Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 92 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 96

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C’était un soir, aux infos. Tous ces gens fuyant la dictature des Khmers, attendant leur tour pour monter dans les hélicos. Il y avait cette Cambodgienne au milieu de la foule, qui fixait la caméra. Ses yeux… j’ai jamais oublié. Cet éclat unique, précaire, tiraillé entre bravoure et terreur. Eh ben, c’est ce que j’ai retrouvé chez le mec, lorsqu’il a tenté de glisser son papier. Lui et sa pote avaient cette intensité-là dans le regard. Et ça me fait un bien fou.

On n’est plus seuls.

Tu te rends compte ?

Il y en a d’autres comme nous. Ouais, ils ont échoué, mais s’il y a eux, il y en a peut-être davantage. Des dizaines en train de cogiter, eux aussi, pendant que Jonestown dort, à l’image de mes colocs. Darius et son caleçon, les Chicanos et leurs ronflements. Je les observe, les hais, les étouffe avec mon oreiller. Ce serait si facile. C’est en partie à cause d’eux que Jones a gagné, ce soir. Mais demain, je trouverai un moyen d’alerter Ryan. On l’aura, notre revanche.

Je me lève, marche jusqu’à la fenêtre. Nuit bleu pétrole, où se confondent palmiers et cabanons. Une vision qui m’apaiserait, si le bureau de Jones n’était pas éclairé. Peut-être est-il en train de violer une énième victime. Non, trop risqué avec Ryan dans les parages. Alors, il veille, tout simplement. Débriefe la journée avec ses avocats et prépare celle de demain. Fils de pute ; toujours à squatter mon esprit. Ses lunettes, ses sermons… qui n’ont pas résonné depuis des heures, je ne le réalise que maintenant. Ce soir, les haut-parleurs ont juste diffusé de la musique. « Radio Jones, stratège FM. » Et toutes ces armes qu’il a dû planquer ailleurs, qui finiront par servir.

Tintement, sur le toit.

Averse.

La saison des pluies ; Founé avait raison. Founé qui me manque, cette nuit. À travers la fenêtre, je ne distingue aucune pluie, mais elle est pourtant là, n’existant que par le son. Un bâillement, et je regagne ma couchette, m’allonge sur le côté, attends le sommeil, concentré sur l’extérieur. Clapotis. Ruissellement. Bruissement des feuilles, que j’imagine plier sous l’assaut, commenté par les oiseaux. Rien qui ne perturbe le sommeil des autres.

J’écoute, les yeux ouverts, et Yannick me revient. Lui et tout ce qui m’a conduit ici, recroquevillé dans l’obscurité, à des milliers de kilomètres de chez moi. La fatigue me gagne, mais je résiste pour profiter un peu de ce moment. Apaisant. Troublant, aussi. Comme si la pluie me parlait, comme s’il fallait que je veille, comme si cette nuit était la dernière de toute mon existence.

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