Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 4 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 4

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« Mes chères Françaises, et mes chers Français, le moment approche où vous allez faire un choix capital pour l’avenir de notre pays, mais aussi un choix capital pour vous. Je suis venu vous demander de faire le bon choix pour la France. Ce choix, c’est celui des élections législatives. »

Après Giscard à la plage, Giscard à la montagne et Giscard devant la cheminée, voici Giscard en Bourgogne, à Verdun-sur-le-Doubs. De quoi animer un peu mon intérieur, cet appart désormais trop grand pour moi, où je cohabite avec ma solitude. Elle, ma tranche de jambon industriel et mes coquillettes Panzani. J’ai pas faim, mais le docteur Perrin l’a dit, « il faut manger ». Alors, je mange. Coupe un morceau. Mastique. Avale et recommence, tandis que l’autre fait son show à l’écran. Ce soir, l’enjeu est de taille : défendre la première moitié de son septennat, qui sent la fin de règne.

« Il faut regarder la réalité en face, et elle vous répond ces quatre vérités : il faut achever notre redressement économique, il faut que la France puisse être gouvernée, il faut avancer vers l’unité et la justice, il faut assurer le rôle international de la France. »

Il m’exaspère déjà. Sa gueule d’endive, son chuintement aristo, cette manière de nous parler comme si on était à l’école. Au moins, Pompidou avait une bonhomie, une tronche de voisin sympa qui débarque avec une bonne bouteille. Mais Giscard, c’est pas possible. Le Luron l’a bien cerné avec sa fausse proximité. Vas-y que je joue au foot devant les caméras, que j’invite les éboueurs à l’Élysée… quand je vois ça, j’approuve les Brigades rouges.

« Je comprends bien que certains d’entre vous soient tentés de voter contre la crise. Vous qui travaillez dur, vous qui avez peur que vos enfants ne trouvent pas facilement un emploi, et auxquels on explique que tout s’arrangerait si vous vous contentiez de changer ceux qui vous gouvernent, je vous comprends. »

T’as vu, ma chérie ? Il parle de nous, et en plus, il nous comprend. Quel que soit leur parti, ils nous comprennent tous. On en a, de la chance. Une gorgée d’eau, et je mâche en regardant Giscard mentir. Il nous avait promis la croissance, on se retrouve avec l’inflation et un million et demi de chômeurs. Ouais, t’as raison, c’est pas entièrement sa faute, c’est vrai qu’il y a eu le choc pétrolier, mais il n’en reste pas moins un incapable.

« Il faut donc que vous posiez aux candidats la question suivante : puisque vous ne pouvez pas gouverner tout seuls, quels alliés avez-vous choisis ? Et deux alliances se présentent à vous : l’une est l’alliance de la majorité UDF, RPR, CDS actuelle. Elle a démontré qu’elle pouvait fonctionner, malgré des tiraillements regrettables. »

Ça, c’est pour Chirac, son ancien Premier ministre. « La Corrèze à l’aise » ; il me débecte, lui aussi. Giscard enchaîne, dézingue la Gauche et son Programme commun. Mitterrand l’ancien vichyste, qui a envoyé des tas d’Algériens à la guillotine. Marchais le gueulard, qui continue de sucer l’URSS malgré les crimes de Mao. Tout ça me file la gerbe, alors je croise mes couverts, m’enfonce dans le canapé. Le discours s’éternise, de libéralisme assumé en statistiques tronquées.

« Si au fond de moi-même, je vous fais confiance, c’est parce que je suis sûr qu’au moment de choisir, oubliant tout à coup les rancunes, les tentations, les appétits, vous penserez qu’il s’agit d’autre chose, et que, qui que vous soyez, inconnu ou célèbre, faible ou puissant, vous détenez une part égale du destin de notre pays. Et alors, comme vous l’avez toujours fait, vous ferez le bon choix pour la France. »

J’éteins la télé, coupant La Marseillaise. Si mes vieux étaient encore là, j’aurais droit à un débrief « Giscard gnagnagna », « Le Général, c’était aut’ chose ». Heureusement qu’ils sont partis avant toi, ils n’auraient pas supporté.

J’ouvre la fenêtre. Ça caille, mais j’ai besoin d’air. L’hiver se répand dans l’appart, glace ce qu’il y restait de chaleur, tes dessins lumineux punaisés aux murs. J’allume une clope, fixe la tour Montparnasse, puis observe le quartier, du carrefour aux passants. À l’angle de la rue, un clochard enveloppé dans une couverture fouille une poubelle. Je l’épie en fumant, pense à Giscard, à ton assassin.

Le bon choix.

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