Les Gentils
Chapitre 49
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Vendredi soir.
« Un sous-marin japonais nous a mis deux torpilles par le travers avant. Voilà, chef. Ça s’oublie pas, ça. On rentrait d’une mission de l’île de Tinian, où on avait livré une bombe, celle d’Hiroshima. LA bombe. Onze cents marins à la mer. Le navire a coulé en douze minutes. On est restés sans voir un requin pendant près d’une heure. »
La voix est rugueuse, le regard azur. Autour d’une bouteille de gnôle, le pêcheur Quint confesse à Hooper et au shérif Brody son traumatisme, lorsqu’il était à bord de l’USS Indianapolis. Ma séquence préférée des Dents de la mer.
« Quand il s’approche de vous, le requin, il fait pas vivant. Jusqu’à ce qu’il vous happe. Là, ses petits yeux noirs deviennent blancs, et alors on entend ces cris terribles qui vous percent les tympans, et l’océan est tout rouge. Et malgré qu’on se débatte, qu’on gueule, qu’on hurle, ça grouille de partout et ça vous met en pièces. À l’aube de ce premier jour, cent hommes étaient morts. »
C’est la deuxième fois que je le vois et, même si l’écran est moins grand et le son un peu pourri, je l’apprécie encore plus. Ici, au fond du réfectoire, assis derrière les autres. Il ne manque que Storm, en réunion téléphonique avec le siège de l’AOC.
« Le cinquième jour, à midi, un Lockheed Ventura nous a survolés à basse altitude et nous a vus. C’était un jeune pilote, plus jeune que M. Hooper. Enfin bref, il nous a vus, il est reparti, on a attendu encore trois heures, puis un hydravion s’est pointé et nous a pris à son bord. Vous voulez que je vous dise ? C’est à ce moment-là que j’ai eu peur : en attendant mon tour. »
Quel film, quelle maîtrise… et le réal’ n’avait même pas trente piges. Ce jeunot a changé l’histoire du cinéma, alors que moi, à quelques années de la quarantaine, je n’ai toujours rien accompli. « Arrête de te comparer aux autres » – ce que ta mère m’a le plus dit durant toutes ces années. Avec « Je t’aime », bien sûr, mais ça, ça compte plus.
À l’écran, le monologue fait place au chant lointain d’une baleine, puis le trio bourré entonne un air de marin. On fraternise, on tape sur la table et l’atmosphère se détend, lorsqu’un employé – crâne rasé, nez cassé – s’assoit à côté de moi et murmure :
— Paraît que tu veux aller au Guyana.
— Ouais.
— Qu’est-ce que tu vas foutre là-bas ?
— Je vais retrouver un pote.
— Te fous pas de ma gueule. Les menteurs, je les reconnais.
Devant, un mec nous fait signe de la fermer. L’autre le chope par les cheveux – « Encore une fois et j’te pète les dents » – puis le renvoie au film, où le requin s’attaque à la coque du bateau. L’équipage est tendu, comme moi :
— Tu cherches la merde ?
— Non, mais j’aime pas qu’on me prenne pour un con. Vu ta gueule, ton regard de chasseur, ça se voit que t’es pas un touriste.
— Et toi, ta gueule, elle raconte quoi ?
— Elle dit que j’ai pris vingt ans pour viol et que je me suis tiré à ma première perm’.
Je le fixe, il soutient mon regard :
— Alors ?
— Alors quoi ?
— « Ton pote au Guyana », c’est qui ?
— Ça te regarde pas.
— Je vois… j’aimerais pas être à sa place.
Le mec me tapote l’épaule, se relève et – tranquillement – regagne son siège parmi les autres. Tous captivés par le film, où Quint pète les plombs, tire dans l’eau avec son fusil, ordonne à Hooper de prendre la barre. En retrait, Brody vérifie le barillet de son flingue, le referme d’une main crispée et scrute la nuit. Il flippe. Moi aussi. Car ce violeur, cette ordure m’a touché et je n’ai pas réagi. Aucun sursaut, aucune sensation de malaise : ce contact m’a semblé naturel, quasi familier, comme si mon corps était déjà prêt, de l’autre côté.
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