Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 72 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 74

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Le temps, cette chose étrange. Le temps qui enfante et tue, le temps des mortels et des arbres millénaires, des secondes furtives et des kilomètres dilués laborieusement dans chacun de mes pas. Marcher depuis des heures, des siècles, alors que ma montre est bloquée sur 8 h 14 ; horaire marécage. Désormais, quoi que je fasse, il sera toujours 8 h 14, même la nuit, même lorsque je lui éclaterai sa sale gueule.

(Yannick)

Marcher hier, marcher demain. Nord, sud, jour, nuit – je sais pas et je m’en fous, tant que j’avance. Titube d’épuisement. Traîne mon corps, terrain de jeu de toutes sortes d’insectes ligués contre moi, à me pomper le sang, à pondre leurs larves sous ma peau desséchée, tandis que je m’enfonce dans l’irrémédiable.

(Yann)

Repousser inlassablement les branches, qui raclent mes fringues, ma peau, mon âme et la dépècent pour l’offrir à l’astre suprême. Continuer, même si chaque mètre me vieillit, martyrise davantage mes pieds. Je leur ai sacrifié mon tee-shirt, les ai enveloppés, mais le supplice ne fait qu’empirer, comme la fièvre.

(Ya)

Pied droit. Aïe. Pied gauche. Aïe. Droit. Aïe – mes lombaires, quand je me baisse pour ramasser le fruit pourri. Le presse entre mes mains calleuses, aspire ce qui lui reste de jus, tète les feuillages, lèche les gouttes de rosée. Sitôt gobées, sitôt évaporées dans mon désert, où je m’enlise, agrippé à son image…

( )

… qui s’annule. Faim. Je me concentre, essaie de raviver sa silhouette. Faim. N’obtiens qu’un flou vivace, particules d’hébétude jouant à cache-cache avec mes derniers neurones. Si faim, si bon ce croissant chaud, dans les rues de Pigalle.

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