Les Gentils
Chapitre 5
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… et toujours ce vide aliénant. Inspirer, expirer, inspirer, expirer, pleurer dans l’indifférence de la nuit, en respirant ta robe, ton odeur, ta joie de vivre dont je m’enivre jusqu’à l’étouffement, alors je crache et dégueule, agenouillé devant les chiottes. De la rue me parviennent les beuglements de soûlards, qui se perdent dans une sirène de flics. Je me rétablis en prenant appui contre le lavabo, me rince la tronche, puis fixe le miroir. Je n’y vois que toi, comme hier, comme demain.
Février.
« L’information est officielle : Roman Polanski, réalisateur de Chinatown et de Rosemary’s Baby, a fui les États-Unis pour se réfugier en France, à Paris. Accusé de viol sur une mineure de treize ans, il devait comparaître devant un tribunal… »
Mars.
« … en s’électrocutant dans son bain. Âgé de trente-neuf ans, Claude François était une icône de la chanson française, aujourd’hui sous le choc. Dès l’annonce du décès, des milliers de fans se sont réunies devant le domicile du chanteur… »
Avril.
« … où la Droite reste divisée malgré sa victoire aux législatives. De son côté, François Mitterrand apparaît comme le chef de file de la Gauche avec le bon score réalisé par le PS. Grand perdant des élections, le PCF confirme son déclin… »
Mai.
« … à la stupeur générale. En effet, ce matin, Jacques Mesrine s’est évadé de la prison de la Santé où il était incarcéré depuis un an, avec la complicité du criminel François Besse. Toutes les polices sont à leur recherche… »
Juin.
« … trois mois après le naufrage du pétrolier Amoco Cadiz, dont les 230 000 tonnes de pétrole se sont déversées sur les côtes bretonnes… » – RTL se répand dans le bistrot, où je fixe connement mon expresso, accoudé au comptoir. Trois heures de sommeil, encore. Et après avoir chialé, quand j’aurais pu me rendormir, les marteaux-piqueurs ont repris au carrefour. Putains de travaux.
J’avale une gorgée, écoute les habitués commenter la marée noire. Chacun y va de son opinion, et bientôt, ces experts en écologie se transformeront en journalistes sportifs avec la Coupe du monde de foot. Gitanes, cafés-calva, camaraderie virile et dérisoire… on dirait un film de Sautet, à la différence que la star n’est pas Romy, mais Josiane, la gérante : un mètre cinquante de gentillesse et une mine ravagée par une vie d’efforts. Josiane, devant moi, en train de faire son loto. Elle sent que je l’observe, se croit obligée de me parler.
— Ouais, je m’y suis mise, moi aussi.
— Je vois ça.
— Je joue mon numéro de Sécu. On verra bien.
Je termine mon café, pose la pièce sur le zinc, me dirige vers la porte. Josiane me dit « À demain ! », je réponds par réflexe et sors. Retour à Pigalle, ses senteurs de pisse et de viennoiseries. Didier apparaît, jovial, avec son exemplaire du Figaro :
— Alors ? On va bosser ?
— Mm.
— Moi, si j’avais un magasin jazz, je serais déjà ouvert !
Je simule un sourire. Un bus passe, et je traverse en direction du rideau de fer. Là, je sors mon trousseau, puis hésite, m’oriente finalement vers la cabine téléphonique. Une pièce, un numéro, une grande inspiration, et la voix de ta mère me parvient :
— Allô ?
— C’est moi.
— Que… qu’est-ce que tu veux ?
— Parler un peu.
— Heu…
— Ça fait longtemps. Et ça fait du bien de t’entendre. Comment tu vas ?
— Pas envie de parler… je dois y aller.
— Attends…
— Désolée… il faut que je te laisse.
Elle raccroche et moi, cramponné au combiné, je baisse la tête.
Un an.
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