Les Gentils
Chapitre 95
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— Bonsoir, madame. Don Harris, NBC News.
— Bonsoir, jeune homme.
— Que pensez-vous de Jonestown ?
— Je n’ai jamais été aussi heureuse !
Ça se passe à la table d’à côté. Le journaliste cherche à en savoir davantage, alors la vieille paraphrase sa réponse, dithyrambique quant aux conditions de vie. Je sais pas toi, mais moi, ça me retourne le bide. « Jonestown, plus fun que Disneyland » ; ça doit bien faire une heure que j’entends ces conneries. Satisfaits, le mec et son caméraman s’en vont interviewer un jeune Noir.
— Comment ça se passe, ici ?
— On est super bien. Je me suis fait plein d’amis.
Autres questions, même discours. Tout est beau et tout va bien ; on se croirait en pleine propagande soviétique. Pendant que NBC enchaîne les témoignages, la fête bat son plein : chorale gospel, danse country, il y a même un groupe sur scène avec guitare, piano, batterie. Je sais pas d’où ça vient, mais les reprises de rhythm and blues mettent le feu et dupent la délégation.
— Que pensez-vous du révérend Jones ?
— C’est un homme formidable. Ici, on est heureux.
Puis, ce festin étalé des deux côtés de la cantine, toute cette viande rôtie servie avec d’innombrables légumes. De la bonne viande bien juteuse, comme j’en ai pas vu depuis des mois. Une vitrine pour Ryan et une récompense pour les adeptes, qui doivent manger à leur faim pour la première fois. Et pas un pour trouver ça bizarre. Ils étaient victimes, les voilà complices.
— Êtes-vous bien traitée ?
— Oui ! J’adore cet endroit ! C’est le paradis !
Mise en scène gigantesque, huilée à la perfection. Le triomphe du faux, où persiste cependant une once d’authenticité, celle de ces gens heureux d’avoir retrouvé leurs proches. Rassurés, manipulés, comme Ryan, pris en étau entre Jones et sa femme. Vas-y que je te parle, que je te ressers un cocktail, que je te montre des sculptures en bois entre deux dessins offerts par les gamins. Ryan est tombé dans le piège. J’aurais dû lui parler quand j’en avais l’occasion. Là, c’est trop tard, car Larry me surveille. Pas que moi. Depuis le début, il espionne tout le monde, avec l’aide des militaires déguisés en civils. Ramón, le tee-shirt transpirant, me tire par la main :
— Allez ! Viens danser !
— Je suis crevé.
Il insiste, en vain, retourne s’éclater avec Darius et les autres. Même Esther s’amuse, c’est dire l’ampleur de la supercherie. Plus il y a de l’ambiance, plus je suinte en dedans. Désespéré, je fixe ma gamelle, et ce singe désossé, baignant dans son jus, c’est moi. Nuit blanche. La déprime m’envahit, lorsque deux journalistes marchent dans ma direction. Adrénaline. Je me tiens prêt, mais Larry surgit. Il feint de débarrasser la table d’à côté, me cachant partiellement, le temps que la caméra cible une autre personne : cette blonde, donnant le sein à son bébé.
— Bonsoir, madame. Êtes-vous bien traitée, ici ?
— Oui. Je suis épanouie !
— Subissez-vous des pressions psychologiques ?
— Oh, non ! Nous vivons dans l’amour et le respect.
— D’anciens adeptes ont évoqué des sévices corporels…
— Ce sont des menteurs.
— … et des abus sexuels de la part du révérend Jones.
— Pff ! Si on était maltraités, vous pensez qu’on serait restés ici ?
Les journalistes s’éloignent, s’octroient une pause cocktail. Moi, je suis terrifié par ce que j’ai entendu. « Abus sexuels. » Je repense aux gémissements entendus l’autre nuit, en provenance du pavillon de Jones. À Amy et Esther, qui en sont ressorties à l’aube. À l’ado qui y est entré l’autre soir. L’horreur me saisit à la gorge… et la musique fait place à Jones, sur l’estrade :
— Qu’il est bon d’être ensemble ! Tout le monde passe une bonne soirée ?
— OUI, PÈRE !
— Eh bien, moi aussi ! Avant de poursuivre les festivités, j’aimerais remercier nos invités pour avoir fait le déplacement ! Nous sommes heureux de partager avec vous notre monde de paix ! Monsieur Ryan, voulez-vous dire un mot ?
Celui-ci hésite mais, sur l’insistance de Marceline, finit par se lever. Il traverse les tablées, les acclamations, monte sur scène. Tout sourire, l’air décontracté. C’est un pro de la politique, il a l’habitude des discours en public. Jones lui donne le micro et se met en retrait, laissant Ryan face à la foule.
— Merci monsieur Jones ! Merci à tous pour votre accueil et votre générosité !
— MERCI À VOUS !
— Vous savez pourquoi je suis là ! Pour en savoir plus sur votre communauté et répondre aux questions que beaucoup se posent au pays. Eh bien, voilà ce que je sais déjà : vu les échanges tout au long de la soirée, il y a des gens ici qui considèrent que c’est la meilleure chose qui leur soit arrivée dans la vie !
Standing ovation. Un millier d’applaudissements ; j’en ai le tournis. Il les remercie et tente de poursuivre, mais leur ferveur couvre ses mots. Jones a gagné. Mon unique espoir s’est évaporé. À peine Ryan a-t-il quitté la scène que la musique reprend, à la grande joie de tous. Je suis dévasté, le regard perdu. En face, l’un des mecs de NBC, bras croisés, bat du pied en observant la fête, lorsqu’un jeune apparaît derrière lui.
Je le reconnais.
Le mec en marcel.
Celui qui m’a retenu, quand je voulais alerter Ryan. Anxieux, il échange un regard avec une nana, près d’un spot. Il a un truc dans sa main. Un petit morceau de papier, qu’il glisse discrètement dans le pli du coude du journaliste, à son insu… mais le papier tombe, balayé par un couple de danseurs. Le mec de NBC n’a rien vu. Personne. Rien que moi et ces deux jeunes, dépités.
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