Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 78 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 81

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Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter

 

La pancarte dominant la chaise en osier, vide. Et plus loin, les marmites, dont le fumet attise mon appétit. Rien avalé depuis la banane de cet aprèm. Je trépigne dans la file, observe la foule attablée à l’intérieur du carbet. Au menu, ce soir : pain, riz et tomates bouillies. Je regarde les habitants bouffer, discuter entre eux, puis compte les enfants à l’écart. Dix par table, soit trois cents gamins. Sages, ils mangent sans le moindre chahut, les plus âgés aidant les plus jeunes, à l’image de cette ado nourrissant un bébé, Lolita déjà responsable à la délicatesse de maman. Darius, dans mon dos :

— J’ai la dalle…

— Moi aussi.

Devant, le manchot se remet à avancer, ce que je fais, avant de m’arrêter à quelques mètres de ceux servant le dîner. Marmites. Louches. Gamelles. Marmites. Louches. Gamelles, et c’est mon tour. Je salue la femme en anglais :

— Bonsoir, madame.

Elle sourit – mon accent, sûrement – et me sert une portion. J’en aurais bien repris une louche, mais je me contente de ça, vu le nombre de gens derrière nous. Cuillère en bois, tranche de pain, et je cède la place à Darius. Quelques secondes d’attente durant lesquelles je dévisage les Blancs, cherche quelqu’un répondant au signalement de Yannick. Une rousse nous fait des signes, au milieu de la foule. Darius me devance avec sa gamelle et on se fraye un passage entre les gens, les tables, jusqu’à celle de la fille.

— Salut, Franck !

Les autres me saluent avec autant d’enthousiasme. Moyenne d’âge trente ans, et parmi eux, cinq mecs → quatre Blancs → deux bruns sans tatouages. Darius s’installe à côté de la rousse, moi, en face d’eux. J’attaque ma gamelle, et lui me présente le groupe : Pete, Luther, Anna, Ed, Tom, Esther, Ramón, Mary…

— … et Amy ! sourit la rousse. Bienvenue parmi nous !

Esther ne me quitte pas des yeux. Elle est bandante avec ses gros seins, mais je ne suis pas là pour ça et continue de manger en observant la foule. Tellement de monde… on doit être au moins cinq cents, sans compter les dizaines d’autres dans la file. Et toujours aucun tatouage, à moins qu’il ne soit dissimulé sous des manches longues. Amy me relance :

— Alors ? Il paraît que tu viens de Paris ?

On me demande ce que j’y faisais, je parle de la boutique, ils évoquent à tour de rôle leur vie d’avant : chômeur à Boston, serveuse à Seattle, prof à Memphis… toutes sortes de profils, d’origines sociales, et les mêmes louanges envers Jonestown, où tous se disent heureux et épanouis. Je les crois, à en juger par leur mine ravie. Ravie et marquée par leur journée, de l’agriculture au déboisement.

— Vous avez l’air crevés.

— On bosse dur, dit Anna. Six jours sur sept.

— C’est beaucoup, surtout avec cette chaleur…

— Ouais, mais t’as vu notre paradis ? Ça mérite bien quelques efforts !

Je reprends une cuillerée, observe la chaise en osier :

— Et ça ?

— Son siège. Normalement, Père mange avec nous, mais il est contrarié depuis hier. Une délégation du Congrès américain va venir dans quelques jours.

— Pourquoi ?

— Ils n’acceptent pas qu’on vive hors du système. Ils ont harcelé les communistes, les hippies, les Panthers, et maintenant, ils s’en prennent à nous.

Je croque un morceau de pain, mâche en pensant à la ségrégation, au maccarthysme, et ne peux que leur donner raison. Je me demande ce que Founé aurait pensé de Jonestown et de sa philosophie libertaire. D’une table à l’autre, on se lève, on débarbouille les gamins, et le lieu se dépeuple. Ed poursuit :

— Ils nous diffament avec leurs médias et leurs faux témoignages. Comme quoi on serait une secte, qu’on serait maltraités. Ils nous mettent la pression, ils veulent envoyer une commission d’enquête, alors qu’on fait rien de mal. Tu vois bien, Franck !

— Mm… le pouvoir aime rarement les insoumis.

— On vit en paix et on dérange personne, sauf le capitalisme. À travers nous, c’est Père qui est ciblé. Un homme si bon, si juste… si tu le voyais, Franck !

— Je ne demande que ça.

— Il est très occupé, mais ça viendra. Au fait, t’as trouvé ton pote ?

— Pas encore.

— Il est peut-être déjà couché. Il s’appelle comment ?

— Yannick. Un Français, lui aussi.

— Ça me dit rien. Il y a peu de frenchies, ici.

— Brun, maigre, tatouage Anarchie… c’est un tox. Il y en a ici ?

— Ouais, dit Darius, moi.

Sa réponse me déstabilise. Ça doit se voir, puisque Luther me tape sur l’épaule :

— La moitié d’entre nous a connu la défonce.

— Ah… désolé pour vous… puis, à Darius : Et ça va ?

— Maintenant, ouais. J’ai tout essayé, les cures, l’hypnose, mais il n’y a qu’ici que j’ai réussi à décrocher. Comme Luther et les autres.

— Et c’est grâce à quoi ?

— La paix. On a appris à lâcher prise. On s’est libérés du fric et du matérialisme, tous ces trucs anxiogènes qui pourrissent le monde. Avant de faire la révolution au niveau mondial, il faut déjà la faire en chacun de nous.

Un bail que je n’avais pas entendu un truc aussi pertinent. J’avale une gorgée d’eau, pose le gobelet, renversant ma cuillère. Je me baisse pour la ramasser et découvre, sous la table, les mains de Darius et d’Amy jointes tendrement. Je me redresse, décontenancé. Le couple comprend, échange un regard complice, puis Amy prend la parole :

— Oui, on est ensemble. Ça fait trois ans.

— On s’est rencontrés dans un hosto. J’étais là pour une cure, et elle, pour… heu…

— Mon ex était violent avec moi. J’ai longtemps cru que je ne connaîtrais jamais le bonheur, jusqu’à ce que Darius entre dans ma vie.

Elle lui adresse un sourire auquel il répond, tout aussi amoureux. Darius m’avait caché ça. C’est donc avec Amy qu’on partagera notre cabanon. La quatrième couchette ? Yannick, peut-être – une chance sur mille. Je termine ma gamelle, pas rassasié.

— Cool. Je suis content pour vous.

— Nous aussi, on s’aime, dit Ramón en désignant Anna.

— Ah… on dirait pas… vous vous cachez ?

— Non, on est pudiques. Père nous a appris à rejeter le schéma conjugal, ce piège du capitalisme qui veut qu’on possède les biens et les individus, qui a fabriqué du patriarcat et des femmes soumises pendant des siècles. T’es en couple, Franck ?

— Je l’ai été.

— Alors, on se comprend. Le couple tel qu’on nous l’a inculqué induit des sentiments néfastes comme la jalousie, la possessivité.

— Ça arrive, mais le couple, ce n’est pas que ça.

— C’est aussi ça. Et nous, on préfère le véritable amour, pur, égalitaire.

— Allez, dit Pete, il se fait tard !

Ils se lèvent tous. Chacun récolte ses miettes dans sa gamelle, moi aussi, et Esther est la moins appliquée, cherchant à croiser mon regard. C’est fait, alors elle m’adresse un sourire. J’y réponds par politesse, puis on libère la table, réquisitionnée par un autre groupe. Aucun tatouage. Bassines, vaisselle… on quitte la cantine, marche dans le crépuscule de Jonestown. Les cabanons se succèdent, après quoi les autres se souhaitent bonne nuit, puis les femmes s’éloignent, nous laissant sur place. Éberlué, je me tourne vers Darius :

— Vous ne dormez pas ensemble ?

— Surtout pas. La chair est faible, tu sais bien !

On s’oriente vers les cabanons réservés aux mecs, je pense à ceux qui occupent le nôtre. Yannick ; deux chances sur mille. Et me voici, pensif, marchant en compagnie de Ramón l’ancien routier, Ed l’ancien prof, Pete l’ancien punk, Tom l’ancien libraire, Darius et Luther les anciens tox. Nous traversons les jardins, assaillis par les moustiques, quand Ed et Ramón nous saluent, investissent leur pavillon. Pareil pour les autres, qui me laissent seul avec Darius.

— Ils ont l’air sympas, lui dis-je.

— Ils le sont. Ici, je fais que de belles rencontres, et t’en fais partie.

Darius me tape sur l’épaule chaleureusement, mais son geste a quelque chose de fragile, comme s’il était davantage guidé par le besoin que l’envie. Amy lui manque. « Bonne nuit ! » – un métis, tout sourire, au sommet de la tour. Il est en train de fumer et je pourrais lui en gratter une, mais Darius est pressé d’aller se pieuter, alors tant pis.

— Ça doit pas être facile de quitter Amy tous les soirs.

— Heureusement, je la revois demain matin.

— Ça vous manque pas de dormir ensemble ?

— Grande cause, grands sacrifices.

— Mm… dis, le prends pas mal, mais « Père », il serait pas un peu bizarre ?

— Je m’attendais à cette question. Tu sais, si c’était le cas, il ne serait pas autant apprécié de la femme de Carter.

— Le président ?

— Et ouais. Il est aussi pote avec le vice-président, le maire de San Francisco et plein d’acteurs. Il a un gros réseau à travers les États-Unis.

Arrivés au cabanon, des ronflements nous parviennent. Yannick ; je me tiens prêt. De l’index, Darius mime un « Chut ! », tourne délicatement la poignée. J’entre le premier et, dans la pénombre, devine deux Chicanos endormis sur leurs matelas. L’un a gardé ses pompes, qui schlinguent à quelques centimètres de mon oreiller. Vision d’autant plus pathétique que j’étais prêt à tuer. Vraiment prêt – je l’ai senti en franchissant la porte : ce frémissement intérieur, décisif, qui précède les grands rendez-vous. Du moins, l’ai-je cru. Ravaler ma vengeance, une fois de plus, en espérant demain, peut-être.

Darius ferme la porte, s’assoit sur son matelas, se désape. Son soupir, tout en détente, se fait murmure :

— Bonne nuit, Franck.

— Toi aussi.

Il retire ses baskets, je fais pareil et me glisse sous la couverture. Confort bas de gamme, mais comme l’a dit Darius, « Grande cause, grands sacrifices ». Darius qui s’endort déjà, je l’entends au ralentissement de sa respiration. Un frisson, et je me recroqueville, songeur, traversé d’une multitude de visages, ceux des gens rencontrés tout au long de cette journée. Leurs sourires, leurs louanges envers Jonestown ne me lâchent pas ; la nuit va être longue, surtout avec les ronflements des autres.

Yannick.

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