Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 63 sur 97

Pages du PDF

Les Gentils

Chapitre 65

- 65 -

 

— Allez, on se réveille !

Je sursaute sur le siège, enveloppé dans la couverture. Moustiques, tête lourde et bouche pâteuse. Je découvre Founé au volant – clope au bec, flingue entre les cuisses – puis m’étire, masse ma nuque :

— On est arrivés ?

— Ouais.

Je scrute la brume, où la nature s’effeuille par endroits avant de se dérober, dévoilant une rivière. Le Guyana, enfin. J’en reviens pas. Tout ce temps, ces semaines infernales… j’en ai les larmes aux yeux. Encore quelques arbres, et les roues fendent la rivière. Le moteur peine, l’eau claque contre les portières, mais je n’ai pas peur car il y a quelque chose de profondément rassurant à observer Founé manœuvrer le volant, gérer les pédales avec précision. Aux râles du capot se joignent les tuyaux d’échappement, qui tonnent et crachent, puis la berge apparaît, bordée de manioc. Founé coupe le contact :

— Faut refaire le plein.

Elle s’empare du flingue et mon cœur s’emballe, comme si je passais d’otage à témoin gênant, mais Founé descend du camion. Moi aussi, soulagé, même si elle peut encore me buter sur la berge. L’angoisse me glace les os un peu plus à chaque pas, lorsque je me retrouve face à elle. Founé, le flingue à la main :

— Sur le trajet, tu verras pas grand monde, mais si tu croises une patrouille…

— Je ne dirai rien.

— Ah ouais ?

— Qu’est-ce que tu veux que je raconte ? Hormis ton prénom, je ne sais rien de toi.

Son regard se trouble quelque peu, perd en dureté ce qu’il gagne en mélancolie, trahissant comme un regret, puis elle ouvre mon enveloppe…

— Je te prends 400, pour les changer à la frontière.

… et me rend le reste du fric, avec la boussole et la carte.

— T’es sûre ?

— Je me débrouillerai. J’ai noté des trucs pour te repérer jusqu’à l’ouest.

Je récupère la carte, traversée d’une diagonale ponctuée de croix, de noms insolites comme « Kurupukari ». Founé pointe plusieurs de ses indications :

— Tout ça, c’est des villages. Aucun danger, les Arekunas sont cool. Ça, c’est un temple. Quand tu verras cette cascade, tu seras plus qu’à un jour de route. Et là, c’est l’aéroport de Port Kaituma, à une dizaine de kilomètres de Jonestown.

— Merci… vraiment… et toi ?

— Je trouverai vite une barque. Avec le courant, je serai au Brésil après-demain.

— OK… eh ben… bonne chance pour la suite.

— À toi aussi. J’espère que tu le trouveras.

— Je le trouverai.

Founé n’a pas l’air d’y croire et acquiesce néanmoins, sans doute pour ne pas me heurter. Elle scrute le ciel avec insistance, cherche un hélico parmi les rares nuages, puis monte à l’arrière du camion, ressort avec l’un des jerricans pour refaire le plein du camion.

— Te sens pas obligée.

— Mon cadeau de départ.

Elle sourit, pour la première fois depuis notre rencontre, révélant une dentition parfaite. Ses traits se détendent alors et son visage s’adoucit, rond et radieux, celui de la femme sereine qu’elle ne sera jamais.

Un gazouillis, là-haut, et Founé s’accroupit, ouvre le réservoir, le remplit avec soin. Moi, je regagne la cabine, pose mon passeport et le reste sur le tableau de bord. Une, deux, trois gorgées d’eau, et je me relâche sur le siège. Passe ma langue sur mes dents. Rêve de dentifrice. Observe la brume à travers le pare-brise. Pense à Yannick, essaie de l’imaginer avec ses cheveux bruns et son tatouage, avant de refermer la bouteille. Je la pose sur le siège passager, redescends du camion… et la terreur me saisit.

Anaconda.

Founé.

Sa main tendue, ses cris censurés par le monstre ; plus elle résiste, plus il l’emprisonne. La soulève. La claque contre la berge. Et son corps hideux, long, si long, qui n’en finit plus de jaillir de la rivière. Je m’élance et la tire par le poignet, il m’expulse d’un revers surpuissant. Choc. Poussière. Asphyxie de Founé, tordue tel un jouet disloqué. Il continue de s’enrouler autour d’elle ; ses écailles défilent et m’aveuglent, étouffant davantage sa proie. Qui suffoque. Lutte de toutes ses forces et disparaît sous l’étreinte barbare. Sonné, je me rétablis et fixe Founé, dont je ne vois plus que les yeux exorbités.

(Il se referme sur elle)

Ses yeux.

(Se contracte)

Ses yeux.

(Lui brise la colonne)

Ses yeux de sang qui s’éloignent de moi, emportés dans les flots.

OceanofPDF.com