dit chaque fois comment il faudra procéder.

— « Chaque fois » ? Vous faites ça souvent ?

— Une nuit sur trois. Un assaut peut survenir à tout moment, alors on se tient prêts.

— Si ça arrive, vous ferez quoi ? Vous êtes armés ?

— Et puis quoi encore ? Face à la haine, la meilleure défense, c’est l’amour. Gandhi a montré la voie, mec ! Si tu veux, tu pourras participer à la prochaine réunion.

Les nouveaux nous saluent, s’installent avec leurs jus et leurs bananes. Je dévisage les mecs, cherche un tatouage parmi eux, lorsque les haut-parleurs grésillent…

« NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX ! »

… et la voix se diffuse à travers Jonestown, égayant le visage de Darius, des gens tout autour. Ils étaient crevés, ils ne le sont plus.

— C’est un message enregistré ?

— Oh, non ! Père nous parle en direct de chez lui.

Il m’indique un pavillon derrière la tour, équipé d’une antenne radio. La seule habitation avec étage. Darius, en mastiquant :

— Je sais ce que tu t’dis. « S’il prône l’égalité, pourquoi sa maison est plus grande ? »

— Ça m’a traversé l’esprit, ouais.

— En fait, ils ont sept enfants avec Marceline. C’est elle que t’as vue à ton réveil. Une femme remarquable. C’est un peu notre maman à tous, et moi, j’ai plus mes parents.

Darius est sympa, mais il me plombe le moral avec son passé. Tox, sans famille… on dirait du Zola à la sauce Burroughs. Puis, sa manière d’anticiper mes pensées – « Je sais ce que tu te dis. » Me voici donc aussi prévisible que cette conne de poule. Peut-être, mais Darius ignore l’essentiel. Je termine mon jus d’orange…

« J’ENTENDS VOTRE FATIGUE, JE L’ENTENDS ET LA RESSENS MOI-MÊME FACE À L’AMPLEUR DE NOTRE TÂCHE ! »

… observe les Blancs tout autour…

« MAIS N’OUBLIEZ PAS ! CETTE USURE EST UN PIÈGE DU PASSÉ ! CETTE PRISON DONT NOUS NOUS SOMMES LIBÉRÉS ! »

… leurs bras…

« RÉSISTONS AUX SIRÈNES DU FUTILE ! NOUS NE SOMMES PAS NÉS POUR CELA, MAIS POUR HONORER LA VIE ! »

… et repère un tatouage d’Elvis sur l’épaule d’un mec. Je sais, ma chérie, moi aussi, j’y ai cru. Je cherchais ton assassin, j’ai trouvé un fan du King. Darius m’interpelle :

— Tu cherches encore ton pote ? Faut que tu demandes à Gwladys. S’il est ici, elle le sait forcément, c’est elle qui garde les passeports.

— Pour quoi faire ?

— Ben, c’est plus sûr, ça évite de les perdre.

Des gens quittent les tables, s’évaporent dans Jonestown et sa mosaïque de couleurs. D’autres les remplacent à la cantine, et parmi eux, aucun Yannick. Peut-être est-il encore couché. Peut-être est-il déjà en train de déboiser les environs. Peut-être n’est-il pas à Jonestown, tout simplement. Alors, la fatigue se fait cafard, vorace.

— Et Gwladys, où je peux la trouver ?

— Elle est déjà dans la jungle avec les autres. D’ailleurs, aujourd’hui, c’est mon tour.

— J’aimerais bien y aller, moi aussi. On y va ?

— Faut que j’en parle à Larry. C’est lui qui gère.

Darius offre nos miettes à la poule. On rince nos gobelets, on jette nos peaux de banane dans un bac de compost, puis on traverse Jonestown, où la population se répartit, des potagers aux champs de maïs. Amy et Esther sortent du pavillon de Jones, se dirigent vers nous : « Salut ! » Esther, les cheveux attachés, est ravie de me revoir. Darius n’a d’yeux que pour Amy, qui lui sourit, avant de se tourner vers moi.

— Bien dormi, Franck ?

— Non.

— Il s’habituera vite ! s’exclame Darius. Et toi, bébé ? Ça va ?

— Oui. Je suis contente de te voir.

Intimidée, Esther n’ose pas s’adresser à moi. Sa solitude, flagrante, traduit un vécu de souffrances que je n’ai ni le temps ni l’envie de découvrir. Chacun sa merde. Les filles nous saluent et repartent. Darius regarde son Amy s’éloigner, se remet en chemin :

— Elle t’aime bien, Esther…

— Je suis pas venu pour ça.

Il nous entraîne en direction d’une grange. Des gens en sortent – casquettes/machettes – et s’orientent vers des camionnettes alignées. L’équipe jungle. Darius salue le groupe, me demande de l’attendre ici. Je m’arrête, le vois se diriger vers la grange, observe les environs. À l’ombre des palmiers, des bébés en culotte jouent dans la terre, sans la moindre surveillance, livrés à eux-mêmes. Ça me choque, mais à les voir s’amuser ensemble, téter leurs biberons, je comprends qu’ils évoluent en parfaite autonomie et ne risquent rien. Je me demande ce que ça aurait donné si tu avais grandi ici, loin du béton et des pots d’échappement. Curieux monde que Jonestown, où une autre éducation semble possible. Tout.

Le soleil commence à cogner, alors je m’abrite à l’ombre de la tour. Là-haut, le mec me salue et je l’ignore, concentré sur la grange. Darius en sort avec une machette en compagnie d’un Jésus en chemisette, bermuda et rangers. Ils restent sous le porche. Darius lui parle, l’autre l’écoute en me fixant, puis le premier me rejoint :

— C’est Larry. Je lui ai parlé de toi.

— Alors ? La jungle ?

— Il va demander à Père, il reviendra dans deux minutes. Allez, à ce soir !

— À ce soir.

Darius quitte mon champ de vision, où Larry continue de me scruter, là-bas. Il se gratte la barbe sans me lâcher du regard, puis quitte le porche, s’oriente vers le pavillon de « Père ». Je le regarde pénétrer à l’intérieur, quand résonnent des vrombissements. Les camionnettes, prêtes au départ. Darius et des dizaines d’autres montent à l’arrière. J’observe la fenêtre du grand pavillon, imagine Larry à l’intérieur.

Une seconde, ton sourire me revient.

Une autre, Yannick te remplace.

Une troisième, Larry se dresse face à moi, avec une casquette et une machette :

— Tu peux y aller.

— Heu… merci.

Il me donne le tout, je mets la casquette :

— Je voulais savoir…

— Ouais ?

— À mon arrivée, j’avais une montre et…

— Je suis pas au courant.

Il se casse d’un pas rapide, en direction de la grange. Spécial, ce Larry. Les dernières camionnettes démarrent, font le plein de travailleurs. Tous ces mecs que je côtoierai jusqu’au crépuscule. Yannick. Je regarde la machette dans ma main, me dirige vers le convoi… et m’arrête, pris d’une étrange sensation, qui me conduit à me retourner. À l’étage du pavillon, une silhouette m’observe à travers le rideau. J’y devine un regard noir, des lunettes, peut-être. Puis, ces mots résonnant en moi, cette voix qui n’est pas la tienne et devient mienne : « Nous œuvrons pour la paix. »

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