Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 62 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 64

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Rouler, du matin au soir, traverser la jungle et son invariabilité étouffante. Périple abrutissant de routine, où le présent n’est qu’un passé dupliqué au son infernal de l’autoradio.

« Grzgrzgrzgrz ! »

Founé se redresse sur le siège, masse ses lombaires. Un moment qu’on n’a pas parlé, nos seuls échanges se résument à des bâillements et ça me va très bien. Je tire sur ma clope, change de vitesse, décolle ma main gauche du volant, examine l’ampoule au creux de ma paume. Ce soir, elle sera multipliée par trois, dont je devine les prémices aux jonctions rougies de mes phalanges.

« Grzgrzgrzgrz ! »

Autre taf’, et j’observe le crépuscule, pense à Yannick, aux GI qui ont occupé ce camion avant moi. Des dizaines de jeunes, dont certains à peine sortis de l’adolescence. Je les imagine assis à l’arrière avec leurs casques, leurs fusils, déconner en mâchant leurs chewing-gums. Cuba, Corée, Vietnam… peut-être ont-ils fait tout ça, tué, violé, brûlé tous ces villages dont je me fous.

« Grzgrzzzz… Brésiliens… grzzzz…

vingt dernières années… »

Stupéfait, j’échange un regard avec Founé, les yeux écarquillés. Elle tend l’oreille, comme moi, mais le grésillement reprend. Non. Oui. Non. Oui, ça capte encore et elle augmente le volume, la voix se répand dans l’habitacle, étrangement familière, reconnaissable entre mille.

« … il n’y a pas de fatalité… grzzzz…

que la volonté des hommes ne puisse surmonter…

grzzzz… vous avez donné espoir

à la moitié d’un continent… »

Giscard. J’en reviens pas. Giscard, là, maintenant, dans l’autoradio. Je m’attendais à tout, un tube latino, un message d’alerte nous concernant, mais pas à ça. Même au fin fond de l’Amazonie, ce connard continue de me coller aux basques.

— C’est…

— Tu savais pas ? dit Founé, six mois qu’ils annoncent sa venue à Brasilia.

— Il est en direct ? C’est dingue !

— Non. Vous avez reçu Geisel il y a deux ans, il vous reçoit en retour.

« … face aux difficultés du présent et aux incertitudes de l’avenir… grzzzz… la France et le Brésil ouverts plus que quiconque à l’entente entre les races et au dialogue des cultures… grzzzz… peuvent y constituer des facteurs décisifs d’équilibre et de progrès. Je pense plus généralement aux grandes tâches qui s’imposent à nous, si nous voulons bâtir un monde plus sûr, plus juste et plus pacifique… »

Giscard en direct du Brésil, à une centaine de kilomètres d’ici, peut-être moins. Sidération, haine – je peine à me concentrer sur le trajet.

— « Un monde plus pacifique », soupire Founé, tu parles !

— Et encore, tu l’entends pas tous les jours. Moi, ça fait quatre ans, et c’est dur…

— Ce qui est dur, surtout, c’est qu’une démocratie cautionne une dictature. Pendant qu’il parle, ton président, on torture et on emprisonne.

— Mm… au moins, Carter a eu les couilles d’y faire allusion, quand il est venu.

— Ça l’empêche pas de faire du fric avec le Brésil. Lui et tous les pays capitalistes. Et nous, on se fait buter comme des chiens.

« … c’est en pensant à tout ce que peut apporter… grzzzz… à nos peuples l’entente entre le Brésil et la France, que je vous invite, mesdames, messieurs, à lever avec moi votre verre en l’honneur du président de la République fédérative du Brésil et de Mme Geisel… grzzzz… et en l’honneur du grand peuple brésilien, auquel j’apporte le message d’amitié et de confiance du peuple français ! »

Le discours s’achève dans un torrent d’applaudissements saturés. Je baisse le volume, entends la voix d’un commentateur brésilien, tout en servitude et en grésillements.

— Si je m’attendais à ça ! Je pensais pas qu’on pouvait capter et…

Je m’interromps en la voyant pleurer, cachée derrière ses mains tremblantes. Vision bouleversante ; sa détresse me fissure. J’hésite, puis me décide à lui tapoter l’épaule. Elle repousse ma main – « Laisse-moi ! » – et se ressaisit en partie, passe des larmes aux sanglots, tournée vers la vitre. Founé reste ainsi longtemps, absorbée par le défilé de la jungle, obscurcie par la nuit.

Elle a fini par s’endormir, sans avoir scotché le flingue à sa main. J’aurais pu.

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